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« L’objectif des Tribunes de la Presse est de proposer des débats de fond sur des questions d’actualité pour pérenniser la confiance entre citoyens et médias » – Jean-Pierre Tuquoi, directeur éditorial des Tribunes de la presse de Bordeaux

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Grand reporter spécialiste du Maghreb et de l’Afrique Noire au journal Le Monde jusqu’en 2011, Jean-Pierre Tuquoi a fondé la même année Les Tribunes de la Presse en région Aquitaine.

Ce mercredi 23 novembre débute la 12ème édition des Tribunes de la Presse à Bordeaux : quatre jours de débats, de rencontres et de tables-rondes autour de la thématique « La guerre des identités ». Presse, religion, géopolitique, génétique, astrophysique, urbanisme : moult déclinaisons qui sauront à coup sûr intéresser et éclairer chacun.

Partenaire des Tribunes pour la première fois cette année, Reporters d’Espoirs clôturera l’évènement en remettant avec Mémona Hintermann, journaliste et administratrice de l’association, son Prix presse écrite 2022, venant distinguer un reportage sur une situation de conflit dans laquelle des populations luttent pour résister, survivre ou se reconstruire.

Pourquoi avoir retenu la thématique “la guerre des identités”?

C’est un thème qui permet de décliner beaucoup de sujets qui me tiennent à cœur. A travers les questions des identités, on peut parler du conflit en Ukraine, de la question du genre, de la presse à travers l’identité des journaux papiers, de l’homme et son rapport à la nature, etc. Nous voulions couvrir un large scop.

Les Tribunes, c’est comme un buffet : chacun vient se servir et picorer selon ses appétences : un débat géopolitique sur l’appartenance de l’Ukraine à l’ensemble européen ou russe, un autre sur l’existence des religions dans une société laïque, ou encore l’astrophysicien Jean-Pierre Bibring tentant de démontrer pourquoi les hommes sont seuls dans l’univers. On embrasse ainsi des thématiques plus ou moins connues, et qui traitent toutes quelque part de l’identité.

Les sujets des Tribunes ne sont pas circonscrits au secteur de la presse, il ne s’agit pas seulement d’une introspection journalistique : est-ce une habitude ?

Les premières éditions étaient très tournées sur la presse, et les invités étaient essentiellement des journalistes français et étrangers. Mais au bout de quelques éditions, j’ai estimé qu’on risquait de se répéter et de rester dans un entre-soi journalistique. On a donc fait évoluer les Tribunes de la Presse vers un concept d’université populaire. Cela s’est avéré plus attractif pour le grand public : l’audience augmente année après année. Cette année, nous avons ouvert 12 000 places pour l’ensemble des débats de cette édition. De plus, depuis le Covid, le numérique s’est installé, et aujourd’hui les débats sont également accessibles en direct en ligne, nous ouvrant à un public francophone plus large – Québec, Antilles ou Afrique noire par exemple.

Quel est votre rôle dans l’organisation de cet évènement ?

J’ai créé Les Tribunes de la Presse il y a 12 ans, alors que je travaillais pour le cabinet du président du Conseil Régional d’Aquitaine, Alain Rousset, qui m’avait demandé de bâtir un évènement autour de la presse. Etant très attaché au débat d’idées, j’ai eu l’envie de créer un évènement porteur d’interactions et de dialogues.

Aujourd’hui, j’en suis le directeur éditorial : je choisis la thématique, sa déclinaison à travers les différents débats, les intervenants que j’estime pertinents selon les sujets. J’essaie également d’établir des partenariats dans la région. Par exemple, parmi les quatre lieux qui sont investis par les Tribunes de la Presse cette année, il y a l’école de journalisme de Bordeaux (IJBA) qui porte l’un des débats , animé par des étudiants.

Quel est le public touché par les Tribunes ?

Dans l’optique d’université populaire, l’idée est de faire un rassemblement citoyen, avec un public très varié : au-delà de l’écosystème du journalisme, des citoyens anonymes qui ont l’occasion de rencontrer des spécialistes ; énormément d’étudiants ; des lycéens de toute la région Nouvelle Aquitaine qui ont travaillé au préalable avec leurs enseignants sur certaines des thématiques . Les Tribunes ont vocation à être un outil pédagogique pour le corps enseignant.

Pensez-vous que ce type d’évènement est important pour renouveler la confiance entre citoyens et médias, à l’heure où 50% des 16-30 ans se désintéressent de l’actualité (Ipsos, 2022) ?

J’espère ! Chaque année nous tenons des débats sur les médias, avec la participation de différentes rédactions pour évoquer la situation de la presse. Nous allons remettre deux prix à l’occasion des Tribunes : le Prix Reporters d’Espoirs qui met à l’honneur un reportage sur la résistance en situation de conflit ; le Prix Jean Lacouture, qui récompense le livre d’un auteur francophone s’inscrivant dans l’héritage de l’œuvre d’un journaliste-écrivain. Nous proposons aussi un « Club des Tribunes » dans lequel le public rencontre et dialogue directement avec les journalistes.

C’est dans cette mesure que l’on contribue à l’amélioration de l’image de marque des journaux et à la pérennisation de la confiance entre citoyens et médias. Je crois que les citoyens sont preneurs d’une information si elle est honnête, fiable et travaillée en profondeur.

N’hésitez pas à prendre part aux Tribunes de la Presse 2022 : les inscriptions sont encore ouvertes, et les conférences sont transmises en direct en visioconférence sur www.tribunesdelapresse.org.

« Les rédactions doivent se pencher sur les conditions de travail des journalistes, pour créer des climats moins stressants et moins violents »

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10% de cartes de presse en moins délivrées au cours des dix dernières années ; une carrière qui s’écourte et dure en moyenne quinze ans. Alors que le numérique a bousculé le modèle économique des médias et les supports de diffusion de l’information, les conditions de travail des journalistes se sont nettement dégradées, poussant nombreux d’entre eux à quitter la profession, démontre le livre Hier journalistes, ils ont quitté la profession, écrit par Adénora Pigeolat, éducatrice spécialisée, et Jean-Marie Charon, sociologue de l’information et des médias, à la suite d’une étude menée auprès de 55 journalistes. Ce dernier alerte sur la perte de sens, l’intensification du travail et la précarité qui touchent le métier.

Vous insistez sur le fait que le métier de journaliste ne correspond pas à l’image que nombreux s’en font. A quel niveau se situe le décalage, et quand naît-il ?

Depuis tout petits, à travers la télévision et d’autres médias, les jeunes visualisent le journaliste soit comme un grand reporter, soit comme un investigateur qui fait naître des révélations. De cet idéal bâti pendant des années, se construit une image éloignée de ce qu’on va leur demander une fois dans la profession.

Les étudiants qui se projettent dans le journalisme évoquent souvent un métier passion, avec beaucoup de relationnel, un rôle de médiateur dans la société ou d’enquêteurs révélant des faits méconnus : c’est pratiquement un métier social, une forme de journalisme-citoyen.

Quand on leur demande la raison de leur départ, avant même la précarité, c’est le désenchantement qui arrive en premier. Ils expriment une perte de sens, tout d’abord individuelle, de par les sujets qu’ils traitent, mais aussi collective, car on rejette souvent le travail des journalistes. Ils sont les mal-aimés de la société, avec un manque de considération très difficile à accepter au regard de leurs valeurs et de l’amour qu’ils portent pour ce métier.

Les écoles de journalisme jouent-elles un rôle dans la distorsion de cette réalité ?

Au contraire, elles tâchent de ramener les étudiants à la réalité et de leur exposer les difficultés du quotidien d’un journaliste. On ne peut pas dire qu’ils ignoraient les problèmes auxquels ils ont été confrontés, notamment la précarité, dont on parle très tôt dans les écoles. On les a donc amenés à peser le pour et le contre avant de se lancer dans ces carrières.

Dans votre étude, vous distinguez plusieurs profils-types de journalistes qui quittent la profession : qui sont-ils ?

On a tout d’abord les jeunes de moins de 35 ans, avec deux cas de figures. D’une part ceux à qui on n’offre que des piges et des CDD. Cela contraint souvent à des passages par le chômage, voire des petits boulots à côté pour se sortir de la précarité. D’autre part ceux qui ont rapidement trouvé un emploi stable, mais pour un contenu inintéressant et répétitif, majoritairement des emplois sur le web où ils ont l’impression d’être à l’usine.

Ensuite, les quadragénaires. Ce sont des journalistes en situation stable, mais confrontés à une demande de surinvestissement non valorisé qui pousse à des burnouts. Les femmes y sont surreprésentées : 90% ! Un plafond de verre les empêche de grimper dans la hiérarchie. Par discrimination et machisme ordinaire, des femmes se voient attribuer un certain type de sujets. Il est souvent très compliqué pour elles d’accéder aux services politique, économique ou sportif. De plus, pour un meilleur arbitrage entre vie professionnelle et personnelle, des journalistes qui veulent s’impliquer dans leur vie familiale et ne parviennent pas à obtenir une réorganisation de leur temps de travail s’en vont.

Troisième profil, pour lequel le départ se passe le plus mal : les quinquagénaires qui ont souvent eu des postes importants, mais sont confrontés à une énième réorganisation de la rédaction, voire à la revente du média. Certains ont connu quatre ou cinq directions, qui exigent à chaque fois de nouveaux modes de travail. La reconversion est plus difficile car certains se font des illusions quant à leur capacité à rebondir.

Vous parlez de burnouts, de pression, d’intensification et de répétition des tâches : manque-t-on de garde-fous, de syndicats par exemple, pour s’assurer du respect des conditions de travail ?

Pas tout à fait car c’est en train de bouger. Les syndicats poussent dorénavant pour qu’il y ait des enquêtes socio-professionnelles pour révéler les cas de burnouts. Toutefois on en tire pas forcément de conséquences. On est entre le déni et la sous-estimation, tant par les rédactions que par les syndicats, voire par les journalistes eux-mêmes.

Quand on s’est tourné vers les professionnels du soin au cours de cette étude (psychiatres, médecins du travail, psychologues), cette question est apparue comme une évidence. Il faut absolument revoir l’appréhension de ce problème par les syndicats et les chefs de rédactions, car fermer les yeux s’avère dramatique pour certains journalistes.

Considérez-vous que la dégradation du métier est corrélée à sa digitalisation ?

Il y a un lien entre la dégradation du métier et l’impact du numérique sur l’économie des médias, le numérique ayant provoqué l’effondrement des ressources publicitaires. Entre 2007 et 2017, le chiffre d’affaires de la presse écrite a baissé de 30%, et le phénomène continue. C’est pareil pour la radio. La télévision commence à être touchée.

Pour nuancer, je dirais que c’est l’impact indirect du numérique qui a contribué à la dégradation du métier. Il a été demandé à de nombreux employés de devenir polyvalents sur différents supports, avec une amplitude d’horaires de travail plus grande, sans augmentation significative de rémunération. Ce n’est pas le numérique en tant que tel qui a directement provoqué cela, ce sont les choix, faits par les chefs de rédaction, de couverture du panel des possibilités offertes par le numérique.

Vous évoquez la précarité du statut de pigiste (20% touchent moins de 1000 euros par mois). Est-ce que vous percevez tout de même des bénéfices à ce statut d’indépendant ?

Ceux qui ont la pige heureuse sont les journalistes qui ont déjà connu plusieurs rédactions. Aguerris, ils ont un carnet d’adresses important, en termes de sources à interroger comme de rédactions « clientes » à contacter. Et ce sont souvent des experts, auxquelles les rédactions, constituées souvent de généralistes, font appel lorsqu’elles doivent traiter un sujet spécialisé.

Ils arrivent à en vivre car leurs profils sont très minoritaires. Mais la demande reste dépendante de l’actualité.

Vous faites le constat qu’une carrière de journaliste dure aujourd’hui en moyenne 15 ans. Quel avenir pour ceux qui quittent le journalisme ?

Aujourd’hui pour rentrer dans le journalisme, il faut un bagage universitaire, un bac+5, et une formation avant l’école. C’est ce bagage-là qu’ils utilisent au moment de leur reconversion. Beaucoup se tournent vers l’enseignement, notamment dans l’histoire ou la littérature.

Pour autant, ils ne partent pas nécessairement avec la décision de quitter définitivement la profession. Il y a toujours un affect pour le métier et ses valeurs. Certains restent proches du monde des médias, en partant dans la communication par exemple. D’autres continuent à faire des piges à côté.

Une fois le constat – plutôt sombre- que vous dressez par votre enquête, où sont les solutions ?

Sur la question des rémunérations, je ne suis pas optimiste, car je ne crois pas en la capacité des médias, notamment en presse écrite, à faire augmenter les grilles de salaires. Ils vont rester sous pression, et je ne vois pas comment un miracle pourrait survenir.

La marge de manœuvre réside dans les aménagements de carrière, les conditions de travail, de sorte à créer des climats moins stressants et moins violents. Ne pas bloquer les jeunes uniquement sur les « desk web » (qui ne va pas sur le terrain, mais travaille à partir de sources extérieures) et leur assigner des tâches plus valorisantes. Être plus attentif aux fragilités psychologiques des uns et des autres, en faisant attention au temps de travail. Proposer plus de flexibilité et d’aménagements. Autant de choses facilitées aujourd’hui par le numérique et le télétravail.

C’est important de s’engager là-dedans car au-delà de la précarité, ce qui pousse en premier les journalistes à quitter leur poste demeure la perte de sens, la répétitivité et l’intensification du travail.

Journaliste et entrepreneure à la fois : rencontre avec Irène Inchauspé

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Spécialiste de l’éducation puis de l’environnement à L’Opinion, après avoir été grand-reporter à Challenges et journaliste économique au Point, Irène Inchauspé a fait de ses domaines de prédilection une aventure entrepreneuriale. Avec Innocress, elle veut contribuer à dynamiser la filière du cresson, une production menacée de disparition en France qui comporte pourtant de nombreux atouts. Rencontre avec une journaliste entre deux mondes professionnels.

Aux côtés de François de Closets, infatigable vulgarisateur économique, essayiste et polémiste, elle signait il y a dix ans L’échéance : La France à reconstruire (Fayard, 2011). Les deux journalistes s’inquiétaient des menaces que marchés financiers et surendettement font peser sur notre pays et proposaient des mesures pour y remédier. Pourfendeuse du principe de précaution, de l’abondance de normes et de l’aquabonisme, elle dénonçait dans son livre suivant intitulé C’est pas ma faute (Éd. du Cerf, 2014) le « mal français » de la déresponsabilisation du politique et prônait une sortie de « l’infantilisation collective ». Polémiste, Irène Inchauspé peut l’être. Constructive, aussi. « Je ne prône ni l’optimisme ni l’idée contraire selon laquelle on irait dans le mur. Il faut se dire que l’on peut améliorer les choses, à l’image de la fameuse légende du colibri : chacun sa part ».

Depuis 2017 la journaliste s’intéresse aux enjeux environnementaux. Métaux rares, réindustrialisation, sobriété ou transition énergétique : la docteure en économie tâche d’approcher ces questions en conciliant l’approche de la chercheuse qu’elle était durant ses études avec la pédagogie journalistique. Mêlant décryptage technique, économique et politique, elle ne s’interdit aucun sujet. « On peut même faire un portrait positif des évolutions de Greta Thunberg dans un journal comme L’Opinion ! » témoigne-t-elle.

Plus entrepreneure qu’activiste, elle décide en 2019 de prendre un congé sabbatique pour créer une entreprise avec son mari. Il se trouve que le moulin à eau que le couple a acheté à Bresles dans l’Oise jouxte une cressiculture. « Le propriétaire des champs était malade, et ne trouvait aucun repreneur pour son exploitation. Ce qu’il nous racontait du cresson, de ses vertus, de l’état de la production en France, a aiguisé notre curiosité. » La journaliste, qui s’est souvent questionnée dans ses ouvrages sur « le défi aventureux de la mondialisation » et l’étiolement de l’industrie qui l’accompagne, est frappée par le manège qu’elle observe depuis sa fenêtre : « On voyait des camions passer devant chez nous pour acheminer la production en Allemagne. Pourquoi exporter ce qui pourrait être valorisé sur place ? Alors nous avons décidé de racheter la parcelle. »

Le couple se rapproche de l’école d’ingénieurs agronomes du coin, l’Institut UniLaSalle de Beauvais, et débauche deux personnes, associées au capital à hauteur de 17%. L’une ingénieure agronome pour travailler sur la recherche et le développement, l’autre sur le marketing. Objectif de l’équipe : « donner une nouvelle vie au cresson ». Trois raisons au moins guident cette entreprise : « Le cresson est la plante qui offre la meilleure densité nutritionnelle de tous les fruits et légumes ; il peut être cultivé partout et sans serres ; par ailleurs la filière française est en déclin alors qu’elle fonctionne très bien par exemple au Royaume-Uni. Le cresson a même obtenu de la part de la Commission européenne le statut de ‘spécialité traditionnelle garantie’ (STG) : il n’y a donc pas de raison à se résoudre à ce qu’il périclite en France ! ».

© Kak

Si le cresson est moins répandu et consommé qu’il ne l’était par nos aïeux, c’est parce qu’il traverse une période d’incertitude dans les années soixante. On accuse alors le cresson sauvage exposé aux ovins et bovins d’être porteur d’un parasite dangereux pour le foie. Aujourd’hui, c’est plutôt sa conservation qui fait obstacle : « Plante fragile, elle ne reste fraiche que dans les trois jours suivant sa récolte. Il fallait innover. Le procédé de zéodratation que nous avons expérimenté permet d’en conserver la saveur et les nutriments sur la durée. Alors nous avons travaillé sur une nouvelle manière de le produire et consommer : en poudre ! ». Et en circuit court, sans additif ni conservateur. Récolté dans trois exploitations et lavé sur place en Picardie, le cresson est séché, réduit en poudre et conditionné en Centre-Val de Loire, puis commercialisé comme complément alimentaire.

Au terme de quatre années de recherche, Innocress a procédé en 2019 à sa première levée de fonds, auprès de la BPI et de la région Hauts-de-France. Le produit est commercialisé l’année suivante, sur le site Internet qui compte 2000 clients réguliers, sur le marché de Beauvais, au Salon du Made in France à Paris, ou encore via un partenariat avec les résidences Sénioriales. Principaux clients : « les seniors qui connaissent la plante et apprécient son goût ; les actifs urbains qui n’ont pas le temps de cuisiner ; et les sportifs en phases de préparation et récupération ». La boite de 30 sachets est vendue 29 euros, ce qui correspond à une cure d’un mois.

L’ambition de l’équipe emmenée par Irène Inchauspé et son mari est de construire une petite usine, créer 10 emplois, et continuer d’investir dans la recherche et développement. Car le cresson, outre ses propriétés nutritionnelles – « 12 fois plus de vitamine C que dans le jus d’orange, 39% de protéines, 25 % de fibres » –  pourrait aussi offrir des perspectives médicales intéressantes. Une campagne d’investissement participatif est ouverte jusqu’au 15 décembre 2022 sur le site Sowefund avec pour objectif de lever 300 000 euros pour consolider le déploiement commercial.

Comment la journaliste appréhende-t-elle le sort médiatique réservé à son projet ? « Encourageant, notamment en radio : notre passage dans l’émission La France bouge sur Europe 1 a généré 150 ventes, et Carnets de campagne sur France Inter plus encore : 1000 commandes ! ».

« La Rep’ prend soin de vous » : quand la presse régionale s’engage contre les déserts médicaux

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Johnny Roussel, rédacteur en chef de La République du Centre.

Du 21 au 23 septembre 2022, plusieurs dizaines de rédactions locales se sont retrouvées sur le Médiacampus de Nantes pour la 4ème édition du Festival de l’Info Locale, pour encourager les titres de presse régionale à partager leurs expériences et bonnes pratiques. Reporters d’Espoirs a remis son Prix de l’info locale, créé pour l’occasion avec le festival, au groupe La Montagne-Centre France. Son initiative « La Rép’ prend soin de vous » portée par La République du Centre, a essaimé au sein du groupe.

L’idée : apporter des solutions au problème de la désertification médicale. En recueillant des témoignages auprès de soignants, de patients, et en étudiant les initiatives menées dans et au-delà de la région, le groupe Centre France porte un engagement éditorial fort qui porte déjà ses fruits.

Des propositions constructives, pas de solution miracle

Lancé en novembre 2021, le projet « La Rép’ prend soin de vous » recense de nombreuses initiatives facilitant l’accès aux soins. L’exemple du CHU de Poitiers est brillant : un outil informatique a été développé pour permettre aux soignants de savoir en temps réel quel lit se libère dans quel service. « Ça leur fait gagner un temps considérable, et ça évite à des malades de rester dans les couloirs, en attendant un lit. On est allé voir ce qui se faisait là-bas pour encourager les établissements de notre région à reproduire ce modèle » témoigne Johnny Roussel, rédacteur en chef de La République du Centre.

Sans avoir la prétention de fournir une solution miracle à des problèmes institutionnels profonds, les deux journalistes pilotes du projet s’appliquent à pratiquer un journalisme de solutions critique et constructif. « Il faut rester lucide et travailler en profondeur sur les thématiques », poursuit Johnny. « On a par exemple fourni un dossier sur la télémédecine qui a apporté de très bonnes choses dans la région. On sait qu’il y a des dérives, des choses qui marchent, d’autres qui ne marchent pas. C’est pour ça qu’on décrypte les conditions, avantages et inconvénients de la télémédecine. On sait qu’on ne pas faire de miracle et trouver un médecin pour chaque Loirétain, mais on leur a expliqué la philosophie de notre action ».

L’engagement de La République du Centre se décline en trois axes : une newsletter hebdomadaire, dans laquelle un rédacteur reprend les sujets santé de la semaine ; une adresse mail exclusivement dédiée aux témoignages des lecteurs, qui peuvent partager leurs difficultés et trouvailles (c’est la cellule « Ecoute active ») ; des articles quasi-quotidiens en ligne – et ce gratuitement, témoignage de l’engagement particulier du média.

Au plus proche des patients… et des soignants

Cette initiative se caractérise par un recueil précis de témoignages de patients, desquels la rédaction souhaite se rapprocher plus encore cette année. « On va directement aller chercher les lecteurs sur le terrain. On va créer des cafés-santé avec des journalistes pour inviter les patients à nous partager directement leur expérience sur des sujets précis de santé. Nous allons aussi faire des conférences dans les halls d’hôpitaux, de cliniques, en donnant rendez-vous aux lecteurs ».

Cette cellule d’écoute touche également beaucoup de soignants, eux-aussi impliqués dans le traitement de la thématique. « On a observé que le public de la newsletter était composé à 80% de soignants. On va donc la réorienter pour s’adresser plus directement à eux. Notre principale fierté, c’est d’avoir tissé un lien puissant. Ils sont vraiment devenus des partenaires qui nous parlent de leurs problématiques, espoirs et désespoirs, nous font remonter des informations comme jamais on n’en avait eues ».

Un engagement éditorial assumé, qui dépasse parfois même l’exercice journalistique au sens strict. « On a suscité une mobilisation parmi des urgentistes du CH d’Orléans. Une pétition a été lancée pour demander la formation de 200 médecins supplémentaires. On a décidé d’aller au bout de notre démarche, puisque le titre a signé la pétition qu’il a quelque part un peu initiée ».

Alors que la deuxième saison de « La Rép’ prend soin de vous » débute cet automne, le projet a déjà pris une ampleur remarquable en l’espace de quelques mois. « Plusieurs rédactions ont rapidement décidé de reprendre cette opération à leur compte, comme une marque, qui a été déclinée dans 6 des 8 quotidiens du groupe Centre France ». De quoi donner de l’espoir tant aux journalistes qu’aux habitants de ces espaces parmi les moins bien dotés : la région d’Orléans compte 138 médecins spécialistes pour 100 000 habitants (contre 172 en moyenne nationale)*, soit la plus faible densité en métropole.

*Source : Agence régionale de santé, région Centre-Val de Loire, janvier 2021. Chiffres publiés dans La République du Centre, le 9 octobre 2021.

Pour en savoir plus, retrouvez en ligne l’ensemble des articles santé de la rubrique « La Rép’ prend soin de vous ».

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« Là ou un Allemand traitera une information d’une façon factuelle, un Français aura une écriture plus colorée. La ‘culture Arte’ essaie d’emprunter le meilleur à ces deux mondes » – Carolin Ollivier, rédactrice en chef d’Arte Journal

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Journaliste et rédactrice en chef d’Arte Journal depuis 2014, Carolin Ollivier a le regard résolument tourné vers l’Europe. Membre du jury du deuxième Prix européen du jeune reporter, elle nous raconte son expérience au sein d’une rédaction franco-allemande et européenne unique en son genre.


Comment définir l’Europe ?

A mes yeux, il n’y a pas une, mais des Europe qui sont liées entre elles. Il y a l’Europe de l’espace commun et du marché unique, avec des mesures politiques partagées ; il y a l’Europe des Etats membres, dans toute sa diversité et toutes ses différences. Toutes appartiennent aux Européens, il est donc important de parler des deux.

Êtes-vous optimiste quant à la construction européenne ?

Je suis toujours optimiste ! L’Europe est née de la guerre, a grandi avec, autour et souvent aussi grâce à des crises. Aujourd’hui, on le voit à nouveau avec la guerre en Ukraine : l’Europe s’est certainement réunifiée face à ce défi. Cela prend des dimensions très concrètes : on parle à nouveau d’une défense européenne commune [CED, projet abandonné en 1954 suite au rejet de la France, ndlr] ; le projet politique et humain a trouvé un nouveau souffle auprès des dirigeants politiques comme de la population civile européenne. La construction européenne semble donc redynamisée, seul point positif à cette tragédie humaine…

Comment voyez-vous l’Europe dans 10 ans ?

A mon avis, il y aura eu d’ici là beaucoup de progrès. Je reprends l’exemple de la politique de la défense, qui sera alors peut-être réalité ; peut-être peut-on envisager un vote à la majorité dans ces domaines politiques régaliens, actuellement décidés à l’unanimité. Je pense aussi qu’il s’agira d’une Europe élargie, notamment à l’est. Ce qui créera cependant de nouveaux défis ou du moins, enracinera ceux qui existent déjà. Par exemple, les problèmes que posent des Etats membres comme la Hongrie ou la Pologne vont sûrement encore longtemps persister.

Vous êtes la rédactrice en chef d’Arte Journal, qui « propose une approche européenne et culturelle de l’actualité ».

La mission fondatrice d’Arte est de contribuer à une compréhension mutuelle des peuples européens. Parler d’Europe est presque devenu naturel pour nous – que ce soit en termes de politique ou de culture. Chaque journal est clôturé par un sujet où l’on parle art, musique, cinéma, etc. Car les messages culturels peuvent dépasser les frontières des pays et des langues. C’est aussi une façon d’approcher l’Europe par les Européens, et d’aborder des sujets sociétaux par un autre biais que les institutions – même si celles-ci restent bien sûr essentielles. Je demeure convaincue que la plupart des Européens sont curieux de savoir comment les Finlandais s’attaquent au défi de la pandémie, ou comment les Italiens accueillent les réfugiés ukrainiens. Ce sont des thématiques qui nous concernent tous, ce qui rend l’analyse de solutions que d’autres pays proposent à un problème similaire d’autant plus intéressante.

Est-ce facile de parler d’Europe ?

C’est à la fois simple et compliqué car, comme toute rédaction à travers le monde, nous débattons chaque matin de ce que nous allons traiter comme information. Nous avons toujours au moins deux publics en tête. C’est une réelle gymnastique intellectuelle de trouver des sujets qui concernent à la fois les Allemands et les Français, et on en a pris l’habitude. Presque automatiquement, on arrive ensuite à dépasser le cadre franco-allemand pour arriver à une perspective européenne. A tel point qu’il peut parfois nous paraitre plus compliqué d’expliquer un sujet national de façon à ce qu’il soit compréhensible pour l’autre, que d’aborder des informations transnationales et européennes.

Nous tachons aussi d’aborder des questions qui préoccupent un peuple ou une nation à un moment donné. Nous faisons régulièrement le choix de sujets un peu curieux, que l’on ne traiterait pas par ailleurs : les ours qui retournent en Roumanie, un film qui fait grand bruit en Italie, ou encore un scandale de cartes électroniques de santé en Estonie… Des sujets qui sont intéressants aussi parce qu’ils racontent un pays, son fonctionnement et sa nature.

A quoi ressemble une rédaction binationale et européenne ?

Notre équipe est quasiment « paritaire » en termes de nationalités, avec des journalistes français pour moitié et des allemands pour l’autre, et qui travaillent ensemble sur le même journal. Cela donne un mélange intéressant, puisque la culture de travail et les styles d’écriture varient beaucoup des deux côtés du Rhin : là ou un Allemand traitera souvent une information d’une façon sobre et factuelle, un Français aura une écriture beaucoup plus colorée, avec un certain « accent » reportage. C’est un environnement de travail très enrichissant où l’on apprend beaucoup l’un de l’autre. Au fil du temps, cela a donné une certaine « culture » Arte, un mélange qui, comme souvent en Europe, essaie d’emprunter le meilleur aux deux mondes.

Et, au-delà de notre identité franco-allemande, nous intégrons de plus en plus d’autres nationalités au sein de notre rédaction : journalistes belges, autrichiens, suisses, même britanniques… L’idée est d’intégrer des journalistes de tous les horizons pour réaliser notre propre petit rêve européen !

Existe-t-il un journalisme européen selon vous ?

La plupart des médias ont des approches plutôt nationales : même pour des sujets transnationaux comme le Brexit, la pandémie ou l’accueil de réfugiés, chacun se focalise sur les questions que cela soulève pour son propre pays. Lorsqu’il y a un sommet européen, toutes les chaines de télévision se focalisent sur ce que leur propre gouvernement a réussi à négocier ; à Arte, au contraire, nos correspondants à Bruxelles essaient de faire des interviews avec des représentants de plusieurs nationalités. Même s’il est rare, il existe bien un journalisme européen à mes yeux : un journalisme qui analyse comment font les autres et essaie d’inclure de multiples visions pour arriver à une synthèse européenne.

La barrière linguistique est souvent vue comme un obstacle majeur à l’émergence d’un journalisme européen. Or à Arte, vous proposez des contenus en 6 langues.

Les langues sont en effet au cœur de nos réflexions. Si l’on veut s’adresser à un public européen plus large, vaut-il mieux utiliser la lingua franca, l’anglais, en pensant que tout le monde comprendra ? Ou au contraire, décider d’avoir des approches plus territoriales en optant pour la langue nationale ?

Arte fait un peu des deux, ce qui constitue un défi logistique et un investissement phénoménal. Mais cette diversité linguistique est en même temps enrichissante, et nous restons convaincus que ce n’est que de cette façon que l’on pourra s’adresser à tous les Européens.

On dit souvent l’Europe trop abstraite, traitée principalement sous l’angle de ses institutions. Faut-il changer la façon dont les médias la couvrent ?

Absolument. Premièrement, je pense que tous les médias devraient en parler plus. Quant au côté qualitatif, il est bon de diversifier la couverture de l’Europe, d’aborder également l’Europe culturelle et des peuples, sans bien sûr délaisser l’Europe institutionnelle. L’Europe est complexe, mais elle fait partie des sujets qui sont importants car elle concerne la vie de tous les citoyens européens et parfois même au-delà.

Le journalisme de solutions est-il une démarche à laquelle vous êtes sensible ?

Tout à fait ! Traiter d’Europe, c’est parler de défis, mais aussi de solutions. Souvent, on trouve justement ailleurs des initiatives pour lutter contre des problèmes que l’on rencontre chez soi. Par exemple, quelles solutions l’Allemagne a-t-elle trouvé grâce à son modèle fédéral pour endiguer les cas de Covid-19 ? Comment l’Italie a-t-elle pu redynamiser un village en y accueillant des réfugiés ? Ou encore, comme la Finlande a-t-elle réussi à diminuer le nombre de sans-abris en leur facilitant l’accès au logement ?

L’Europe regorge d’idées, de projets et d’initiatives qui sont la source même du journalisme de solutions. C’est donc bien une dimension que nous essayons d’intégrer dans notre journal. De plus, lorsqu’il y a une grande actualité internationale et catastrophique, comme c’est le cas avec l’Ukraine, nous essayons d’équilibrer le ton en incluant au moins un sujet positif ou constructif au sens large.

Y a-t-il selon vous des pays plus preneurs que d’autres d’histoires constructives et de résilience ?

Ce n’est peut-être qu’une impression subjective, mais je pense que les pays nordiques sont plus sensibles à cette approche. Les médias là-bas réfléchissent beaucoup à leur mission publique et responsabilité, et tendent davantage à se remettre en question et à être attentifs au public. De plus, il y règne une grande tradition de journalisme investigatif, qui pointe des problèmes, mais mène aussi à des propositions.

Comment faites-vous pour inclure un angle européen à chaque sujet que vous traitez ?

Tout d’abord, il faut visualiser le public européen auquel on s’adresse et s’imaginer lui parler. Très naturellement, on est amené à inclure d’autres voix et opinions. Par exemple, même des élections nationales soulèvent de forts enjeux européens : on peut interroger un Allemand, Italien ou Espagnol sur ce qu’il pense de la campagne, des candidats etc.

Autrement, il y a la comparaison : regarder comment une situation similaire est gérée par nos voisins par exemple… Pour reprendre l’exemple des élections, on peut comparer les différents systèmes électoraux, les cultures politiques etc. Avec un peu de créativité, de temps et d’habitude, on trouve presque toujours une perspective européenne.

Propos recueillis par Morgane Anneix pour Reporters d’Espoirs

« Les Français peuvent éprouver une certaine difficulté à assumer leur identité européenne » – Dorothée Merville, directrice de la Fondation Hippocrène

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Dorothée Merville est directrice de la Fondation Hippocrène, qui depuis 1992 œuvre à « donner le goût de l’Europe aux jeunes Européens ». Membre du jury du Prix européen du jeune reporter 2022, elle revient dans cette interview sur le travail de la Fondation et la relation entre journalistes et Europe.


Comment définir l’Europe ?

A la Fondation Hippocrène, nous comprenons par-là l’Union Européenne, cet ensemble politique qui donne accès à un panel de droits comme de devoirs, et les citoyens qui la composent. Pour reprendre ce que nous a dit un élève d’école maternelle de cinq ans, lauréat de l’un de nos prix : « l’Europe, c’est tous les amis de la France ».

Comment donner aux citoyens le goût d’une Europe qu’on dit éloignée de la vie quotidienne ?

Partir du quotidien pour montrer qu’il existe un lien indissociable entre notre vie de tous les jours et l’Europe ; donner à voir ce qui unit notre échelle locale avec celle, supranationale, de l’Europe ; établir un lien entre elle et ce qui nous touche les uns et les autres. Par exemple, montrer à un jeune qui se sent très concerné par le climat que l’Europe partage sa sensibilité et peut l’aider dans son engagement.

En France, le taux d’abstention des 18-35 ans lors des dernières élections européennes était de 60%. Comment les intéresser davantage ?

Lorsqu’on analyse d’un peu plus près les enquêtes d’opinion, on constate que les jeunes se sentent profondément européens. Ce qui est compliqué par rapport aux élections, comme pour tout scrutin, c’est la difficulté à engager les jeunes dans la politique. Car leur engagement a changé : il est dans l’action et sur le terrain plus que dans les discours et la politique.

Pour pousser les jeunes à réinvestir cette sphère politique européenne, je crois qu’il faut leur donner envie de prendre goût à l’Europe, en leur permettant de se saisir des bases de son fonctionnement – c’est ce à quoi nous travaillons avec la Fondation. Nous soutenons de nombreuses initiatives pour l’Europe et la jeunesse, environ 40 projets par an. Depuis 2010, nous organisons le « Prix Hippocrène de l’éducation à l’Europe » en collaboration avec l’Education Nationale, pour mettre en lumière des projets issus de partenariats entre des classes françaises et d’autres pays. Un moyen particulièrement efficace pour que ces jeunes vivent l’Europe de manière concrète.

Comment percevez-vous le rapport des Français à l’identité européenne ?

Les Français éprouvent une certaine difficulté à assumer cette identité : ils ont peut-être l’impression de renier leur attachement national, alors que les deux sont parfaitement compatibles !

Votre fondation soutient de nombreux projets de médias européens. Pourquoi ?

On reproche aux médias de parler peu d’Europe ; et lorsque c’est le cas, de le faire de manière peu adaptée. L’Europe est parfois réduite à « Bruxelles », avec sa sphère très technique et politique ; l’information ne fait pas le lien avec le quotidien des uns et des autres, et ne parvient donc pas à toucher le citoyen.

C’est pour cela que nous avons choisi de soutenir des médias indépendants, opérant souvent sous statut associatif, qui rendent l’Europe concrète. C’est le cas d’Euradio, qui a été créée à Nantes, et qui combine une ligne éditoriale locale et européenne.  

Quel peut être, selon vous, le rôle d’un journaliste couvrant l’Europe ?

Pas tant de parler d’Europe, que d’avoir une lecture européenne des évènements nationaux. On ne demande pas à un journaliste qui traite l’actualité française de raconter celle de la Suède ou de la Lettonie, mais d’établir un lien avec ce qui peut se passer dans d’autres pays européens. On l’a constaté dans le traitement de la crise sanitaire : connaître la façon dont d’autres pays gèrent la situation permet d’avoir une grille de lecture plus complète et des clés d’analyse pour se faire une opinion éclairée.

Propos recueillis par Augustin Perraud et Morgane Anneix pour Reporters d’Espoirs.

« Paradoxalement, ce sont les médias britanniques et américains qui racontent le plus l’épopée européenne ! » – Marc Bassets, correspondant en France du quotidien espagnol El Pais

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Aujourd’hui correspondant en France pour le quotidien espagnol El Pais, Marc Bassets a couvert l’actualité de nombreux pays européens comme la France et l’Allemagne ainsi que celle des institutions européennes à Bruxelles. Il a passé près de dix ans à Washington, séjour qui lui a inspiré son livre Otoño americano. Marqué par ces expériences des deux parts de l’Atlantique, il nous raconte dans cette interview le métier de correspondant et journaliste tourné vers le monde.


Pour vous, qu’est-ce que l’Europe ?

Les définitions sont multiples, n’est-ce pas ? C’est là que réside tout l’enjeu, notamment pour les journalistes qui la décryptent. L’Europe, c’est tout d’abord une histoire traumatique, un espace géographique où certains des pires crimes du XXe siècle ont été commis. C’est également un projet politique défendant de grandes valeurs, comme la démocratie ou les droits de l’Homme. Enfin, à un niveau personnel, l’Europe est aussi ma terre, ma patrie. Né à Barcelone, je suis catalan et espagnol, et je me sens surtout européen.

Quel espoir portez-vous pour ce continent et sa cohésion ?

J’adhère assez à cette phrase de l’écrivain espagnol Xavier Cercas : « L’Europe est la seule utopie raisonnable qui nous reste ». En tant que citoyen et Européen, je souhaite une Europe plus forte, plus unie, plus fédéraliste. Mais je ne pense pas qu’aujourd’hui, les conditions soient réunies à cet effet : si les années Covid-19 nous ont peut-être rapproché sur le plan économique, et l’invasion de l’Ukraine sur le plan militaire, il me semble qu’à chaque crise, l’Europe fait deux pas en avant et un en arrière.

Existe-t-il un « journalisme européen » ?

Je n’aime pas trop coller de telles étiquettes au journalisme. Il existe des traditions journalistiques, un certain style anglo-saxon, allemand, français etc., davantage liées aux nations donc qu’au continent européen. D’expérience, je pense qu’il y a quelque chose à apprendre dans chaque tradition. Car ce qui compte finalement, c’est de faire du bon journalisme, avec des faits bien sourcés, expliqués et informatifs.

Vous avez étudié « l’euro-journalisme » au CUEJ, l’école de journalisme de Strasbourg. Cette formation a-t-elle d’autant plus influencé votre sensibilité ?

Ces années d’études m’ont certainement aidé à adopter une optique européenne dans la quasi-totalité des sujets que je traite. Elles m’ont appris que depuis longtemps déjà, la politique intérieure allemande ou espagnole s’inscrivent dans une entité plus large qui les dépassent. Il est très utile de penser en termes de continent, tout autant que d’institutions de l’Union Européenne. Voilà pourquoi il faut à mon avis appréhender les sujets y compris locaux avec une approche globale.

Comment raconter un pays lorsqu’on y est correspondant d’un média étranger ?

La France est si proche de l’Espagne qu’elle n’est pas très exotique pour mes compatriotes. Néanmoins, beaucoup de lieux communs ont été construits au fil de l’histoire, en raison du voisinage et du contact très étroit entre ces deux pays. Mon défi en tant que correspondant est de raconter un pays que l’on connaît déjà un peu, en allant au-delà de l’image, des préjugés et clichés. Je couvre bien sûr les actualités du jour, mais à travers ces évènements, j’essaie aussi et surtout de raconter « l’âme » d’un pays. Pas seulement à un public espagnol, car près de la moitié du lectorat en ligne de El Pais se trouve en Amérique Latine. Et cette audience, beaucoup plus éloignée de la France, en a encore d’autres images.

La décennie que vous avez passée aux Etats-Unis vous a-t-elle amené à changer le regard que vous portez sur notre continent ?

C’est aux Etats-Unis que j’ai découvert que je suis européen. Là-bas, on réalise que finalement, par comparaison, les différences entre Allemands, Français, Italiens etc. sont assez minces.

J’y ai également observé le phénomène du populisme radical qui se développait alors aussi en Europe, avec le Brexit ou encore la montée de l’extrême droite dans plusieurs pays, dont l’Italie, l’Allemagne et l’Espagne. Je suis arrivé en France en février 2017, juste après la victoire de Trump, et en plein milieu de la campagne d’Emmanuel Macron contre Marine Le Pen. Mon expérience américaine m’a permis d’appréhender cette élection française sous un autre angle, peut-être même de mieux la comprendre.

Vous avez déclaré que « plus on connaît les Etats-Unis, plus ils deviennent mystérieux ». Diriez-vous la même chose de l’Union Européenne ?

Les Etats-Unis m’étaient complètement étrangers et exotiques alors que l’Europe, du moins dans sa partie occidentale, ne l’était pas.

Un collègue m’a un jour glissé que pour réaliser un livre sur un pays étranger, il fallait soit y passer trois semaines, ou bien y vivre pendant trente ans. Dans le premier cas, on en ressort avec une image très superficielle, en s’en tenant aux premières impressions. Mais une fois qu’on y passe plus de temps, la réalité apparait bien plus complexe. Il faut beaucoup de temps pour comprendre un pays, et c’est vrai aussi pour la France : plus on s’y attarde, plus ce sont des questions plutôt que des réponses qui émergent.

Les médias doivent-ils se donner pour mission de parler d’Europe ?

Je suis très attaché à la pluralité des médias et je ne crois donc pas qu’il faut leur imposer une telle mission. Mais bien sûr, il faut informer sur l’Europe parce qu’en tant que continent et ensemble d’institutions, elle a un impact immense sur tous ses habitants. La Commission et le Parlement européen sont probablement plus influents sur la vie des Français que l’Assemblée Nationale. Ce n’est donc pas pour promouvoir des valeurs ou défendre le projet européen, mais simplement pour informer que les médias doivent s’emparer du sujet.

Que faudrait-il améliorer dans la manière dont les médias traitent de la question européenne ?

L’Europe a probablement besoin d’un peu plus d’émotions et d’épique. Si je compare Bruxelles à Washington, il y a un certain romantisme dans la politique américaine que l’on ne retrouve pas ici. Peut-être l’absence de mythologie européenne est-elle liée au fait qu’il n’y pas vraiment de nation européenne, mais bien 27 pays et autant de sentiments nationaux.

Et puis, il n’y pas non plus de journaux européens qui racontent l’Europe d’un point de vue européen. Paradoxalement, les quelques journaux les plus influents de ce point de vue nous viennent des Anglo-Saxons, comme le Financial Times ou Politico – un journal de Washington qui dispose d’une antenne bruxelloise. Ce sont les Britanniques et les Américains qui racontent l’épopée européenne !

Les médias espagnols vous paraissent-ils davantage preneurs d’histoires constructives que les médias français ?

En Espagne, il y a encore plus de tension informative qu’en France. Il y a d’autant plus de batailles médiatiques que la politique y est très déclarative, et les attaques contre l’autre très fréquentes. En cela l’Espagne est peut-être plus proche encore des Etats-Unis.

En même temps, j’observe qu’il y a beaucoup d’idées constructives relayées dans la presse. Cela n’entre peut-être pas exactement dans le champ du journalisme de solutions, mais pendant la pandémie, notre service scientifique a réalisé une excellente infographie sur la propagation du Covid-19 par les aérosols. C’était en octobre 2020, à un moment où régnait encore beaucoup d’incertitude autour de ce virus. Ce graphique a permis de sauver des vies. Ce service public qui consiste à donner des informations utiles, à ne pas seulement raconter les crises mais aussi comment l’on s’en sort, est à mon avis bien ancré en Espagne.

En quoi, d’après vous, le journalisme de solutions est-il porteur de sens ?

Je pense que tout journaliste se doit d’essayer d’expliquer le monde tel qu’il est. Or, le surplus d’informations anxiogènes auquel nous faisons face aujourd’hui ne reflète pas la réalité. Notre attention est automatiquement attirée par le conflit, mais cela crée une image déformée du réel. Steven Pinker, psychologue américain et ardent défenseur de l’optimisme, explique que même dans un futur utopique, s’il restait ne serait-ce qu’une personne souffrant de faim, les médias s’empareraient de la nouvelle.

J’espère simplement que lorsque les gens lisent des journaux de qualité, cela les incite à agir en tant que citoyen. Les chroniques sur la guerre en Ukraine amènent beaucoup de gens à s’engager. Je pense donc qu’un bon journalisme peut toujours être un journalisme de solutions, dès lors qu’il éveille la conscience du public.

Propos recueillis par Augustin Perraud et Morgane Anneix pour Reporters d’Espoirs

“Le logiciel libre a gagné de nombreuses batailles” – Sylvestre Ledru, directeur de l’ingénierie et responsable France de Mozilla

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Grand contributeur au monde du logiciel libre, Sylvestre Ledru est directeur de l’ingénierie et responsable de Mozilla pour la France. L’organisation est à l’origine du navigateur web Firefox, de l’application de messagerie Thunderbird et d’outils dédiés à un web plus libre, accessible et ouvert à tous de manière sécurisée et respectueuse de la vie privée.


Comment vous êtes-vous intéressé à l’informatique et au monde du logiciel libre (open-source) ?

Comme beaucoup dans l’industrie, j’ai commencé par les jeux vidéo avant de m’intéresser à l’informatique au début des années 1990. À l’époque, on me disait qu’il n’y avait pas d’avenir dans ce secteur et qu’il y aurait beaucoup de chômage ! J’y suis tout de même allé par passion. Et j’ai découvert plein de gens brillants dans le logiciel libre qui me donnaient envie de rejoindre ces communautés pour à la fois apprendre et améliorer l’état de la technologie.

C’est passionnant de voir aujourd’hui comment l’open-source a gagné : que ce soit sur un site web, un logiciel, sur un téléphone, un ordinateur ou un serveur, ces systèmes reposent sur du logiciel libre. Les grandes entreprises du numérique s’en servent pour gagner du temps en adaptant l’outil à leurs besoins et économiser des millions d’euros de licences. Est-ce que Google aurait pu grossir si vite avec du logiciel propriétaire ? Est-ce que Android aurait pu démarrer sans le noyau Linux ?

Est-ce que Mac OS X aurait été un tel succès sans l’utilisation par Apple de briques libres ? Si PHP n’avait pas existé, est-ce que Facebook aurait pu démarrer aussi rapidement ? Que serait AWS (hébergeur cloud le plus utilisé du monde) sans le logiciel libre ?

Quelle est la position des Français dans le monde du logiciel libre ?

En France, nous avons la chance de bénéficier d’études quasiment gratuites et donc de temps libre pour utiliser ces logiciels et les améliorer, contrairement à d’autres pays où les études coûtent cher et requièrent de travailler en parallèle pour survivre. C’est une des raisons pour lesquelles les Français sont très présents dans ce secteur.

L’un des logiciels libres les plus connus est le lecteur vidéo VLC : il est d’origine française. La recherche française a investi dans la création d’outils open-source de machine learning (ex: Scikit-Learn) ou de langages machines bas niveau (ex: OCaml). Les contributeurs les plus actifs de Debian (distribution Linux la plus utilisée pour les serveurs) comportent des Français. Un outil structurant du web d’aujourd’hui, Docker, a été créé par quelques français également… La France est très à la pointe, et les Français sont présents dans toutes les grandes entreprises technologiques du monde. Peut-être est-ce lié à notre culture, à notre devise, ou à un penchant à travailler pour le bien commun qui est ancré. Peut-être est-ce aussi notre esprit critique qui explique notre penchant particulier pour l’informatique.

Mozilla est une des marques les plus connues du monde de l’open-source, une sorte de porte-drapeau.

Mozilla a été créée sur les cendres de Netscape, au début des années 2000 en partant du constat qu’il y avait une meilleure façon de faire du web qu’Internet Explorer – que Microsoft a d’ailleurs délaissé en arrêtant d’investir. À l’époque, Firefox s’appelait la Mozilla Suite, et le navigateur a popularisé des fonctionnalités comme les onglets, le blocage de pop-ups et des mesures liées à la protection de la vie privée… certaines de ces fonctionnalités qui paraissent aujourd’hui évidentes. Au fur et à mesure, des centaines, des milliers de gens se sont mobilisés pour contribuer à améliorer le logiciel ou rapporter des bugs.

Aujourd’hui, Mozilla est une entreprise d’environ 700 salariés dans le monde, doublée d’une fondation. Nous coopérons avec tous les acteurs de la tech, y compris avec nos concurrents, pour développer des fonctionnalités nouvelles, définir des standards et faire avancer le web.

Vous défendez un “Internet accessible, libre et ouvert à tous”. Dans une situation de conflit où le web se ferme à certains endroits, comment parvenez-vous à assurer cette mission ?

Nous ne fournissons pas de connexion Internet ni filaire ni satellitaire, en revanche on investit énormément sur la sécurité : le HTTPS pour tous il y a quelques années avec Let’s Encrypt, le langage bas-niveau Rust ou encore la résolution des failles de sécurité de Firefox en moins de 24h. Le navigateur Tor, basé sur Firefox, permet de brouiller l’origine de la requête web afin d’outrepasser certaines restrictions ou surveillances émises localement. C’est notamment utile pour les journalistes dans une zone de conflit ou un dissident politique. On peut citer ici le cas d’Edward Snowden, lorsqu’il a échangé avec les journalistes du Guardian et du Washington Post. Tor est open-source et on coopère régulièrement pour intégrer des fonctionnalités de Tor dans Firefox.

Avez-vous le sentiment que la conscience progresse quant à l’importance de protéger nos données personnelles ?

Nous avons mis en place l’outil Firefox Monitor pour permettre à chacun de savoir si ses données ont fait partie d’une fuite de données.

Je suis impressionné par le nombre d’appels d’arnaque au CPF (Compte personnel de formation) que l’on peut recevoir. Ces gens exploitent les fuites de données pour vous contacter et vous mettre en confiance, notamment en vous donnant des informations personnelles comme votre adresse.

On a tellement d’informations personnelles sur énormément de systèmes informatiques d’entreprises qu’une fuite est parfois inévitable.

Quand une structure collecte des données sur les utilisateurs, il faut s’assurer qu’elle en ait besoin, qu’elle détient uniquement le minimum nécessaire, sur une durée limitée dans le temps. C’est là que le RGPD [la réglementation européenne sur la Protection des Données] est intéressant et apporte un cadre juridique solide, à tel point qu’il a inspiré les californiens avec le Digital Privacy Act.

Notez que les fake news se nourrissent de l’accumulation des données : les bulles de filtre peuvent vous enfermer, par un algorithme, dans une catégorie de personnes considérées comme intéressées par la désinformation. Et ce sont ces sites de fake news qui sont arrosés de publicités, ce qui a tendance à créer un cercle vicieux pour les algorithmes. Donner un cadre légal et juridique est nécessaire pour lutter contre cela.

Quel est votre regard sur le programme French Tech ? Apporte-t-il quelque chose à Internet tel que vous le concevez ?

Nous avons en France des entreprises qui ont des modèles vertueux, comme Doctolib, BlaBlaCar, Swile ou Alan, dont les modèles économiques ne reposent pas sur l’accumulation de données. La tech en France s’est dynamisée comme jamais ces dernières années. Ces entreprises s’inspirent du management à l’américaine qui est, je pense, assez adapté au monde de la tech, les salaires y sont plus valorisés que par le passé pour conserver les talents français. J’espère qu’un jour, on sera capable de créer des géants européens.

Vous écrivez régulièrement sur différents blogs (linuxfr et votre propre blog) afin de partager votre expertise, vos problématiques et vos solutions.

J’ai la chance de travailler sur des projets à la pointe de la technologie. L’objectif, quand on écrit des billets de blog, c’est d’expliquer notre démarche à des structures qui aimeraient aller dans la bonne direction, et les inspirer pour qu’elles gagnent du temps. Il nous arrive chez Mozilla d’écrire des publications scientifiques qui sont réutilisées par tous les acteurs de la tech, contribuant ainsi à un cercle vertueux d’amélioration des technologies.

Quel est votre rapport personnel à l’information ? Quels médias consultez-vous ? En quelles sources d’information avez-vous confiance ?

Je suis un grand consommateur d’informations. Dans la presse généraliste, je lis Le Monde, Les Jours et Courrier International parce que j’aime avoir du recul sur la France d’un point de vue étranger. Dans la presse technique, je lis Linux Weekly News et Twitter où il existe de bonnes sources véritablement expertes.

Dans les oreilles de Sylvestre Ledru (attention, podcasts spécialisés ! 🙂)

  • IRL de Mozilla (anglais)
  • How to Fix the Internet de l’EFF (anglais)
  • Darknet Diaries de Jack Rhysider (anglais)
  • Open Source Security Podcast de Josh Bressers et Kurt Seifried (anglais)
  • Mécaniques du Journalisme de France Culture
  • Les Odyssées de France Inter

Propos recueillis par Gilles Vanderpooten et Joshua Tabakhoff, Reporters d’Espoirs.

L’Europe, son histoire, sa définition. L’interview de François Reynaert, membre du jury du Prix européen du jeune reporter

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Journaliste à l’Obs depuis plus de 25 ans, François Reynaert y livre régulièrement son regard sur l’actualité à travers le prisme de l’Histoire, sa grande passion et spécialité. Également essayiste et écrivain, il a publié de nombreux romans et ouvrages de vulgarisation, dont le bestseller « Nos ancêtres les gaulois et autres fadaises ». Il est membre du jury du Prix européen du jeune reporter 2022.


L’un de vos plus récents ouvrages s’intitule Voyage en Europe, de Charlemagne à nos jours. Dans ce livre, vous expliquez ce qui a fait l’Europe, ce qu’elle est et ce qu’elle n’est pas. Comment la définissez-vous ?

J’avais écrit deux autres livres auparavant, le premier se centrant sur l’Histoire de France et le second sur celle du monde. C’est en rédigeant ce dernier ouvrage que je me suis rendu compte que la narration de l’histoire est très différente selon le point de vue. Les peuples européens s’intéressent chacun à leur histoire nationale , un Français regarde l’histoire française, un Allemand l’histoire allemande etc.. Les Chinois, les Américains s’intéressent à l’histoire de l’Europe. Ce faisant, ils s’intéressent à une chronologie qui appartient à tous les Européens. Tous les Français, même ceux qui ne connaissent rien à l’histoire, on dans la tête une scansion du passé : il y a eu les gaulois et les romains, puis le moyen âge, avec ses rois et ses châteaux, puis la renaissance avec ses grands artistes puis le temps des Révolutions, la Révolution française, la révolution industrielle. Un Chinois n’a pas cette chronologie dans la tête. Un Allemand, un Espagnol, un Belge l’a. Lui aussi se fait une idée d’un passé qui commence avec des barbares et des romains, passe au moyen âge puis à la Renaissance etc.  L’idée de Voyage en Europe était donc de raconter les grands événements et les barrières chronologiques qui ont forgé notre continent et sont communs à tous les européens. Je voulais raconter cette histoire européenne parce que son existence est trop souvent oubliée. Pour la rendre attractive, je l’ai raconté sous forme de voyages, dans les lieux qui la racontent….

En effet, cette histoire commune semble souvent oubliée. Un nombre croissant de nations européennes choisissent d’ailleurs le repli plutôt que l’ouverture à l’Europe : pourquoi, selon vous ?

La domination de l’Europe sur le monde a commencé au XVIe siècle, grâce aux « grandes découvertes », l’expansion maritime qui a suivi les voyages de Colomb et Vasco de Gama. Pendant environ 400 ans, notre petit continent s’est mis à conquérir le monde entier. Lorsque l’on prend une carte du monde en 1914, on constate que seulement une poignée de pays n’a jamais été colonisée par les Européens. Les deux Amériques l’ont été à partir du XVIe siècle, l’Afrique au XIXe. Seuls quelques rares pays en Asie, comme la Chine ou la Thaïlande, ont pu partiellement y échapper.

En 1914, l’Europe était donc à son apogée et dirigeait le monde. Le symbole le plus simple et le plus parlant de cette domination est l’utilisation du   méridien de Greenwich pour donner l’heure mondiale :  le monde tournait et tourne encore littéralement à l’heure de Londres. A la suite des deux conflits mondiaux, notre vieux monde  est tombé de son piédestal. Les américains et les soviétiques ont pris la place de leader mondiaux. La Chine est désormais sur le podium. Bientôt l’Inde, d’autres sans doute, demain. Les Européens ne se sont jamais remis de cette chute et ils ont l’impression de vivre un certain « déclin ». Parce que l’avenir leur fait peur, ils n’arrivent plus à vivre que dans la nostalgie, et retombe dans la nostalgie nationale. C’est une erreur et une folie. Chacun de nos pays, face à un géant comme la Chine ne font pas le poids. Ensemble, ils peuvent compter.

L’Union Européenne pourrait être un remède à cela… Pensez-vous qu’il existe aujourd’hui un sentiment d’appartenance à l’Europe ?

Pour des raisons historiques propres à l’après-guerre, l’Europe s’est construite grâce à des traités commerciaux et économiques. Or, ces domaines ne font pas vraiment rêver les citoyens : personne n’a envie de se battre pour des quotas de beurre ! Les choses ont récemment commencé à changer en raison de trois évènements marquants. Premièrement, la crise économique d’après 2008 nous a fait comprendre qu’il fallait sauver l’euro puisque notre prospérité en dépendait. Ensuite, l’Europe a réussi à s’unir en pleine crise épidémique pour se défendre contre ce virus et ses conséquences, économiques notamment. Enfin, il y a évidemment l’invasion de l’Ukraine. Malheureusement et une fois de plus, c’est la guerre qui fait l’Europe. Face à un agresseur qui s’oppose aux valeurs et principes de l’Europe, les pays européens se rapprochent et ont compris l’intérêt d’une solidarité de fait. Il y a d’ailleurs un député européen qui a trouvé une métaphore très pertinente en déclarant que l’Europe est comme un moteur à explosion : ça patine, ça explose, et puis ça avance. Ce sont ces crises successives qui font avancer l’Europe, créant une sorte de sentiment européen.

Vous évoquez là un sentiment européen qui se construit contre quelque chose. Mais existe-t-il aussi un sentiment pour l’Europe ?

En effet, au-delà de cet élan européen protectif contre une menace extérieure, je pense qu’il y a également un sentiment pro-européen qui est en train de se construire. Les Européens ont compris que la démocratie est un système fragile et menacé. L’une des raisons pour laquelle Poutine a envahi l’Ukraine est qu’il ne veut pas de démocraties à sa porte. Leur expansion et les valeurs qu’elles véhiculent menacent directement les régimes autoritaires comme le sien ou celui de Xi Jinping parce que ces régimes sont attirants pour les peuples. Mais du haut de son trône, le dictateur Poutine n’a que mépris pour nos systèmes : il voit les démocraties sont des Etats faibles et mous. Il pense qu’il suffit d’une petite démonstration de force pour qu’ils s’effondrent. Les Ukrainiens lui montrent à quel point il s’est trompé et la solidarité sans faille dont font preuve les 27 derrière leur peuple martyrisé est un signal encourageant. Non la démocratie n’est pas faible par nature. Elle est un régime désirable et qu’il faut défendre – je suis juste désolé que cette pédagogie se fasse en ce moment par les bombes qui tombent sur les villes ukrainiennes…

L’Europe est-elle une entité qui vous inspire d’un point de vue culturel, littéraire, ou politique ?

Je suis toujours frappé que l’image générale de l’Union est une image d’ennui, de tristesse et de bureaucratie, de fonctionnaires grisâtres qui se retrouvent à Bruxelles pour débattre au sein d’institutions auxquelles on ne connaît et ne comprend rien. Quand il m’arrive d’aller à Bruxelles, je trouve que c’est une ville qui montre qu’au contraire, l’Europe est palpitante. Prendre un café à Bruxelles, c’est entendre parler roumain, néerlandais, espagnol, c’est comprendre la force de cette devise que j’adore : « unie dans la diversité ». Pourtant, on n’a toujours pas réussi à créer une véritable mythologie autour du projet européen… Il y a des essais, comme la très drôle mini-série « Parlement » créée par France TV, même si elle est, à mon avis, un poil caricaturale. C’était toutefois un bon début. J’espère qu’il sera suivi.

D’après vous, peut-on parler d’un « journalisme européen » ? A-t-il un sens ? Ou bien une multitude de pratiques, d’angles, spécifique à un pays, une culture ?

De fait, ce n’est malheureusement pas le cas pour l’instant. Il y a une vingtaine d’années, il y avait eu une tentative de créer un journal européen quotidien. Mais s’est glissé le problème tout banal de la barrière linguistique : la plupart des gens lisent dans leur langue maternelle. C’est pour cela que je suis favorable à une langue de travail, qui, à côté de nos langues nationales, nous permettrait de communiquer entre nous. Je pense à l’esperanto, cette langue universelle, souvent méconnue, ou moquée de façon stupide, alors qu’elle représente un projet magnifique et qu’elle peut être une solution d’avenir. On peut aussi penser au latin. Pourquoi pas ?  Il a longtemps été la langue d’union sur le continent. La seule chose est de choisir une langue qui soit commune à tous, sans appartenir à personne.

En tant qu’auteur, vous avez exploré le passé et analysé le présent. Quel rôle le journaliste peut-il jouer pour lier le passé, le présent et éventuellement nous aider à construire un avenir de manière constructive ?

Personnellement, j’essaie de faire du journalisme constructif en faisant tout d’abord du journalisme pédagogique. La semaine dernière, on m’a par exemple demandé un papier sur l’invasion de l’Ukraine, que Poutine justifie en affirmant que ce pays aurait artificiellement été créé par Lénine. Revenir à l’histoire pour montrer que celle-ci dit le contraire, qu’il y a une identité nationale ukrainienne qui existe depuis des siècles, c’est donc faire de la pédagogie. J’essaie de permettre au citoyen d’éclairer son point de vue en en le rendant plus clair, plus simple et objectif.

En quoi, d’après vous, le journalisme de solutions est-il porteur de sens ?

A mon avis, il trouve sa place de façon éblouissante dans la question de l’écologie et de l’environnement. On voit bien que par rapport à la menace climatique, le discours catastrophiste ne fonctionne pas : il encourage les gens à se dire «puisque tout est foutu, autant profiter » et continuer à surexploiter et polluer. Là, le journalisme de solutions sert à mettre en lumière des actions concrètes dont tout le monde peut s’inspirer pour éviter le désastre.

On parlait de la question européenne. Là aussi, les journalistes qui s’intéressent à ces thématiques peuvent pousser leurs lecteurs à regarder ce qui se passe au-delà de leurs frontières nationales. C’est du journalisme de solutions très concret de faire vivre l’Europe, d’aller voir ce qui se passe à Bruxelles mais aussi de faire des reportages dans les autres pays frères pour aller voir ce qui y marche.

Avez-vous des exemples de reportages qui vous ont inspiré dernièrement ?

Dans l’Obs, il y a récemment eu un très bon article d’Emmanuel Carrère sur la guerre en Ukraine. C’est un journalisme très différent des canons traditionnels. Il s’agissait plutôt des notes de voyage d’un grand écrivain. Son texte nous livrait quelque chose de l’ordre de la proximité et du quotidien qui était bluffant. Par ailleurs, comme toujours je suis impressionné par le courage des journalistes de guerre, de tous ces héros qui bravent les bombes russes pour nous raconter la souffrance de ceux qui sont dessous…

Quel conseil adressez-vous aux jeunes journalistes ou apprenti-reporters qui postulent au Prix européen du jeune reporter ?

Le conseil que je donne toujours aux étudiants en journalisme que j’aide à préparer les concours, c’est de parler à quelqu’un dans votre tête lorsque vous écrivez un article. Mais pas au jury ! Parlez à quelqu’un dont vous êtes proche, à votre frère, votre mère, votre partenaire, en essayant de lui raconter l’histoire que vous voulez raconter. Un mauvais article, c’est souvent comme un mauvais livre. J’en lis beaucoup, dans le domaine de l’Histoire, parce que c’est ma spécialité. J’ai l’impression que la moitié de ceux qui les écrivent ne parlent pas à leurs lecteurs, mais à leur jury de thèse. Ils nous noient dans des tsunamis de détails pour montrer qu’ils ont passé des années à dépouiller des archives, mais ils oublient de nous rappeler le contexte qui nous manque cruellement. Faites-donc simple, et écrivez en ayant à l’idée de ra-con-ter !

Propos recueillis par Morgane Anneix et Augustin Perraud pour Reporters d’Espoirs.

« Le défi réside dans la hiérarchisation des solutions » – L’interview de Valère Corréard, journaliste à France Inter et l’Info Durable

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Journaliste spécialisé sur les enjeux de transition écologique, Valère Corréard intervient sur les ondes de France Inter depuis 2015 avec sa chronique Social Lab. Il est également à l’origine de l’Info Durable, média en ligne dédié au développement durable. Auteur, il publie 25 idées reçues sur l’écologie à déconstruire de toute urgence aux éditions Marabout.


Votre ouvrage veut répondre à des idées reçues à propos de l’écologie. Où les avez-vous glanées ?

J’ai articulé recherches personnelles, notamment sur les réseaux sociaux, appels à témoignages, et sollicitations directes. J’essayais de trouver des récurrences et ainsi des idées qui seraient assez communes mais erronées. Il y aussi des idées reçues que l’on connait tous, souvent le fruit d’un lobbying économique ou politique, ou parfois simples légendes urbaines ancrées dans l’imaginaire collectif sans que l’on en connaisse bien la raison.

Quelles sont les idées reçues les plus tenaces que vous avez relevées ?

D’abord celles relatives au climat, qui proviennent probablement des climatosceptiques qui, même s’ils n’arrivent désormais plus à nous faire tomber dans le déni, minimisent l’urgence de la situation. L’un des exemples les plus flagrants est probablement l’affirmation que le changement climatique a toujours existé et serait donc naturel. Le climat a en effet toujours évolué, mais jamais au rythme que nous constatons : s’il s’est réchauffé entre l’ère glaciaire et aujourd’hui, sur environ dix mille ans, on devrait avoir les mêmes résultats dans le sens inverse en seulement 100 ans. Ce qui signifie un grand problème en termes d’adaptation.

Autre idée reçue : « 2°C, ce n’est pas la mer à boire. On sortira juste un peu plus souvent en terrasse ». C’est la parfaite illustration de l’amalgame entre météo et climat. Deux degrés de variation de la température, ce n’est pas dramatique ; mais l’augmentation de 2°C des températures moyennes à l’échelle du monde, c’est considérable. Le premier cas relève de la météo, alors que le deuxième, témoignant d’un réchauffement global des températures, concerne le climat, qui à son tour influence la météo. Mais pas forcément de seulement 2°C : cela peut être un dôme de chaleur de 49°C comme on l’a vu au Canada l’été dernier, alors que l’on n’est aujourd’hui qu’à un peu plus de 1°C de réchauffement.

Enfin, une autre idée que j’ai trouvée assez horrible : l’écologie ne serait qu’un « truc de riches ». Là, on confond fin du monde et fin du mois, alors que la question est beaucoup plus complexe et multi-dimensionnelle. Ce sont plutôt les populations « riches » qui polluent : l’ONG Oxfam a calculé que les 10% les plus riches de la planète représentent 52% des gaz à effet de serre émis. Mais l’écologie concerne aussi pleinement les gens pauvres, puisque ce sont eux qui pâtissent le plus des conséquences comme la pollution ou la malnutrition. De plus, les personnes en difficulté financière s’intéressent elles aussi à l’écologie. Certaines actions ou changements d’habitude peuvent d’ailleurs être source d’économies. Derrière cette simple idée reçue se cache donc une réalité beaucoup plus nuancée.

Vingt pourcent des idées reçues que vous analysez touchent à notre alimentation : régime végétarien, bio, produits locaux ou en vrac… Pourquoi avoir accordé autant de poids à ce domaine ?

Je ne saurai vous citer une autre action que l’on fait autant de fois par jour que de manger. Plus de 1000 repas par an, voilà qui représente un grand potentiel pour changer son impact environnemental au quotidien. C’est pour cela que je parle aussi de mobilité ou de vêtements. Les idées reçues peuvent souvent nous décourager en nous faisant croire que nous ne pouvons rien faire individuellement, alors que l’on peut tout à fait changer ce qui se répète dans notre vie de tous les jours.

Comment procédez-vous pour « déconstruire » ces idées reçues ?

Travaillant depuis longtemps sur les questions environnementales, j’ai d’abord confronté ce que je savais déjà à des énoncés qui me semblaient questionnables. Ensuite, j’ai effectué un travail de recherche afin de trouver les sources les plus probantes et solides.

Et s’il me restait des doutes, je contactais un expert pour m’éclairer. Vous trouverez donc par exemple dans le livre des extraits d’interviews de Sophie Szopa, coordinatrice de l’un des groupes du GIEC, ou du climatologue François Marie Bréau. J’ai aussi pu interroger un agriculteur bio pour analyser la réalité des contrôles réalisés sur les exploitations agricoles.

En tant que journaliste, que pensez-vous de la couverture du changement climatique dans les médias, notamment à l’aune de la sortie du dernier volet du 6e rapport du GIEC ?

On peut s’interroger sur la sous-représentation du climat dans le traitement de l’actualité. Mais il faut reconnaitre que le sujet progresse nettement : l’écologie et le climat se sont cristallisés dans l’opinion parce que les médias traitent beaucoup plus de ce thème ; il y a une montée en compétences et en vigilance au sein des rédactions sur ce sujet complexe ; et les papiers font de plus en plus le lien entre certains évènements et le changement climatique. J’entends parler de la nécessité d’un « quota climat » dans les médias : tout en comprenant l’initiative, le fait d’imposer un sujet à l’agenda médiatique me pose un problème éthique. Mais évidemment, on peut toujours mieux faire.

Vous chroniquez sur une radio généraliste, France Inter, et dirigez un média spécialisé avec l’Info Durable. Votre approche est-elle spécifique à chacun de ces médias ?

Effectivement, lorsque j’écris une chronique pour la radio, je m’inscris pleinement dans la culture et la ligne éditoriale de France Inter, même si j’y jouis bien sûr de la liberté la plus absolue.

Sur l’Info Durable, nous avons une approche très rigoureuse de ces sujets que nous déclinons sous de nombreux formats. Nous visons un traitement neutre et accessible au grand public, tout en nous positionnant comme un média expert.

La couverture médiatique du changement climatique est très axée sur les problèmes et ce à une échelle internationale sur laquelle les choses avancent lentement. Vous défendez au contraire une vision où chacun peut prendre sa part. Pratiquez-vous le journalisme de solutions dans ce contexte ?

Je suis ancré dans cette démarche depuis un certain temps. Le journalisme de solutions évolue avec son temps et arrive peut-être à maturité en ce moment. Il montre qu’effectivement, on peut également se tourner vers ce qui marche, tout en restant réaliste et solide sur la réalité des enjeux.

Pour moi, le défi réside dans la hiérarchisation des solutions. Je ne fais par exemple pas les mêmes choix éditoriaux entre une solution qui vise à favoriser le recyclage des bouteilles en plastique, une autre qui cherche à réduire son empreinte carbone et une troisième qui tente à revoir ses habitudes alimentaires : les impacts ne sont pas les mêmes. Le journalisme de solutions s’installe pleinement dans la réalité des enjeux et des leviers de changement portés spécifiquement par chaque solution.

Un exemple de la manière dont vous pratiquez ce journalisme de solutions ?

Récemment, j’ai travaillé sur Water Family, une association qui propose que l’écologie fasse partie des matières principales à l’école. Evidemment, je me suis tout de suite interrogé sur la démarche politique en me disant qu’il s’agissait là d’un terrain glissant. Certains mots, comme la bienveillance ou le positivisme – très connotés idéologiquement – me gênaient. Mais rapidement, en allant à la rencontre de son porte-parole Gilles Bœuf, biologiste, je me suis rendu compte que l’association s’inscrivait pleinement dans une démarche d’écologie scientifique. Cela m’a vraiment permis de recentrer ce qu’est l’écologie politique ou idéologique par rapport à l’écologie scientifique.

Ma mécanique, c’est de challenger chaque initiative au regard de ce que je sais et ce qu’on me dit, afin de comprendre la réalité de la solution et ce qu’elle recouvre.  ■

Propos recueillis par Morgane Anneix pour Reporters d’Espoirs.