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Maëlle Widmann

« Aider les jeunes à entreprendre dans l’économie sociale et solidaire », Denis Philippe

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A la rencontre de la Chambre Régionale des Entreprises de l’Economie Sociale et Solidaire de la région PACA et de son président Denis Philippe, administrateur d’AESIO Mutuelle (entreprise mécène du Prix Reporters d’Espoirs)


Les verres s’entrechoquent, les discussions vont bon train dans le bistrot situé à quelques encablures du palais des ducs de Dijon où se déroulent les Journées de l’économie autrement. Nous rencontrons Denis Philippe qui, en fervent mutualiste, préside la Chambre Régionale des Entreprises de l’Economie Sociale et Solidaire (CRESS) de la région PACA. Il aspire à ce que l’économie sociale et solidaire se donne davantage d’ambitions : au-delà des « petits chemins de traverse », il est temps qu’elle emprunte « le boulevard qui s’offre devant elle ». Le deuxième anniversaire du parcours dédié aux jeunes entrepreneurs de l’ESS en ce mois d’avril 2024 est l’occasion de revenir sur les avancées du secteur.

Exister politiquement : stop aux « pudeurs de gazelle » de l’ESS !

« ll faut que nous soyons, nous représentants et organisations de l’ESS, organisés et forts ». Il faut dire que cette branche particulière de l’économie, regroupant associations, coopératives, entreprises sociales, fondations et mutuelles, peine à prendre la mesure de son poids sur le territoire : jusqu’à 14% de l’emploi salarié privé, 10% du PIB et plus de 200 000 entreprises, sans compter les millions de bénévoles engagés dans le tissu associatif français. Rien qu’en région PACA, près de 17 000 structures assurent 10% de tous les emplois de la région. Il y a un « créneau à prendre » selon Denis Philippe, qui regrette la difficulté des grands acteurs de l’ESS à « faire ensemble » et les discours d’impuissance qui en découlent.

Pourtant le potentiel est là, dès lors qu’il y a un modèle économique viable pour ces entreprises dont la création vient avant tout « répondre à un besoin social ». Si l’argent n’est « pas un but mais un outil » nécessaire pour se développer en tant que structure, c’est aussi le nerf de la guerre pour un secteur qui peut revendiquer cinq banques coopératives d’ampleur à l’échelle nationale. Elles sont d’ailleurs majoritaires dans la banque de détail, celle de notre quotidien, représentant 60 % de l’activité. Denis Philippe en est convaincu : fédérer ne serait-ce que ces acteurs bancaires doit permettre à l’ESS d’exister politiquement et à ses dirigeants d’être, à la manière des cadres du MEDEF, reçus par le Président de la République et la Première Ministre – quitte à taper un peu du poing sur la table pour se faire entendre. Il regrette qu’aujourd’hui que les têtes de réseau de l’ESS rentrent d’abord « dans une logique de représentation, sans prendre de décision économique ni entamer de négociation politique ».

D’où vient alors ce blocage ? Aucun obstacle réel selon Denis Philippe, qui voit surtout un frein psychologique : « il existe une réserve là où d’autres ne s’embarrassent pas de pudeurs de gazelle » quant au marketing et à l’influence. C’est ce côté timoré qui perpétuerait les discours présentant l’ESS comme « différente », « moins visible », « gentillette »… à rebours d’entreprises « engagées » ou « à mission qui reprennent à leur compte des concepts inscrits dans les statuts et l’histoire de l’ESS et devenus tendance, observe-t-il. Aux acteurs de l’ESS de se réapproprier le sens de ces termes en communiquant mieux et plus largement sur leur capacité à rassembler, à incarner, à montrer.

Démontrer par l’exemple

Mettre en avant les réalisations de l’ESS en partant du terrain, de ce qui s’y fait de concret en termes de santé, d’alimentation, de restauration… C’est cela qui peut démontrer selon Denis Philippe la « pertinence du modèle mutualiste », à même de convaincre des élus mais aussi d’attirer les jeunes avec « des dispositifs qui donnent à voir ». Les jeunes certes cherchent du sens mais veulent tout autant « gagner leur vie comme tout le monde ». « Les beaux discours sur l’emploi et les valeurs de l’ESS ne suffisent pas à convaincre. Il faut montrer que l’ESS apporte des réponses aux questionnements des jeunes et devenir un tremplin pour leurs aspirations ». Son rêve ? Que, demain, des jeunes frappent à la porte de la CRESS avec une idée de projet à entreprendre, en demandant un accompagnement. C’est l’axe qu’il a développé en région PACA : la CRESS s’est associée à sept organisations (France Active, mouvement des Scop, intermade, Mouvement Associatif Sud Paca, Coorace Paca, Cros Région Sud, Têtes de l’Art) et a obtenu le soutien de la Banque Populaire Méditerranée, pour offrir aux entrepreneurs un parcours de 7 semaines leur permettant de booster leur projet, intitulé « Mon projet d’Entreprise ESS ». Il célèbre son 2e anniversaire en ce mois d’avril.

Aider les jeunes à entreprendre dans l’ESS : 150 entrepreneurs accompagnés en 2 ans en région PACA

En 2022 le parcours « développement » a accompagné 20 entreprises. Parmi elles, 60% ont déjà plus de 50 salariés, et 30% ont un objet de transition écologique. Quant aux entrepreneurs en phase de lancement, ils bénéficient d’un programme « création ». Nous avons interrogé trois d’entre eux.

Glenn Lenga, fondateur de Save my Shoes, en restaurant des baskets allonge leur cycle de vie et veut ainsi lutter contre la fast fashion et la surconsommation. Son entreprise a reçu l’agréement ESUS, qui permet de certifier la valeur solidaire d’une entreprise. « Ça prouve qu’elle a une utilité sociale et solidaire. Pour mes projets d’avenir, c’est bien d’avoir une reconnaissance publique », explique le jeune entrepreneur de 34 ans. Les trois mois d’accompagnement l’ont amené à comprendre l’intérêt de l’ESS : « on m’a donné des cartes pour mener à bien mon projet, et j’ai reçu beaucoup d’informations intéressantes que je mets en pratique tous les jours. Ça m’a conforté dans mon idée d’avoir une utilité à la fois économique, sociale et solidaire ».

Pour Ghislaine Bourillon, le parcours offert par la CRESS PACA a été l’opportunité de développer « une vision à 360 degrés ». Cette quinquagénaire a lancé la première filiale de recyclage de bijoux fantaisie : « je suis arrivée avec un projet original, et j’ai bénéficié d’une écoute et d’un accompagnement qui ont aidé à le concrétiser ». L’entrepreneuse insiste sur l’importance de prendre le temps pour mettre en place ce genre de projet : « Aujourd’hui, on est dans l’urgence de tout faire. Avec la CRESS, on retrouve cette ouverture sur le monde, on écoute et on comprend ».

Quant à Eddy Bonjean, il a pour projet de monter un restaurant dont les salariés seront des personnes en situation de handicap. Ce restaurateur a toujours été « sensible à l’ESS ». Il travaille depuis 13 ans dans le médico-social, et a pu avec l’accompagnement de la CRESS accéder à des compétences qui lui manquaient : « ce qui nous a vraiment aidé, c’est le montage des statuts, et la compréhension du côté fiscal par exemple. On a bénéficié d’un accompagnement sur les choses qu’on ne maîtrisait pas ». L’entrepreneur insiste également sur la visibilité qu’apporte ce parcours : « A la fin de l’accompagnement, mon projet a été repéré par France Travail. C’est pratique pour trouver des soutiens et des partenaires. »

Avant de se présenter devant une CRESS, encore faut-il connaître l’ESS et savoir de quoi il s’agit. Denis Philippe estime que « sa notoriété limitée au sein de la population découle d’un manque d’intérêt des journalistes pour un sujet qui, il faut le dire, ne déplace pas les foules ». Il est lucide : « sans coup de com’ – ou de gueule – seuls les journalistes véritablement intéressés par l’associatif font le déplacement ». Néanmoins, la CRESS PACA a déjà convaincu depuis 2022 150 entrepreneurs de rejoindre ses programmes d’accompagnement. Autant d’ambassadrices et d’ambassadeurs potentiels de l’économie sociale et solidaire auprès des journalistes.

Paul Chambellant et Maëlle Widmann

Assises du Journalisme de Tours : « L’éducation à l’information, c’est l’éveil critique des jeunes et des moins jeunes », Damien Fleurot (TF1)

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Cette semaine, Tours accueille la 17ème édition des Assises du Journalisme qui fait cette année honneur aux Jeux Olympiques avec pour thématique : « Le journalisme, c’est du sport ! ». Au programme : débats, ateliers, salon du livre (ce samedi), tables rondes et conférences sur des sujets variés : la couverture des Jeux Olympiques et des élections européennes, la place de l’intelligence artificielle ou encore l’importance des Etats Généraux de l’Information. Un thème est également sur toutes les lèvres : l’EMI pour  « éducation aux médias et à l’information » dont nous avons interrogé quelques acteurs sur place.

Dans le Palais des Congrès qui fait face à la gare de Tours, journalistes et personnalités médiatiques déambulent au milieu de collégiens et lycéens. En petits groupes, les élèves se déplacent de stands en ateliers. Il faut dire que l’EMI, priorité grandissante encouragée par les ministères de la Culture comme de l’Education, était à l’honneur quelques jours auparavant, avec la 35ème Semaine de la Presse et des Médias à l’Ecole, coordonnée par le CLEMI. Ici, l’EMI s’illustre par les initiatives de médias régionaux et tourangeaux comme France 3, Radio Campus, Radio 100% lycéens, ou encore le club de la presse Centre – Val de Loire.

Sur le premier stand, une vingtaine de lycéens assis en tailleur. Les élèves de ce Bac pro optique semblent intéressés, et leurs questions fusent : « est-ce qu’on a des primes quand on trouve une info ? » demande un adolescent. L’intervenant de France 3 décrit le métier de journaliste, explique son rôle : « la qualité première d’un journaliste, c’est la curiosité. ». Il insiste également sur la valeur et la fiabilité de l’information : « il faut toujours recouper les informations, c’est un métier précis où on doit être rigoureux ». Valérie, chargée de communication à France 3, participe à l’animation de ces ateliers : « on fait de la sensibilisation aux métiers des médias ». Ces animations sont proposées spécifiquement dans le cadre des Assises, mais il existe des projets d’EMI tout au long de l’année : « on accueille beaucoup de stagiaires de 3ème, et on envoie des journalismes dans les écoles » précise Valérie.

Pour Damien Fleurot, rédacteur en chef adjoint chez TF1, l’EMI permet « l’éveil de l’esprit critique des jeunes et des moins jeunes ». En tant que président de l’association « Lumières sur l’info », qui lutte contre la désinformation, l’importance de l’EMI sonne pour lui comme une évidence. Si elle s’impose dans les milieux scolaires, l’EMI ne doit pas exclure un public plus âgé. Pour ce faire, il faut « aller le chercher là où il est : organiser des rencontres dans les foyers municipaux, dans les mairies », explique le journaliste. L’éducation aux médias doit « élargir sons spectre ». Quant à la consommation d’informations des jeunes sur les réseaux sociaux, Damien Fleurot est catégorique : « L’essentiel, c’est de savoir ce qu’on regarde. Il faut apprendre à faire la différence entre le contenu d’information, de divertissement et de communication. »

Ici et là, des groupes d’adolescents discutent, feuillètent des journaux et se montrent des vidéos sur leur téléphones. Cinq élèves en classe de première venues d’Orléans attendent leur premier atelier de la journée. « On est là pour continuer notre projet « fake news ». Toute l’année, on travaille sur une loi fictive qui pourrait être mise en place pour lutter contre les fake news. » explique une adolescente. Son amie complète : « on a déjà rencontré un député et un sénateur depuis le début de l’année ».

Au fond de la grande salle, on distingue plusieurs adolescents autour d’une table, casque sur les oreilles et micro dans les mains. Nous sommes sur le studio radio établi par Radio Campus pour la durée de l’événement. Ce réseau est composé d’une trentaine de radios associatives régionales. Leur socle commun se construit autour des sujets d’actualité portant sur l’inclusion, l’écologie ou encore les inégalités. Mais le plus important, c’est la place qui est faite aux jeunes. Emmanuel Frochot est chargé de développement à Radio Phénix de Caen. Il explique qu’une grande partie des équipes sont des jeunes en bénévolat, en alternance ou en service civique. « A Caen par exemple, on est obligé d’avoir 30% de l’équipe qui soit composée d’étudiants. Mais on a aussi des jeunes en insertion, ou qui viennent des centres de loisirs et de foyers ». Radio Campus fait référence à l’implantation des antennes dans des villes universitaires. Le développement de l’EMI fait partie de ses missions. Une partie de chaque équipe locale y est d’ailleurs spécialement dédiée. « On considère que c’est notre rôle en tant que média de proximité », justifie Emmanuel, « c’est une façon de montrer que les médias sont accessibles ».

M.W.

Apprendre à s’informer, un enjeu citoyen – entretien avec Virginie Sassoon

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Virginie Sassoon est directrice adjointe du CLEMI (Centre pour l’éducation aux médias et à l’information), docteure en sciences de l’information et de la communication, et experte de l’analyse des stéréotypes dans les médias. A l’occasion de la 35ème édition de la Semaine de la Presse et des Médias à l’Ecole qui se tient cette semaine, elle nous livre son point de vue sur la relation entre les jeunes et les médias.


Quel est votre rôle, Virginie ?

Je suis directrice adjointe du CLEMI depuis 4 ans, tout en étant dans l’organisation depuis presque 8 ans. Mon rôle est d’accompagner et de soutenir l’ensemble des projets. De faire le lien entre les enseignants, les chercheurs et les acteurs de l’éducation aux médias et à l’information (EMI). Engagée sur les projets en coéducation entre les familles et les écoles, je suis à l’initiative de ressources pour les parents- l’univers de « La Famille Tout-Ecran »– ; j’accompagne des concours comme « Zéro cliché » qui lutte contre les stéréotypes de genre en permettant aux élèves de produire des vidéos, des podcasts ou des articles sur l’égalité filles-garçons. Enfin, je m’occupe de partenariats comme celui avec Reporters d’Espoirs.

Pourquoi vous être engagée au CLEMI ?

Au départ, je suis docteure en sciences de la communication et de l’information, ce qui m’a amenée à étudier le fonctionnement des médias et leur impact. J’ai été enseignante et ai fondé une association d’éducation aux images. Cela a mené à la création d’un festival de cinéma pour les enfants avec des ateliers pour qu’ils puissent créer leur propre film. Ayant un jour rencontré une coordinatrice du CLEMI de l’académie de Bordeaux, j’ai tout de suite trouvé l’organisation passionnante. La présence du CLEMI au niveau académique et national est une réelle force pour faire le lien entre l’école et les médias. Cela crée des passerelles pour comprendre la fabrication de l’information, ce qui est essentiel pour garder la démocratie vivante. Quand j’ai su que le CLEMI recrutait, je n’ai pas hésité une seule seconde !

Jeunes et actualité

Comment faire renouer les jeunes avec l’actualité ?

Je ne pense pas que les jeunes soient déconnectés de l’actualité. Ils ont leur propre actualité, qui n’est pas celle du monde des adultes, ni des médias dits traditionnels. Au CLEMI, on essaye de partir des pratiques informationnelles des jeunes pour faire des séances d’éducation aux médias qui soient adaptées à leurs réalités. On mise sur le « learning by doing ». En produisant l’information, les élèves se sentent beaucoup plus impliqués, et cela impacte aussi la manière dont ils la reçoivent. Ce cercle vertueux les rend plus éveillés et plus critiques sur la manière dont ils s’informent.

Quelles sont les projets que vous mettez en place pour y parvenir ?

Le CLEMI a plusieurs missions. Il forme environ 30 000 enseignants par an. On distribue des brochures pédagogiques. Cette année, le dossier de la Semaine de la Presse et des Médias s’intitule « l’info sur tous les fronts », et propose des activités et des analyses pour comprendre l’information en temps de guerre, les enjeux de l’IA, des défis écologiques mais aussi les enjeux liés au traitement médiatique du sport pour cette année olympique. Chaque année, ce dossier est diffusé à grande échelle et permet aux enseignants de réaliser des projets en EMI. On accompagne également la création de médias dans le cadre scolaire : des journaux, des web radios, des web TV, des comptes sur les réseaux sociaux pour des projets éducatifs. Le CLEMI a également la mission d’organiser des évènements, comme la Semaine de la Presse et des Médias à l’Ecole (SPME) qui concerne 4,5 millions d’élèves cette année. La SPME rassemble 1800 partenaires. On organise aussi des évènements comme le concours « Médiatik », le plus grand concours national de médias scolaires et « Zéro Cliché » que j’ai évoqué. La force du CLEMI, c’est son réseau. Des référents dans chaque académie interviennent dans les établissements pour accompagner les équipes éducatives.

Au-delà du CLEMI, des initiatives à saluer ?

France TV organise le Tour de France de l’EMI. Les enseignants participent pendant deux jours à des formations, des ateliers et des conférences avec des journalistes. C’est très riche car ça concerne tout le territoire. La Voix du Nord a lancé son média Ta Voix, qui accompagne des élèves de 13 à 17 ans dans la création d’articles et leur donne une grande visibilité. Plus généralement, je trouve intéressante la manière dont les titres de presse quotidienne régionale ouvrent leur espace pour l’expression des jeunes et leur donnent la parole. De la même manière, on pourrait citer les actions des antennes de Radio France, d’Arte, d’Europe 1, des titres de Bayard, de La croix, de TF1, avec les rencontres de l’info ou encore d’institution comme l’ARCOM…Avec M6 et Gulli, les jeunes choisissent eux-mêmes leurs sujets et les réalisent avec des professionnels. Les sujets sont ensuite diffusés sur les antennes, c’est gratifiant. Il faut saluer aussi tous les médias qui prennent le temps d’accueillir les jeunes et de leur montrer les coulisses de la fabrication de l’information, comme Sud-Ouest ou BFM.

Coopération avec Reporters d’Espoirs

Pouvez-vous expliquer l’initiative d’éducation des jeunes aux médias que nous menons ensemble, CLEMI et Reporters d’Espoirs ?

Avec Reporters d’Espoirs, notre collaboration est née d’une évidence. Nous avons des engagements communs pour transmettre aux plus jeunes une démarche citoyenne qui soit porteuse d’espoirs. Au sein du CLEMI, nous avons deux référentes expertes Caroline Fromont de l’académie de Lille et Elodie Gautier de l’académie de Créteil, déjà engagées dans des démarches de journalisme de solutions avec des enseignants. L’expertise de Reporters d’Espoirs en la matière est venue enrichir les démarches déjà existantes, et leur a donné de la visibilité. L’éducation aux médias s’accorde avec les principes du journalisme de solutions parce qu’il y a un besoin des enseignants de développer une approche constructive et porteuse d’espoirs dans le rapport à l’information pour leurs élèves. Plus globalement, ce partenariat avec Reporters d’Espoirs répond à une nécessité de résister à la fatigue informationnelle et à la morosité ambiante.

Vous œuvrez depuis plusieurs années à la lutte contre les fake news : n’est-ce pas un peu anxiogène pour la jeunesse ?

Très bonne question. Il y a dans l’éducation aux médias une ambition émancipatrice. L’actualité peut être extrêmement anxiogène, cette éducation sert à devenir plus actif dans ses pratiques informationnelles. Elle sert notamment à comprendre les logiques algorithmiques des réseaux sociaux qui ne profitent pas forcément à notre santé mentale. L’éducation aux médias permet aussi de développer un sens critique, c’est un cheminement qui n’agit pas de la même manière sur tout le monde, mais qui permet d’être plus éclairé dans notre rapport à l’information. Ça permet parfois de résister à cette fatigue, à cette anxiété, et de ne pas céder à l’infobésité.

Compléter votre approche par l’apprentissage du journalisme de solutions, est-ce une manière de leur donner des perspectives, de les aider à se projeter dans l’avenir ?

Oui, j’y crois complétement. Pour ne pas se décourager, on a besoin de regarder du côté de celles et ceux qui agissent, qui s’engagent, qui cherchent et qui parfois trouvent. Le journalisme de solutions, ce n’est pas dépeindre une société qui serait idéale, ou regarder le verre à moitié plein tout le temps. C’est une approche qui permet de retrouver un pouvoir d’agir qui est vital, et qui permet surtout de retrouver une confiance dans nos démocraties et dans notre rapport au collectif, à tous les niveaux.

Les jeunes à travers le prisme des médias

Comment jugez-vous le traitement médiatique qui est réservé aux jeunes ?

Même si ça n’englobe pas tous les médias, on peut déplorer les idées reçues sur le fait qu’ils soient tous complotistes, décérébrés ou encore des digital natives surconnectés. Il y a globalement un manque de nuances. « Les jeunes » est une expression qui ne veut pas dire grand-chose car la jeunesse est plurielle. Par exemple, ils s’informent différemment selon qu’ils vivent seuls ou chez leurs parents, selon leurs milieux socioculturels, leurs centres d’intérêts. Il y a une diversité et une complexité de la jeunesse qui n’est pas souvent représentée. Il faudrait leur ouvrir de l’espace, pour leur permettre de se définir eux-mêmes, et les outiller pour qu’ils puissent construire leur propre narratif.

Des émissions et programmes qui vous interpellent positivement ? Que vous recommandez aux jeunes ? Et à leurs parents ?

J’écoute beaucoup la radio, des podcasts et la presse écrite à laquelle j’accède maintenant en ligne. Je trouve que le plus important, c’est d’avoir du plaisir à s’informer. Quand s’informer devient une contrainte, crée de la déprime et de l’inquiétude, il faut agir. Cultiver sa curiosité, partager les contenus qui nous font réfléchir, aller vers des médias qui privilégient le temps long ou la profondeur, comme la revue l’Eléphant ou Le 1. La presse jeunesse avec les enfants est aussi très riche. Que ce soit Phosphore ou Okapi, il y a un souci de la contextualisation et une information conçue à hauteur d’enfants qui est précieuse pour donner le goût de l’info.

Propos recueillis par Maëlle Widmann pour Reporters d’Espoirs

Cristina Coellen, lauréate du prix Européen Jeunes Reporters d’Espoirs

By Prix EUNo Comments

Etudiante en journalisme et déjà forte de plusieurs expériences, Cristina Coellen vient d’Autriche et étudie à Paris. Pour ce reportage très incarné, elle s’est penchée sur la chaleur des eaux usées comme technique de chauffage durable dans plusieurs villes d’Europe. A grand renfort de graphiques et de témoignages d’acteurs de terrain, elle expose des initiatives permettant de « ne pas laisser filer la chaleur dont on dispose déjà ».

Elle a reçu le deuxième prix dans la catégorie « Francophonie » pour son reportage « Extraire la chaleur des eaux usées, une technique de chauffage durable à la conquête des villes européennes».

Extraire la chaleur des eaux usées, une technique de chauffage durable à la conquête des villes européennes – Cristina Coellen

Face à l’urgence climatique, augmenter les sources d’énergie dites « vertes » est devenu impératif pour les villes européennes. En France, Autriche et en Allemagne, certaines cherchent la solution dans les égouts, qui représentent un potentiel considérable pour le chauffage – et même le refroidissement – des bâtiments.

C’est un bâtiment discret, presque caché au milieu d’un parc verdoyant du XIVe arrondissement de Paris. Une demie douzaine de nageurs téméraires profitent de l’heure du déjeuner pour tracer quelques longueurs à la piscine Aspirant Dunand. Au-dessus du bassin, un panneau affiche la température de l’eau : 26°C. Ce que peu des visiteurs sportifs soupçonnent : le bassin dans lequel ils plongent est en fait chauffé grâce aux eaux usées.

Une technologie jusqu’à présent peu connue et répandue, de plus en plus de collectivités et constructeurs européens se tournent aujourd’hui vers la récupération de chaleur des eaux usées dans la quête de sources d’énergie plus propres et durables. « La chaleur est déjà là, on peut l’extraire en toute sécurité et on dispose de la technologie. Alors pourquoi ne pas l’utiliser ? », déclare Rowan Benning, conseillère auprès du Netwerk Aquathermie. Cet institut de recherche néerlandais étudie la récupération de chaleur, aussi appelée aquathermie de son nom scientifique – littéralement, la chaleur provenant de l’eau.

Exploiter la chaleur latente

Si l’aquathermie peut également se servir de l’énergie thermique contenue dans l’eau potable ou de surface, de nombreux projets se concentrent aujourd’hui sur le potentiel des eaux usées. Car chaque jour, des millions de litres d’eau chaude provenant de douches, lave-vaisselles ou encore machines à laver finissent dans les canalisations européennes. De ce fait, la température des égouts reste à une température relativement stable toute l’année: à Paris par exemple, elle est comprise entre 13°C et 20°C. « Le principe, c’est toujours d’aller récupérer des calories, c’est-à-dire de la chaleur, dans le réseau d’assainissement », explique Damien Balland, responsable innovation et performance énergétique à la ville de Paris.

Installé directement dans les canalisations, un échangeur thermique permet de transférer la chaleur des eaux usées vers un fluide caloporteur, généralement de l’eau propre. Souvent, une pompe à chaleur concentre alors la chaleur avant de la réinjecter dans le système de chauffage de bâtiments, voire de quartiers entiers. Pour éviter tout risque de contamination, les eaux usées et le fluide caloporteur ne se mélangent jamais, ajoute Rowan Benning. Pour certaines installations, le processus peut d’ailleurs être inversé pendant l’été : profitant de la température de l’eau relativement basse par rapport à celle de l’extérieur, l’aquathermie peut alors être utilisée pour rafraîchir et climatiser les bâtiments connectés au système. Reconnue comme énergie renouvelable par la Commission européenne en 2018, l’énergie latente contenue dans les eaux usées reste aujourd’hui encore largement inexploitée.

Pourtant, à l’heure où les pays du monde entier s’efforcent de réduire leur empreinte carbone, l’utilisation de cette source de chaleur facilement accessible pourrait éviter d’importantes quantités d’émissions de gaz à effet de serre. Selon les dernières données d’Eurostat, le chauffage et rafraîchissement de bâtiments représentent le premier poste d’énergie finale consommée à travers l’Union européenne (UE). Plus de 70% de cette énergie continue à provenir de combustibles fossiles comme le gaz, principaux responsables du changement climatique. Dans ce contexte, l’aquathermie offre une source d’énergie alternative décarbonée, similaire à la géothermie.

Atteindre les objectifs du plan climat

A Paris, les premiers projets d’aquathermie datent d’il y a environ une décennie. Après une première phase d’expérimentation hésitante, l’administration locale veut désormais accélérer et augmenter l’utilisation de cette technologie, selon Damien Balland de la ville de Paris. Alors que la capitale française vise une transition vers 100% d’énergies renouvelables et de récupération d’ici 2050, le déploiement de l’aquathermie s’inscrit notamment dans l’objectif de produire un cinquième de cette énergie localement. Balland insiste particulièrement sur la complémentarité de l’aquathermie: « On n’est pas en train de privilégier une source d’énergie par rapport à une autre. Mais on sait qu’il faut faire tout à la fois pour pouvoir atteindre les objectifs du plan climat. »

L’aquathermie est particulièrement adaptée à des lieux qui sont régulièrement utilisés du matin au soir, comme les écoles et piscines, ainsi que les administrations publiques telles que les mairies. Même le palais de l’Elysée est en partie chauffé grâce aux égouts. Ces bâtiments ont un déversement d’eau continu, ce qui permet d’optimiser le potentiel de chaleur récupérée. Depuis l’installation d’un collecteur d’eaux usées en 2020, le groupe scolaire Parmentier et la mairie du XIe arrondissement à Paris ont par exemple pu éviter l’émission de 102 tonnes de CO2 par an.

Une certaine densité des canalisations ainsi qu’une relative proximité entre le réseau d’égouts et les bâtiments connectés sont également nécessaires pour garantir un flot d’eau suffisant et le succès des projets d’aquathermie. Mais même dans les métropoles comme Paris, ce n’est pas toujours le cas. Pour contourner ce problème, certaines villes portent leur attention vers un autre point clé du réseau: plutôt que d’aller chercher la chaleur directement dans les canalisations, l’aquathermie peut également être appliquée à la sortie de stations d’épuration.

Plus de 100 000 ménages alimentés à l’aquathermie

C’est la solution qu’a choisie Wien Energie, le fournisseur d’énergie de Vienne. A Simmering, dans le sud-est de la capitale autrichienne, l’entreprise construit actuellement l’une des pompes à chaleur les plus performantes d’Europe. Haute de 12 mètres, elle alimente déjà 56 000 foyers depuis sa mise en route partielle cette année; à terme, le projet vise à doubler cette capacité pour fournir de la chaleur durable à plus de 100 000 ménages viennois d’ici 2027.

Pour atteindre une telle capacité, le projet profite notamment d’une spécificité urbaine de la capitale autrichienne, explique Christoph Segalla, chargé du projet à Simmering: une seule station d’épuration traite les eaux usées de ses quelque deux millions d’habitants. « Toute l’eau se rassemble finalement à un seul endroit. C’est un grand avantage, qui nous permet d’aménager une très grande centrale de récupération de chaleur », poursuit Segalla.

La technologie fonctionne de façon très similaire à d’autres projets d’aquathermie, si ce n’est qu’à une plus grande échelle: l’eau, assainie après son traitement par la station d’épuration, passe par un échangeur de chaleur qui lui retire environ 6°C. Une température encore relativement faible, mais que la pompe à chaleur de Simmering peut concentrer jusqu’à 90°C. L’eau, quant à elle, poursuit son cours normal et est relâchée dans le canal du Danube.

A Vienne comme à Paris, le coût d’investissement reste cependant un frein important dans la généralisation de l’aquathermie. A Simmering par exemple, l’installation est évaluée à environ 70 millions d’euros. « Les projets doivent faire sens d’un point de vue économique. Vérifier que c’est bien le cas peut être un long processus », confirme Christoph Segalla. Un constat partagé par Damien Balland à la ville de Paris: « Avant de dépenser des millions d’euros, il faut être sûr de soi. Donc il y a en phase d’amont énormément d’études, de vérifications et d’étapes de validation pour permettre de déclencher des travaux. »

Des obstacles supplémentaires en dehors des grandes villes

La récupération de chaleur des eaux usées ne se limite cependant pas aux grandes capitales comme Vienne ou Paris. De plus en plus de villes de taille moyenne s’intéressent également à l’aquathermie. Parmi les collines boisées du nord du land de Hesse, au cœur de l’Allemagne, se trouve la ville de Marbourg. Depuis quelques années déjà, la petite ville pittoresque de 77 000 habitants cherche à augmenter et diversifier ses sources d’énergie renouvelables, ayant déjà investi dans la biomasse et le solaire.

Désormais, l’urgence climatique et le plan gouvernemental qui prévoit de décarboner entièrement les sources d’énergie en Allemagne d’ici 2045, la poussent vers des solutions qu’elle n’avait pas encore considérées auparavant – comme l’aquathermie. Brian Thissen, l’un des responsables au service eau et assainissement de la ville de Marbourg, explique : « Nous avons appris l’existence de cette technologie uniquement grâce à une séance d’information, où une entreprise spécialisée en aquathermie nous en a parlé. » Depuis environ six mois, la ville de Marbourg conduit une étude sur son réseau d’égouts pour identifier les endroits les plus adaptés à l’installation d’échangeurs de chaleur. Selon Thissen, la petite taille de la ville ne semble pour l’instant pas poser problème, les résultats des premiers tests étant plutôt positifs. Mais il reconnaît aussi que l’aquathermie est une solution souvent limitée en dehors des grandes zones urbaines, faute de réseau d’égouts assez denses ou de stations d’épuration à haut débit. Les sources de chaleur de récupération potentielles s’en trouvent amoindries. À la campagne ou dans les très petites villes, il reste difficile de mettre en œuvre la technologie et de l’exploiter pleinement.

Vers des solutions individuelles

Dans ces cas, il reste l’option d’aller puiser la chaleur encore plus près de sa source d’origine: à savoir, directement au siphon ou au pied de l’immeuble, avant que les eaux usées ne partent dans le système d’égouts. Alors que beaucoup de bâtiments répondent aujourd’hui à des standards énergétiques très élevés, avec des fenêtres, toits et murs isolés, on ne pense souvent pas à la chaleur qui s’échappe à travers les canalisations, déplore Hugo Durou, président de l’association européenne pour la récupération de chaleur des eaux usées, WWHR Europe. Celle-ci rassemble aujourd’hui 22 inventeurs, fabricants et distributeurs de systèmes d’aquathermie à travers l’Europe. Fonctionnant sans pompe à chaleur, cette forme d’aquathermie s’applique surtout à la récupération de chaleur de l’eau des douches. Les degrés extraits de l’eau usée servent directement à préchauffer l’eau de la prochaine douche: la chaleur reste ainsi dans une sorte de boucle fermée. Selon une étude de la Commission européenne, l’extension de cette technologie pourrait permettre d’éviter 4,5 millions de tonnes d’équivalent pétrole à travers le continent. « Avant de chercher à produire de la chaleur, on a tout intérêt de ne pas laisser filer celle dont on dispose déjà. D’autant qu’on l’a déjà payée », insiste Durou. D’après ses calculs, l’installation d’un récupérateur de chaleur au niveau de la douche permettrait d’économiser jusqu’à 300 euros sur la facture d’énergie annuelle d’un foyer, pour un coût d’installation de 500 à 1 000 euros. Le système doit cependant être pensé à l’avance, souvent au moment-même de la construction, pour être compatible avec la tuyauterie de l’immeuble. Cela reste donc une solution limitée pour les bâtiments déjà existants.

Comme le rappelle Damien Balland de la ville de Paris, l’aquathermie est donc à envisager comme une solution qui ne peut venir combler les besoins énergétiques des villes à elle toute seule, mais qui doit faire partie d’un ensemble : « C’est comme un puzzle qu’on est en train de monter, où les différentes pièces vont finir par s’imbriquer. »

Ndeye Fatou Toure, lauréate du prix Européen Jeunes Reporters d’Espoirs

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Ndeye Fatou Toure, 29 ans, est journaliste et reporter au Sénégal. Passionnée de technologie, c’est pourtant une initiative très terre-à-terre qu’elle s’est attachée à décrire dans le cadre de ce reportage. Village Pilote, une ONG sénégalaise qui s’est depuis étendue en Europe, c’est cette « lueur d’espoirs pour les enfants des rues » qui prend en charge des centaines d’enfants vivant dans l’extrême pauvreté et les accompagne dans leur formation et éducation. L’objectif ? Construire un avenir meilleur, « dans une ambiance conviviale et solidaire ».

Elle a reçu le troisième prix dans la catégorie « Francophonie » pour son reportage « L’ONG Village Pilote, une lueur d’espoir pour les enfants des rues ».

Sénégal : l’ONG Village Pilote, une lueur d’espoir pour les enfants des rues – Fatou Toure

Implantée à Lac Rose, à 35 kilomètres dans le Nord-est de Dakar, Village Pilote est un centre d’accueil pour les enfants des rues au Sénégal. Depuis sa création en 1994, par le Français Loïc Treguy et le Sénégalais Chérif Ndiaye, l’ONG s’est donnée pour mission d’accompagner les enfants et les jeunes, en particulier les plus vulnérables, afin de les élever et les soutenir. Avec des antennes et des comités de soutien en Europe, plus précisément en France, en Belgique, au Luxembourg et en Suisse, l’association étend son action au-delà des frontières sénégalaises.

La mendicité forcée des enfants reste un fléau persistant malgré les engagements pris par le gouvernement sénégalais. L’organisation française se bat depuis plus de 30 ans pour sortir ces enfants des rues et leur offrir une vie meilleure. Au cœur de cette lutte, le centre d’accueil offre aux enfants talibés

(issus des écoles coraniques, NDLR) une lueur d’espoir. À travers des actions concrètes, il s’est donné pour mission de trouver des solutions durables pour la réinsertion de ces enfants laisser à eux-mêmes dans les artères de Dakar. L’équipe du directeur et co-fondateur Loïc Treguy mène des actions sur le terrain depuis plusieurs décennies. Son engagement est multiple : santé, éducation, sécurité, formation professionnelle et protection des droits de l’enfant. L’association intervient principalement dans la capitale sénégalaise, où de nombreux talibés vivent dans des conditions déplorables, victimes de maltraitance et exclus du système scolaire.

En ce qui concerne les financements, Village Pilote Europe adopte des procédés similaires à ceux mis en place au Sénégal. Les dons des particuliers, des entreprises ainsi que les subventions constituent les principales sources de fonds d’appui. De plus, des initiatives telles que des cagnottes ou des campagnes de financement participatif sont régulièrement lancées par les sympathisants de l’association afin de sponsoriser les projets. Il est important de souligner que les antennes européennes de l’ONG reposent sur l’engagement bénévole des individus. Avec seulement un salarié en France, l’association compte sur la mobilisation des volontaires et des bénévoles pour mener à bien ses actions en Europe. Leur dévouement et leur soutien sont essentiels pour assurer le succès des projets et la pérennité de l’engagement de Village Pilote. Ainsi, l’antenne de la fondation en Europe s’engagent à promouvoir la solidarité internationale, à améliorer les conditions de vie des enfants et des jeunes, et à favoriser leur développement global. Grâce une approche inclusive et à des actions concrètes, l’association continue de faire une réelle différence dans la vie des jeunes, tant au Sénégal qu’en occident.

« VP Europe, branche européenne de Village Pilote, joue un rôle essentiel en sensibilisant et en mobilisant les acteurs européens. Ces activités contribuent directement au quotidien des jeunes pris en charge par Village Pilote au Sénégal. Grâce à la mobilisation de partenaires financiers, matériels et techniques, VP Europe soutient les activités menées sur le terrain. De plus, des actions de sensibilisation sont organisées dans les établissements scolaires européens, permettant de sensibiliser les jeunes générations à la solidarité internationale », relate Manon, chargée de communication. Elle ajoute que « des séjours solidaires au Sénégal sont également organisés, offrant aux bénévoles européens l’opportunité de découvrir et de participer activement aux projets de l’association ».

1.700 jeunes et enfants pris en charge grâce à ce programme

Au fil des années, l’organisation a réussi à accueillir une centaine de jeunes issus de familles vivant dans une extrême pauvreté. Grâce à ces initiatives, ils ont pu accéder à l’éducation, comme tous les enfants du monde. Au Sénégal, le centre se trouve à Lac Rose, l’une des plus grandes attractions touristiques au Sénégal. Il est composé de différentes structures, tels que les dortoirs Oasis, Tremplin et VIP. Les enfants accueillis à leur arrivée bénéficient d’un abri temporaire, voire parfois définitif. Sur place, un environnement sécurisé et favorable à leur développement leur garantit. En plus de l’hébergement, la fondation propose un accompagnement global aux enfants. Des salles de classe sont mises à leur disposition pour qu’ils puissent rattraper leur retard scolaire et acquérir les connaissances essentielles. Une infirmerie est également présente pour leur assurer un suivi médical régulier. Les jeunes sont encouragés à participer à des activités éducatives, artistiques et culturelles, qui élargissent leurs horizons et favorisent leur épanouissement personnel. Au fil du temps, plus de 1.700 jeunes (parfois majeur) et enfants (rarement âgés de moins de 5 ans) ont été pris en charge grâce à ce programme. Chacun d’entre eux est approché avec empathie, écouté et soigné. Les professionnels impliqués s’attachent à comprendre leur histoire individuelle et les facteurs qui ont conduit à leur rupture sociale, dans le but de proposer des solutions adaptées et durables.

Les « écoutes mobiles » se sont avérées être une approche efficace pour aider les enfants et les jeunes en situation de danger. En offrant un espace sécurisé où ils peuvent s’exprimer librement, ces interventions contribuent à restaurer leur confiance en eux-mêmes et en l’avenir. De plus, en les encourageant à quitter la rue, en les accompagnant vers des centres d’accueil appropriés, le programme leur offre une chance de reconstruire leur vie dans des conditions plus stables et propices à leur épanouissement.

Dans les années 2000, un juge a placé entre les mains des responsables de Village Pilote, des jeunes qui auraient dû être incarcérés dans le but de les éduquer. L’association, bien que peu expérimentée à l’époque, a pris le risque de les prendre en charge avec l’aide d’éducateurs spécialisés. Malheureusement, ces jeunes ont fugué après seulement une semaine de prise en charge, préférant vivre dans la rue. « À partir de ce moment, on s’est dit qu’on va trouver des solutions. On a commencé à les trouver dans la rue. On a d’abord instauré la confiance avec eux. Ils nous suivaient maintenant partout. Vu qu’il n’y a pas de règle et de loi dans la rue, on a décidé de louer une maison de 150m2. Le matin vers midi les jeunes viennent pour prendre leur douche, laver leurs habits puis rentrer. Car on ne pouvait pas les héberger. C’est comme cela que le projet Village pilote a démarré », relate Cherif Ndiaye le directeur adjoint de l’association.

Au cœur de la banlieue de Dakar à Pikine, l’ONG a mis en place un réseau de centres d’accueil destinés aux enfants en situation d’urgence et de danger. Le Refuge Pikine est le point d’encrage des « écoutes mobiles » menées par Village Pilote. Il sert de centre d’accueil d’urgence pour les enfants en danger, leur offrant un refuge temporaire avant de pouvoir être réunis avec leur famille ou intégrés dans d’autres centres d’hébergement. C’est également un lieu où les familles peuvent déposer des avis de recherche pour des enfants égarés ou bénéficier de services de médiation familiale.

Construire un avenir meilleur

Village Pilote va au-delà de l’éducation traditionnelle. L’ONG offre aux jeunes talibés des formations professionnelles dans des domaines telles que la couture, la maçonnerie, l’électricité, la mécanique et la plomberie. Ils y apprennent ainsi des compétences pratiques qui leur permettront d’accéder à un emploi stable et devenir autonomes. La journée de ces jeunes est rythmée par les repas pris en commun, dans une ambiance conviviale et solidaire. Ils participent à la préparation des repas et veillent à la propreté du centre. Leur éducation est une priorité, avec des salles de classe colorées ainsi qu’une enseignante dévouée qui encourage leur épanouissement intellectuel.

Lucette Badji, nous plonge dans le quotidien éducatif du centre, où l’intégration des enfants talibés nécessite une adaptation constante. Ce, malgré les frustrations chez certains jeunes qui ont du mal à évoluer. D’après Mme Badji, Village Pilote vise à favoriser le retour en famille et l’insertion scolaire des jeunes talibés. Alphabétiseuse de longue date, depuis 18 ans, dans le dit centre et engagée dans le centre d’accueil des jeunes talibés, elle porte plusieurs casquettes. Elle a partagé son expérience et les transformations remarquables qui s’opèrent au sein de ce centre. « Parmi les enfants qui ont bénéficié de l’accompagnement de Village Pilote, trois d’entre eux se sont particulièrement démarqués. Dame Wilane, qui était autrefois vendeur de sachets d’eau, a réussi à terminer ses études universitaires en devenant Ingénieur Japon Sénégal. Seydou Niang, qui était en situation de mendicité dans la rue avec sa maman, a pu retrouver sa famille grâce aux efforts déployés par Village Pilote. Il poursuit actuellement des études de droit à l’université. Talla, qui était autrefois enchaîné dans une école coranique, a réussi à s’échapper et se trouve également à l’université. Ces jeunes, grâce à Village Pilote, ont trouvé une voie vers un avenir meilleur, et ils sont prêts à témoigner de leur parcours et de ce que cette organisation a fait pour eux », témoigne-t-elle, le visage radieux et fier.

L’engagement de la fondation envers l’insertion professionnelle des jeunes se traduit par des résultats concrets. En 2014, plus de 70 jeunes ont réussi leur réinsertion professionnelle grâce à l’appui et aux ressources fournies par l’organisation. Cette année, en 2023, de nombreux retours en famille ont été réalisés avec succès. « La durée de séjour des enfants à Village Pilote varie en fonction des circonstances. Certains restent deux ans, d’autres un an, voire quelques mois avant que leurs parents ne se manifestent. Un gamin a gardé les contacts de son parent. Un an, il les avait. Il s’est bien stabilisé. Il est venu nous donner les contacts de son marabout pour qu’on contacte ses parents afin d’effectuer son retour en famille », raconte Lucette Badji.

Les limites de Village Pilote

Manon, la chargée de communication du centre d’accueil partage son point de vue sur les défis auxquels l’organisation est confrontée. « Le principal objectif de Village Pilote est d’augmenter les capacités du centre afin de mettre en œuvre des projets bénéfiques pour les jeunes filles et les femmes. Cependant, trouver des financements reste un défi majeur pour l’organisation. Le fonctionnement du centre demande des ressources considérables, notamment pour rémunérer les nombreux animateurs indispensables à la gestion des enfants. Bien qu’il bénéficie de subventions provenant de bailleurs, ces fonds sont généralement spécifiquement affectés à des projets particuliers, ce qui ne permet pas de couvrir tous les salaires des animateurs. La principale difficulté actuelle de l’organisation réside dans la recherche des financements nécessaires au fonctionnement global du centre et à la rémunération de tous les intervenants », explique la chargée de communication.

« Gérer près de 400 enfants par an, requiert des ressources financières importantes. Village Pilote compte sur diverses sources de financement, tels que des bailleurs nationaux et internationaux, l’État, des partenaires financiers étrangers, des entreprises, des particuliers et le grand public sensible à la mission de l’organisation qui effectuent des dons. Cependant, à ce stade, les ressources nécessaires ne sont pas encore suffisamment disponibles pour répondre à tous les besoins. Chaque année, Village Pilote doit trouver les financements nécessaires pour répondre aux besoins du centre », explique-t-elle.

En effet, le centre a besoin d’environ 400 millions de francs CFA par an pour couvrir uniquement les frais de fonctionnement. Manon reconnaît que leur fondation ne dispose pas des mêmes ressources financières que d’autres organisations qui ont recours à des campagnes publicitaires payantes et disposent de grandes équipes de communication. Malgré les contraintes, l’équipe fait de son mieux avec les moyens dont elle dispose. Des campagnes de collecte de denrées alimentaires et de dons financiers sont organisées chaque année, notamment pendant les périodes du ramadan et de Noël. En outre, Village Pilote organise chaque année son gala de levée de fonds en mai.

Moderniser les daras

Face aux défis financiers auxquels font face de nombreuses ONG, il urge de voir d’autres solutions telles que la transformation des écoles coraniques traditionnelles, connues sous le nom de « daras », en institutions modernes. Elle peut être la clé pour mettre fin au problème persistant de la mendicité et de la situation des enfants de rues au Sénégal. Longtemps critiqués pour leur rôle potentiel dans la perpétuation de la mendicité infantile, les écoles coraniques ont été pointés du doigt pour les conditions précaires dans lesquelles les enfants talibés, souvent issus de milieux vulnérables, se trouvent. Contraints à mendier dans les rues pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs maîtres coraniques, ces enfants ont suscité la préoccupation de la société civile. Bien que certaines ONG aient entrepris des efforts louables pour améliorer leurs conditions de vie, les contraintes financières ont freiné leur impact.

L’initiative de moderniser les « daras » propose une approche novatrice et pleine de promesses pour résoudre cette problématique complexe. En transformant les daras en établissements éducatifs complets, avec un soutien financier et logistique gouvernemental, il devient envisageable de garantir une éducation de qualité aux enfants talibés tout en les préservant de la mendicité. Le manque d’accès à une éducation formelle a été identifié comme l’une des raisons majeures de la persistance de la mendicité. La modernisation des écoles coranique par l’État, offre une solution solide en fournissant aux enfants les compétences éducatives et professionnelles nécessaires pour forger leur avenir en tant que membres productifs de la société. Bien que des investissements considérables soient requis, les avantages à long terme pourraient être substantiels, contribuant à la réduction de la pauvreté, et offrant aux enfants des perspectives qu’ils n’auraient jamais envisagées.

Malgré la volonté politique du gouvernement sénégalais qui depuis 2016, avait ordonné leur retrait dans les rues de Dakar, les enfants-talibés, estimés à plus de 100 000, squattent encore les coins à Dakar. Cette mendicité rapporterait plus de 5 milliards FCFA par an aux maitres coraniques, selon Human Right Watch.

Amélie Reichmuth, lauréate du prix Européen Jeunes Reporters d’Espoirs

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Le reportage résolument européen d’Amélie Reichmuth, 29 ans, nous éclaire sur un combat qui allie lien social et santé mentale. Polyglotte, elle sait l’importance de maîtriser une langue pour s’intégrer et s’est penché sur l’association Elderlearn, qui veut « rompre l’isolement » en créant des binômes de personnes âgées solitaires et d’immigrés désireux d’apprendre le danois.

Elle a reçu le deuxième prix dans la catégorie « France » pour son reportage « Danemark : Grâce à Elderlearn, l’intégration devient un vecteur de lien social ».

Danemark : Grâce à Elderlearn, l’intégration devient un vecteur de lien social – Amélie Reichmuth

Rompre l’isolement en mettant en relation une personne âgée avec un immigré désireux d’améliorer sa maîtrise du danois : C’est la mission que s’est donnée l’entreprise sociale et solidaire Elderlearn (“Les aînés apprennent”, ndlr). Une idée qui pourrait faire des émules au-delà de la Scandinavie, dans un contexte post-covid marqué par la dégradation de la santé mentale des Européens. C’est un plaisir de passer du temps avec Michal. Je l’appelle “mon petit fils tchèque”” s’enthousiasme Doris. Michal renchérit: “Doris est fantastique, elle est très active, et nous nous comprenons sur plein de plans”.

Cette amitié entre Doris et Michal est née il y a quatre ans, lorsque la retraitée danoise de 74 ans a fait la connaissance du jeune Tchèque de 23 ans grâce à Elderlearn. Cette entreprise sociale et solidaire a en effet pour objectif de renforcer le lien social en facilitant le contact entre des personnes âgées avec des personnes nouvellement arrivées au Danemark.

Quatre ans plus tard, Doris et Michal continuent à se fréquenter, et passent régulièrement du temps ensemble autour d’un café ou à l’occasion d’une sortie au musée.

Sur les réseaux sociaux d’Elderlearn, on trouve de nombreux témoignages de binômes comme celui de Doris et Michal qui mettent en lumière les belles rencontres que l’entreprise a su créer. Cette réussite a d’ailleurs été récompensée par le prix de “l’idée la plus folle du Danemark” lors du festival politique “Folkemødet” (“La rencontre du peuple” ndlr) l’an dernier, et a propulsé Andreas Reventlow et Nicklas Stenfeldt, les deux co-fondateurs de l’entreprise, sur la prestigieuse liste “Forbes 30 under 30”, qui distingue les jeunes talents les plus prometteurs d’une génération.

Quand l’intergénérationnel rejoint l’interculturel : L’ingéniosité de la nécessité

L’histoire d’Elderlearn débute en 2014, alors qu’Andreas Reventlow se prépare à un échange universitaire en Autriche, où il est censé étudier en allemand… Sa maîtrise de la langue de Goethe laissant toutefois à désirer, il décide de faire du bénévolat dans une maison de retraite située à Essen (Allemagne) afin de combler ses lacunes. C’est ainsi qu’il commence à partager le quotidien des résidents en déjeunant avec eux tous les jours.

De retour au Danemark, il entame l’écriture de son mémoire de master en sociologie à l’automne 2016, dont le sujet porte sur l’isolement des personnes âgées. C’est à cette occasion qu’il reprend ses visites auprès de résidents en maison de retraite, et découvre un article qui suggère que le bénévolat est l’un des meilleurs moyens pour les personnes âgées d’améliorer leur qualité de vie.

Andreas se remémore son expérience en Allemagne, et invente ainsi le concept à l’origine d’Elderlearn : Pour rompre l’isolement des personnes âgées, il faut les considérer comme des membres actifs de la société, qui peuvent contribuer à relever des défis collectifs comme l’intégration des populations immigrées.

 Elderlearn, mode d’emploi

L’entreprise est officiellement lancée quelques mois plus tard, et rencontre très vite un franc succès. Il faut dire que le principe est étonnant par sa simplicité : Les seniors volontaires intéressés à donner de leur temps ainsi que les personnes nouvellement arrivées au Danemark s’inscrivent gratuitement sur le site d’Elderlearn, qui filtre les demandes et matche les binômes en fonction de leur localisation géographique, leur parcours de vie, mais aussi leurs centres d’intérêts.

Nous n’avons pas de profil type de nouvel arrivant ou de personne âgée – L’intérêt d’Elderlearn est justement que tout le monde peut faire partie du projet et devenir bénévole, indépendamment du sexe, de l’âge, de l’étnicité ou la religion. Le plus important en tant que sénior, c’est d’avoir envie d’aider, et d’avoir envie d’améliorer son danois si l’on est un nouvel arrivant. Nous avons bien sûr beaucoup d’anciens professeurs qui deviennent bénévoles, mais nous insistons beaucoup sur le fait qu’on n’a pas besoin d’avoir enseigné la grammaire danoise pour pouvoir aider.” souligne Ditte Louise Weldingh, la directrice générale de l’entreprise.

Dès le départ, tout est fait pour instaurer un échange basé sur la transparence et la confiance entre les participants. C’est pourquoi il est demandé aux personnes immigrées de fournir un extrait de casier judiciaire vierge afin que ces rencontres se déroulent dans un cadre sécurisant pour les séniors. L’entreprise fournit également une liste de sujets types à aborder lors des premiers échanges et assure un suivi régulier des binômes.

Si Elderlearn recommande aux participants de programmer une rencontre par semaine d’une durée minimale d’une heure, il leur appartient de décider de la fréquence et de la durée de ces moments de partage. En cas d’arrêt des rencontres du fait d’un des participants, l’entreprise s’assure également que le participant qui souhaite poursuivre cet accompagnement puisse trouver un nouveau partenaire.

Un concept novateur qui s’est imposé

Lorsqu’Elderlearn voit le jour en septembre 2017, cette approche novatrice représente un vrai pari dans un pays où l’immigration est traditionnellement perçue comme une menace pour l’État providence, et qui s’est illustré ces dernières années par sa politique restrictive en la matière.

Ce pari va néanmoins s’avérer gagnant, et les chiffres publiés dans une étude du Centre de Recherche en santé humaniste de l’université de Copenhague l’an dernier parlent d’eux-mêmes : Depuis le lancement d’Elderlearn, 1 600 binômes ont été formés dans plus de 70 communes à travers le Danemark, tandis que 92% des participants recommanderaient l’expérience.

Par ailleurs, l’entreprise sociale et solidaire bénéficie du soutien financier des communes dans lesquelles elle est implantée ainsi que de l’appui de fondations privées; un investissement de long terme, puisque qu’il permet de faire d’apporter une solution à deux enjeux de société majeurs en apportant du bien-être dans la vie quotidienne des personnes âgées et des immigrés, tout en renforçant le lien social entre différents groupes au sein de la population danoise.

Le lien social : La meilleure des protections sociales

Il faut dire que l’enjeu est de taille : Selon une étude de l’autorité de santé publiée l’an dernier, le nombre de personnes déclarant souffrir d’isolement au Danemark a augmenté de 3,5% entre 2010 et 2021. Si cette augmentation généralisée peut en partie être expliquée par les restrictions sanitaires adoptées pendant la pandémie, deux types de populations restent particulièrement à risque : Les personnes âgées de plus de 67 ans, ainsi que les personnes d’origine étrangère.

Cette tendance risque d’ailleurs de se renforcer au cours des prochaines années, car ces deux groupes vont continuer de croître, avec 45% de personnes âgées et 49% d’étrangers en plus au sein de la population danoise en 2060 par rapport à aujourd’hui.

De surcroît, l’apprentissage de la langue danoise ainsi que le développement d’un réseau personnel sont deux des facteurs clefs, outre l’obtention d’un emploi, qui interagissent entre eux, et sont considérés comme cruciaux pour une intégration réussie au sein de la société danoise.

Dans le même temps, les conséquences négatives de la solitude sur la santé, tant mentale que physique, sont d’ores et déjà identifiées : Le manque de contact et de relations sociales privilégiées peuvent en effet entraîner du stress et donc favoriser l’apparition de maladies, l’augmentation des visites chez le médecin, des hospitalisations et des congés de maladie, voire des retraites anticipées… ce qui entraîne des coûts supplémentaires estimés à 7,4 milliards de couronnes (soit près d’un milliard d’euros) pour le système de santé, toutes tranches d’âges confondues, selon les chiffres présentés à l’occasion du lancement de la “Stratégie Nationale contre la solitude” le 20 juin dernier.

De fait, la solitude est un enjeu de santé publique d’ordre sanitaire comme économique, tant pour les individus concernés que la société, auquel Elderlearn apporte une solution concrète et relativement simple à mettre en œuvre tout en construisant des ponts entre les générations et les cultures. De surcroît, l’entreprise s’inscrit pleinement dans l’objectif défini par cette nouvelle stratégie nationale : Réduire de moitié le nombre de personnes souffrant de la solitude au Danemark à l’horizon 2040, en partant du postulat que c’est un défi qui doit être pris à bras le corps par l’ensemble de la société.

Une idée qui fait son chemin

Outre la dimension sanitaire de sa mission, Elderlearn pourrait à long terme également contribuer à relever d’autres défis majeurs auxquels la société danoise est confrontée, comme la difficulté à recruter et fidéliser du personnel qualifié dans de nombreux secteurs, notamment dans le domaine du médico-social.

Au cours des prochaines années, nous allons nous concentrer sur l’établissement de partenariats autour de deux axes de travail : Le recrutement et la rétention de personnel dans les métiers du soin et de l’accompagnement d’une part, et la rétention des talents internationaux comme des séniors dans les entreprises danoises de l’autre.” détaille Ditte Louise Weldingh.

Il faut dire qu’en six ans d’existence, Elderlearn a su développer une méthode qui a fait ses preuves pour renforcer la cohésion au sein de la société danoise, résultats de plusieurs études scientifiques à l’appui.

Pour autant, le modèle économique d’Elderlearn reste à pérenniser, comme l’explique la directrice générale: “Le plus grand défi d’Elderlearn est d’assurer le financement du travail mené par le secrétariat général. La participation des séniors et des nouveaux arrivants est volontaire et gratuite, mais les relations publiques, le recrutement et le processus de mise en relation en lui-même, qui est très méticuleux, ont un coût – Et ce n’est pas un service qui peut être assuré par des volontaires avec la même profondeur et qualité que notre secrétariat. Par ailleurs, les communes danoises font actuellement beaucoup d’économies sur leur budget, ce qui limite nos possibilités de financement, afin que nous puissions trouver un match à tous les concitoyens qui souhaitent former un binôme. C’est l’une des raisons qui fait que nous aimerions initier des partenariats avec des entreprises privées.“

 Une inspiration pour le reste de l’Europe ?

Si ces considérations d’ordre politique au niveau local révèlent les difficultés que rencontrent les entreprises sociales et solidaires comme Elderlearn à concilier une mission d’intérêt général avec des intérêts économiques, il n’en reste pas moins que renforcer le lien social reste un enjeu de société majeur, bien au-delà des frontières du Danemark.

Dans une communication rendue publique le 07 juin dernier, la Commission Européenne appelle ainsi de ses voeux l’adoption d’une vision globale autour de la santé mentale au niveau européen, soulignant qu’avant même la pandémie, 84 millions de personnes dans l’UE souffraient de troubles de la santé mentale, pour un coût estimé à 600 milliards d’euros, soit 4% du PIB européen. Cette tendance n’a fait qu’augmenter de par “l’effet covid”, si bien que le nombre de personnes à travers l’UE souffrant de solitude et d’isolement a doublé depuis 2019.

Parmi les principes qui devraient pouvoir s’appliquer à chaque citoyen européen, la Commission cite notamment le droit “d’avoir accès à une prévention adéquate et efficace” en matière de santé mentale. Dans ce contexte, le Danemark pourrait, une fois n’est pas coutume, être un état membre précurseur, grâce à l’innovation sociale que représente la solution apportée par Elderlearn.

À l’heure de l’intelligence artificielle, l’expérience danoise a par ailleurs l’audace – et le mérite – de célébrer l’intelligence collective en tirant profit des ressources humaines dans toute leur diversité. Une initiative comme Elderlearn pourrait ainsi ouvrir la voie à une société plus inclusive et résiliente, où l’humain aurait retrouvé sa juste place au cœur de la cité, en renouant avec le lien social, un geste charnière à la fois.

C’est en tout cas la conviction de Ditte Louise Weldingh: “Il y a beaucoup de potentiel pour un projet similaire (à Elderlearn ndlr) dans d’autres pays, car les problématiques que nous mettons en lumière existent dans le monde entier”.

Marie Dougnac, lauréate du prix Européen Jeunes Reporters d’Espoirs

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Marie, 24 ans, passionnée de vulgarisation et de géographie, nous offre un reportage éloquent sur le sujet apriori technique de la terre crue. Alternatif au béton, ce matériau utilisé partout dans le monde depuis des siècles est remis au goût du jour en France par la Fabrique Cycle Terre. Plus écologique, plus sain, recyclable à volonté, quasiment inépuisable… Un bel exemple de pratique du passé mise au service de solutions d’avenir.

Elle a reçu le troisième prix ex-aequo dans la catégorie « France » pour son reportage « La construction en terre crue, armée face au béton ».

La construction en terre crue, armée face au béton ? – Marie Dougnac

Et si on recyclait la terre des chantiers pour construire des bâtiments plus sains à l’impact carbone modéré ? C’est l’idée de Cycle Terre, coopérative francilienne subventionnée par l’Union Européenne, dont le projet à la fois social et écologique autour de la construction en terre crue a vocation à s’exporter dans d’autres pays européens, déjà séduits par cette initiative d’économie circulaire.

On le sait peu, mais le béton, omniprésent en ville, émet bien plus de gaz à effet de serre que le secteur de l’aviation (8% contre 3% environ). Pourtant, il existe un matériau de construction plus écologique, plus sain et recyclable à volonté, permettant de construire des logements résistants et bien isolés : la terre qui se trouve sous nos pieds.

Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que la terre crue est la méthode de construction la plus employée au monde – et ce depuis des siècles, de l’Afrique à l’Amérique en passant par l’Europe (on pense aux demeures savoyardes en pisé ou aux murs en torchis des maisons à colombages).

Convaincue que cette pratique n’a rien de précaire ou d’ancestral, la Fabrique Cycle Terre recycle la terre issue des chantiers du Grand Paris pour bâtir en région parisienne des logements, des écoles et même des salles de spectacle.

Pour en savoir plus, direction Sevran (en Seine-Saint-Denis) pour y rencontrer Teddy Dusausaye, directeur général de cette coopérative qui a fait de la terre crue le fondement d’un projet d’économie circulaire à la fois social et écologique, voué à être reproduit ailleurs en France et en Europe.

Des tonnes de terres excavées à valoriser

Chaque année en Île-de-France, plus de 22 millions de tonnes de terre sont excavées, dans le cadre notamment des chantiers du Grand Paris et du métro Grand Paris Express. Une quantité de terre considérable (dont le volume représente une pyramide 2 fois plus haute que la Tour Eiffel), qui a l’avantage d’être puisée assez profondément pour ne pas comporter de pollutions d’origine humaine. Pourtant, déplore Teddy Dusausaye, ces terres sont très peu valorisées. Certaines servent seulement à combler les carrières et à vallonner les parcs, et la plupart parcourent des kilomètres pour finir dans des zones de stockage de déchets qui empiètent sur les sols naturels et agricoles.

D’où l’idée de Cycle Terre : récupérer ces terres excavées non polluées pour les transformer en matériaux de construction en terre crue. Teddy Dusausaye nous détaille les étapes de cette valorisation. Les terres d’excavation, dont la qualité est évaluée directement sur chantier, sont séchées puis broyées dans la région. Elles arrivent ensuite à la Fabrique Cycle Terre, dans un grand hangar moderne et lumineux. Là, elles sont triées en fonction de leur teneur en sable, gravier et argile, avant d’être transformées en quatre matériaux différents : des blocs de terre compressée ou BTC (employés pour construire murs et cloisons), des enduits à base d’argiles, des mortiers de pose (qui servent de joint et de liant) et des panneaux d’argile permettant de doubler les murs et les parois.

Une fois certifiés, ces matériaux serviront à construire des logements collectifs ou sociaux, des maisons individuelles, et, dans 70% des cas, des établissements publics comme des hôpitaux, des écoles ou des gymnases. Sur l’écran de notre guide, les

exemples défilent : à Fontenay-sous-Bois, les locaux de l’école Paul-Langevin mêlent déjà bois et terre crue. À Meulan-en- Yveline, c’est un hôpital que l’on construit avec des briques de terre comprimées, utilisées ici à des fins thérapeutiques. La terre crue devrait aussi servir à construire la salle multisports de 8 000 places commandée pour les Jeux Olympiques de Paris 2024, la future Arena Porte de la Chapelle.

Car Teddy Dusausaye ne le cache pas : le succès est au rendez-vous pour la Fabrique, dont le nombre de devis et de clients explose. Et si la demande est telle, c’est que la terre crue cumule les avantages.

Les bons points de la terre crue

En plus d’être une ressource locale et abondante, la terre crue est saine et ne comporte aucun polluant. Elle est notamment dépourvue de composés organiques volatiles (COV), première source de pollution des espaces intérieurs. Si on n’y ajoute aucun produit chimique, elle devient recyclable à volonté, « ce qui fait de Cycle Terre une entreprise d’économie circulaire », précise Nathalie Piochon, assistante commerciale.

Autre avantage de la terre crue : sa fabrication, comme son nom l’indique, ne nécessite aucune cuisson et reste économe en énergie et en CO2. À l’inverse de celle du béton, qui nécessite d’employer du sable (ressource rare, extraite au détriment de l’environnement et transportée sur des kilomètres) et du ciment (qu’on obtient en brûlant du charbon pour chauffer de la pierre calcaire à très haute température et qui est responsable de 7% des émissions mondiales de gaz à effet de serre). Et à Cycle Terre, la production se veut économe en ressources : « l’eau de pluie est réutilisée, les BTC sont séchées grâce à un système innovant qui récupère la chaleur du toit en verre, et on utilise des fibres 100% naturelles (comme la paille locale) pour renforcer les panneaux de terre » détaille le directeur de l’usine. Certes, on ajoute parfois du sable et du ciment aux BTC pour améliorer leur résistance à l’eau et à l’abrasion, mais le sable est souvent local et cet ajout minime et ponctuel – on n’ajoute que 5% de ciment dans seulement 15% du volume produit.

Isolant acoustique efficace, la terre crue permet aussi de réguler les variations de température et d’humidité, étant dotée d’une forte inertie thermique et d’une capacité à absorber puis relâcher la vapeur d’eau en fonction de l’humidité ambiante.

La terre crue a enfin des qualités esthétiques : agenouillé devant une large palette d’échantillons, Teddy Dusausaye explique qu’il suffit d’ajouter à la terre des pigments naturels pour faire varier sa teinte et obtenir ainsi un nuancier très riche, apte à satisfaire les besoins et les goûts des clients.

Une solide alternative au béton

À chaque étape du cycle de vie du bâtiment (construction, usage et recyclage), la terre crue affiche donc un bilan carbone très léger, qui fait d’elle un moyen efficace pour réduire l’empreinte environnementale du secteur de la construction.

Car du fait de bâtiments mal isolés très énergivores et de l’usage massif du béton (qui, s’il était un pays, serait le 3ème émetteur de gaz à effet de serre), le secteur reste le premier consommateur d’énergie de l’UE et la source de 40% de ses émissions de gaz à effet de serre. Miser sur la terre crue permettrait donc à l’Europe de répondre à ses objectifs stratégiques et environnementaux : atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 et gérer la flambée des prix de l’énergie.

Teddy Dusausaye souligne d’ailleurs que si la terre crue a connu une évolution bien plus rapide que celle du bois, c’est surtout grâce aux nouveaux impératifs environnementaux européens : la directive sur la performance énergétique des bâtiments, qui impose depuis 2022 la rénovation des bâtiments classés G et les constructions « neutres » en carbone, ou le Rerovation Wave qui vise à doubler les taux de rénovation thermique des bâtiments d’ici 2030.

Cycle Terre n’est pas la seule à profiter de ce regain d’intérêt pour la terre crue. En Nouvelle-Aquitaine et avec le soutien de la métropole de Bordeaux, le collectif Desterres recense les argiles locales disponibles pour la construction, tandis que CTA et Atouterre oeuvrent respectivement en Midi-Pyrénées et en Bretagne.

Et le succès est loin de se limiter à la France : les bâtiments en terre crue se multiplient en Catalogne, et le belge Anton Maertens, porte-parole de BC materials, nous confie que sa société a vu sa production passer de 50 à 700 tonnes entre 2019 et 2022. Avant de nous citer un de ses modèles : l’autrichien Martin Rauch, pionnier de la démocratisation de la terre crue avec son usine produisant des murs en pisé préfabriqués au coeur du Vorarlberg.

Un projet social et écologique à dupliquer

Mais Cycle Terre, Société coopérative d’intérêt collectif (Scic) depuis juillet 2020, veut aussi faire de cette initiative d’économie circulaire un projet social et humain. Car si le projet a été subventionné à 80% par l’UE – ce qui a permis d’investir dans la production en l’absence de marché, donc sans garantie de retour rapide sur investissement – c’est aussi pour sa capacité à créer du lien social et à revitaliser les territoires.

À Sevran, des équipes de douze salariés maximum – dont des jeunes de la ville formés par l’association locale Compétence emploi – échangent ainsi avec une dizaine de partenaires : la mairie, des artisans locaux, mais aussi des cabinets d’architectes et le laboratoire de recherche pluridisciplinaire CRATerre, destiné à diffuser le savoir-faire de la construction terre crue.

Une dimension sociale omniprésente dans les projets relatifs à la terre crue. Dans le Cotentin, ENERTERRE privilégie les chantiers participatifs pour créer du lien social en milieu isolé et remédier à la précarité du logement. Quant au réseau MediTERRE, il crée des synergies entre les acteurs de la terre crue en Méditerranée, dont l’italien Vide Terra qui propose des séminaires collectifs autour du pisé.

La terre crue à grande échelle : un sujet à creuser

Mais le souhait de Cycle Terre, rappelle Teddy Dusausaye, c’est que ce projet puisse être dupliqué et que la terre crue devienne un matériau de construction courant.

Pour cela, la priorité est de créer d’autres « filières terre crue », des cycles de valorisation des terres excavées ancrés dans les territoires. « Ce n’est pas la ressource qui manque, car toute métropole produit une quantité considérable de terres excavées ! ». En Suisse par exemple, chaque canton sort chaque année l’équivalent d’une pyramide de Khéops de terre, soit 2 millions de mètres cubes. Reste en revanche à assurer l’acheminement vers les sites de production de la terre et du sable, la formation des travailleurs et la production des matériaux.

Pour que l’usage de la terre crue devienne un réflexe, il faut aussi, estime Teddy Dusausaye, surmonter deux obstacles. Le premier est administratif : « alors qu’un bâtiment doit se conformer à des réglementations précises pour être assuré, le système de normes et certifications pour la terre crue reste embryonnaire ». Certes, la Fabrique a publié des Fiches de déclaration environnementale et sanitaire (sortes de cartes d’identité environnementales des produits) et obtenu trois ATEx1, mais l’appareil normatif doit encore être développé. Le deuxième obstacle est culturel : « la construction en terre crue est encore perçue comme une technique ancestrale réservée aux pays en développement » constate Teddy Dusausaye, qui admet néanmoins que la réalisation récente de bâtiments modernes en terre crue a fait évoluer les mentalités.

Façonner l’avenir de la construction en terre crue

Mais alors, la terre crue pourrait-elle remplacer le béton ?

Teddy Dusausaye est réaliste. La terre crue a des inconvénients. Côté fabrication, elle nécessite un savoir-faire qui s’est largement perdu dans les pays occidentaux, et doit être séchée avant d’être utilisée. Peu résistante à l’eau et au gel, elle doit aussi être traitée contre la pluie pour éviter l’érosion et l’infiltration, et comme elle supporte mal les forces de traction et mouvements sismiques, elle est rarement utilisée comme élément porteur. Se pose aussi la question de son coût. Bien qu’amorti en quelques années par la moindre consommation énergétique des bâtiments, il reste supérieur à celui du parpaing ou du béton, la terre crue nécessitant une main-d’oeuvre plus abondante et spécialisée ainsi que des certifications onéreuses.

Le béton, lui, reste solide, peu cher, polyvalent et rapide à construire grâce à la préfabrication. Et on ne dispose pour l’instant d’aucune alternative pour construire les fondations de bâtiments en hauteur – même si dans la ville yéménite de Shibam, surnommée la « Manhattan du désert », s’élèvent depuis le XVIème siècle des gratte-ciels de 8 étages en brique de terre. Pour la construction des premières rangées de murs et les encadrements de portes, la Fabrique propose d’ailleurs des briques de terre dites stabilisées, auxquelles ont été ajoutés 3 à 6% de ciment.

Pas question donc de se passer totalement de béton à l’heure actuelle. En revanche, la terre crue pourrait limiter considérablement son usage en permettant la construction de bâtiments mixtes, associant, comme le siège de la Fabrique Cycle Terre, des blocs de terre crue, une ossature béton et une structure bois. « La terre crue peut être massivement utilisée dans des quartiers entiers » assure Teddy Dusausaye. Et quand on parle prix, le belge Anton Maertens dévoile son plan d’attaque : « il faut agir sur deux tableaux : d’un côté standardiser la production en terre crue pour en diminuer le coût, et de l’autre faire en sorte que le prix des autres matériaux intègre les externalités négatives que génère leur production, comme les émissions de CO2 ou la pollution ».

Pour en convaincre professionnels et particuliers, la Fabrique a accueilli en juin 2022 les huitièmes assises de la terre crue. Des intervenants de France et d’Europe ont évoqué des techniques récentes comme l’impression 3D (très développée en Catalogne) ou la terre coulée (qui a des propriétés similaires à celles du béton mais est réalisée avec de l’argile plutôt qu’avec du ciment).

Car pour tous, l’enjeu est le même : démocratiser la terre crue. Un défi majeur que la synergie entre acteurs européens et l’évolution des règlementations pourraient permettre de relever, et qui répondrait à la fois à l’urgence environnementale et à la demande partagée d’un cadre de vie plus sain. Mais pour construire une ville saine et durable avec moins de béton et plus de matériaux géo-sourcés, ce sont aussi les imaginaires collectifs qu’il faut refaçonner.

1 Appréciation Technique Expérimentale, qui évalue la faisabilité, la sécurité et la durabilité d’une méthode de construction.

Emilie Andrieux, lauréate du prix Européen Jeunes Reporters d’Espoirs

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Tout juste diplômée en journalisme, Emilie met ici en avant des étudiants qui s’engagent dans le domaine de la santé mentale. Les meilleurs interlocuteurs des étudiants étant leurs camarades, une formation aux premiers secours en santé mentale dispensée à l’université leur permet de repérer les « signes de souffrances psychologiques » puis de « venir en aide à leurs pairs ».

Elle a reçu le troisième prix dans la catégorie « France » pour son reportage « Étudiants secouristes en santé mentale à l’Université de Bordeaux ».

A l’université de Bordeaux, on sensibilise les étudiants sur la santé mentale – Émilie Andrieux

À l’Université de Bordeaux, des étudiants deviennent secouristes en santé mentale. Mise en place depuis 2019, la formation aux Premiers secours en santé mentale (PSSM), sensibilise les élèves sur le sujet et leur apprend à repérer les signes de souffrances psychologiques pour venir en aide à leurs pairs.

En mars dernier, l’un de ses camarades s’est suicidé. À ce moment-là, Aude Poirier, vingt-trois ans, réalise l’importance de la prévention en santé mentale. « Il n’avait que dix-neuf ans, il faisait partie des meilleurs élèves, il avait des amis et pourtant, il n’allait pas bien », confie-t-elle, bouleversée. Cet événement pousse la jeune femme à suivre la formation aux Premiers secours en santé mentale proposée par l’Université de Bordeaux.

Venu d’Australie, le programme « Mental Health First Aid » (MHFA ou PSSM en français) a été déployé il y a cinq ans par le Ministère des Solidarités et de la Santé et par le Ministère de l’Enseignement supérieur. L’objectif est d’augmenter la connaissance en santé mentale des étudiants afin qu’ils soient capables d’agir face à une détresse psychique. Crée en 2001, son développement s’est accéléré avec la crise sanitaire qui a eu un effet négatif sur la santé mentale de la population.

« Les étudiants vont moins bien qu’avant la crise sanitaire »

Selon un rapport de la Commission européenne sur l’impact de la Covid-19 (2022), 50 % des 15-25 ans interrogés, estiment que la crise sanitaire a détérioré leur santé mentale. La Commission s’alarme également face à la hausse des états dépressifs et anxieux.

Même constat au niveau national. Selon le dernier rapport de Santé publique France (février 2023), la part des 18-24 ans touchée par la dépression a bondi de 80 % en quatre ans. Ainsi, plus d’un jeune sur cinq souffrirait de symptômes dépressifs. 

Pour Christophe Tzourio, épidémiologiste à l’Université de Bordeaux, « la Covid a laissé des traces. Les étudiants vont moins bien qu’avant la crise sanitaire ». Depuis septembre 2022, il mène avec d’autres chercheurs une étude comparée sur l’état de la santé mentale des étudiants avant et après la pandémie. 

Une formation aux Premiers secours pour aider les étudiants

C’est pour répondre au mal-être grandissant de la population estudiantine, que des pays européens comme l’Irlande, les Pays-Bas ou l’Allemagne déploient la formation en milieu universitaire. Lors du discours sur l’Etat de l’Union de 2022, l’Union européenne a promis d’agir en matière de santé mentale. Avec plus d’un milliard d’euros investi et près d’une vingtaine d’initiatives annoncées, l’Union européenne souhaite renforcer la prévention et investir dans la formation en santé mentale. 

En Allemagne, l’Université Friedrich Schiller a été la première à mettre en place le secourisme en santé mentale. L’Université forme non seulement les étudiants, mais aussi le personnel universitaire comme les professeurs et les agents administratifs.

En France, les formations dispensées à l’université attirent essentiellement des étudiants. Durant une formation, on compte généralement un membre du personnel pour dix élèves. Inspiré de la formation aux Premiers secours physiques, le programme destiné à former des   « étudiants secouristes », leur apprend à intervenir auprès d’une personne en souffrance, à lui apporter une première aide et à la rediriger vers des professionnels.

L’Université de Bordeaux est l’une des premières à s’être portée volontaire pour mettre en place ce dispositif. D’autres universités comme Pau ou Limoges se sont également engagées.

Pour y participer, les élèves doivent simplement s’inscrire au préalable. Tous les étudiants inscrits dans un établissement d’enseignement supérieur français proposant ce programme, peuvent en bénéficier gratuitement. Organisé sur deux jours ou quatre demi-journées, il est dispensé par des professionnels de l’Espace Santé Étudiants des universités, eux-mêmes formés par l’association PSSM France. À Bordeaux, sept formateurs les organisent, dont des infirmières, des psychologues et un médecin.

C’est pour en apprendre plus sur la santé mentale et pouvoir venir en aide à ses camarades que Roger Ngonne, doctorant, participe à la formation. « L’une des doctorantes de première année ne va pas bien, je veux pouvoir l’aider. La thèse, c’est une période difficile », confie-t-il. Le jeune homme sait de quoi il parle. Il a frôlé le burn-out il y a un an et a réussi à s’en sortir grâce au sport.

Au tout début, le programme ciblait les doctorants, mais au fil du temps et pour répondre à la demande, l’Université de Bordeaux a ouvert la formation aux autres étudiants et au personnel universitaire. « Les étudiants sont une population particulièrement fragile, avec beaucoup de manifestations de troubles psychiques », explique Nadège Benhamou, infirmière et formatrice. Pour elle, il est essentiel de former le plus grand nombre d’élèves pour permettre une prise en charge plus rapide.

À la table de Roger, Aïda, étudiante en psychologie, attend beaucoup de ce stage. « C’est très utile, ça me servira à l’école, mais aussi plus tard au travail ». La tête plongée dans le manuel qu’on leur a distribué, elle scrute avec attention le planning. Au programme de ces deux jours, une formation théorique sur les différents troubles psychiques. Les troubles dépressifs, anxieux, psychotiques seront abordés. S’en suit une partie pratique avec des mises en situation. Cybèle, dix-neuf ans, a participé à la formation il y a quelques mois et a été marquée par la mise en scène sur le suicide. « C’était la partie la plus difficile, il fallait trouver les bons mots pour rassurer la personne, ça avait l’air réel », se rappelle l’étudiante en médecine.

À la fin des quinze heures de formation et une fois le certificat en poche, les étudiants connaissent par cœur le plan d’action PSSM. « C’est AERER, pour approcher, écouter, réconforter, encourager et renseigner », déclare avec assurance Cybèle.

« C’est une réussite »

Plusieurs études attestent de l’efficacité du programme « Mental Heath First Aid ». Une étude (Morgan, Ross & Reavley, 2018), comptant 5 000 participants issus de huit pays différents, met en évidence la bonne assimilation de la formation.

Ahn, participante, reconnaît les bénéfices du dispositif. « Je me sens prête à dispenser les premiers gestes de secours, je saurai comment réagir maintenant ». D’après une étude de PSSM France, 87 % des étudiants secouristes formés se sentent prêts à intervenir et à aider une personne en difficulté. Pour Caroline Jean-Pierre, Présidente de PSSM France, la formation améliore la confiance des étudiants dans leurs interactions avec les personnes ayant un problème de santé mentale.

A Bordeaux, près de 1 000 étudiants ont été formés. « Pour l’instant, c’est une réussite, beaucoup d’étudiants veulent y participer », détaille Florence Touchard, infirmière et coordinatrice du projet. C’est l’établissement qui compte le plus d’étudiants secouristes avec presque quatre-vingts formations organisées depuis 2019. Mais le déploiement n’est pas uniforme. Seuls cinquante-trois établissements de l’enseignement supérieur ont mis en place le programme.

« Ce ne sont pas des professionnels »

Sarah, étudiante en informatique, ne cache pas sa déception. C’est lors d’une conversation avec des amies, qu’elle entend parler de la formation. Enthousiaste, elle se renseigne, mais découvre que son école, située à Amiens, ne la propose pas. Même déconvenue pour Maria, étudiante Erasmus à la Sorbonne. Elle a essayé de s’inscrire cette année, en vain.   « Trop de monde, pas assez de place », résume amèrement la jeune femme. Elle espère désormais que son université à Madrid finira par proposer le programme.

Pour Ahn, le stage est trop court et ne permet pas d’aborder toutes les thématiques. Elle regrette de ne pas avoir parlé des automutilations et des troubles alimentaires. « On nous a donné un petit manuel à la fin, mais ce n’est pas aussi utile qu’une formation en temps réel », explique l’étudiante.

La Fédération des Associations Générales Étudiantes (FAGE), se dit favorable à la formation aux Premiers secours en santé mentale. « C’est une bonne initiative, ça sensibilise davantage les étudiants, mais ce ne sont pas des professionnels après deux jours, il ne faut pas qu’ils l’oublient », insiste Sarah Biche, vice-présidente innovation sociale à la FAGE. Pour elle, le principal danger, c’est qu’une personne en souffrance soit mal prise en charge ou que les secouristes absorbent une charge mentale qu’ils ne peuvent gérer. « Ils sont là pour écouter et rediriger, c’est déjà beaucoup ». Le mieux selon elle, serait de proposer des formations complémentaires pour que les étudiants continuent à se former.

L’association PSSM France rappelle toutefois sur son site internet que la formation ne se substitue pas à une prise en charge professionnelle. Le but est avant tout de faciliter le recours aux soins. Souhaitant déployer le secourisme en santé mentale, le gouvernement français s’est fixé l’objectif d’atteindre les 150 000 secouristes formés d’ici 2025.

Pierre Terraz, lauréat du prix Européen Jeunes Reporters d’Espoirs

By Prix EUNo Comments

Journaliste indépendant spécialiste des sujets économiques et sociaux, Pierre Terraz est aussi un reporter photo aguerri, aussi bien sur des terrains de conflits que nationaux. C’est dans cette dernière dimension que s’inscrit son reportage poignant sur le sort des morts de la rue, aussi invisibles que constants. Anonymisés, oubliés, déshumanisés, ces corps sont au cœur du combat de l’association « Morts de la rue », qui brave abus et désintérêts pour demander une « égalité dans la mort ».

Il a reçu le premier prix dans la catégorie « France » et son reportage « Morts sous X »  a été publié dans Le Figaro.

« Nommer, c’est faire exister » : sur la trace des morts anonymes – Pierre Terraz

Des milliers de personnes meurent sans avoir été identifiées chaque année en France. Associations et collectifs enquêtent pour retracer leurs histoires et dénoncent des abus dans le traitement de ces défunts, mieux pris en charge ailleurs en Europe.

Un homme est mort dans la rue, ce matin. Alors comme presque tous les jours, au fond de son pull à capuche gris dans l’une des premières matinées froides de novembre, Chrystel Estela tente de joindre le commissariat de référence. Celui du XIIIe arrondissement de Paris, cette fois, en vain.

D’entrée de jeu, la salariée des Morts dans la Rue préfère briser les préjugés : « C’est la rue qui tue, pas les saisons, pas le froid. » L’association, dont l’objectif est de recenser et d’accompagner les sans-abri dans la tombe depuis bientôt vingt ans, décompte 611 décès dehors en 2022 — « toute l’année de manière continue » insiste la coordinatrice. Un chiffre qui serait d’ailleurs loin d’être exhaustif : selon une étude de l’Inserm, environ six fois plus de SDF mourraient tous les ans sans que le collectif ne puisse en prendre connaissance. Parce qu’ils meurent « cachés » chez un ami, à l’hôtel, à l’hôpital. « Les relations que nous avons avec les OPJ [Officiers de Police Judiciaire] sont variables. Il y a ceux qui nous connaissent et nous font confiance pour partager leurs infos, ceux qui font même appel à nous quand l’enquête traîne, et ceux qui estiment qu’ils n’ont rien à nous dire », explique aussi Chrystel Estela. Les dossiers les plus complexes peuvent demander des mois de recherche avant d’être clôturés, parfois sans succès.

C’est donc au cimetière de Thiais (94) qu’il faut se rendre pour réaliser la dimension réelle de l’hécatombe. Là, dans la division des terrains communs sont centralisées les dépouilles des morts sous X de la région parisienne. Les rangées de tombes grises — « style soviétique », ironise Chrystel Estela — s’étalent à perte de vue sur plusieurs centaines de mètres et à différents stades de conservation. Certaines sont fleuries, d’autres laissées en friche sous un amas de branches ne portent même plus de plaque. Parmi elles des sans-abri, sans papiers, personnes âgées isolées… mais aussi des criminels et des corps non-identifiés, victimes d’homicide ou de suicide.

Voilà le cœur de métier des Morts de la Rue ainsi que d’un nombre insoupçonné de collectifs et d’associations à travers toute la France. Leur motivation ? « Il s’agit d’un engagement pour la dignité », explique Geneviève Brichet, ex-conseillère municipale à la ville de Lyon et membre fondatrice du groupe Mort sans toi(t). Le collectif lyonnais prend lui aussi en charge les défunts sans domicile fixe ainsi que « tous ceux sans famille ». « Les rites funéraires existent depuis la nuit des temps chez les premiers hommes et même chez les animaux, c’est une tradition à laquelle tout le monde a droit. Il n’y a pas une motivation religieuse dans mon cas mais un engagement pour l’égalité dans la mort. Pourquoi certains auraient droit à des ‘super rites’ parce qu’ils ont du pognon et de la famille, et d’autres à rien sous prétexte qu’ils sont pauvres et seuls ? », explique la quinquagénaire originaire du Rhône. Chrystel Estela, des Morts de la Rue, se souvient aussi : « Avant notre apparition, huit cercueils étaient enterrés les uns après les autres en une journée à Thiais, sans cérémonie et sans que personne n’ait le droit assister aux funérailles. Depuis que nous existons, cela a changé. »

Pour les accompagnateurs, les deux missions principales sont de retrouver l’entourage et de « personnaliser » autant que possible l’inhumation. Parfois, il y a de belles surprises. À Lyon, Geneviève se rappelle d’un sans-abri Autrichien : « Le défunt vivait dans la rue à Vienne avant de mourir. Il avait été transféré à lhôpital en France pour quelque chose de grave dont il est décédé ici. On a retrouvé trois de ses copains de rue en Autriche, ils ont tenu à faire le déplacement pour l’enterrer et étaient présents. À lhôpital, un soignant nous a aussi dit qu’il parlait tout le temps de danser le tango. Aux funérailles, tous ensemble, on s’est passé du tango. » Si religion il y a, les collectifs généralement laïques font aussi appel à d’autres associations religieuses pour organiser la cérémonie. « Et si on ne sait rien du tout du défunt, on lit un texte qui le rattache à l’ensemble de l’humanité », explique Chrystel Estela. Avant de conclure : « Nommer, c’est faire exister, comme disait un philosophe. » Il s’agit de Sartre. On lui rétorque une phrase souvent attribuée à Camus : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. »

Mais la mort sous X ne peut pas être faite de considérations trop spirituelles. Dans les archives des Morts de la rue, une interminable liste nous le rappelle : « Un homme, 26 ans, le 22 janvier 2021 dans les Hauts de France », « Une personne en Haute Garonne » et même « Un bébé, 1 mois, le 31 mars 2021 à Lille ». Parfois un prénom, un surnom ou un âge approximatif — on meurt dehors à 48 ans en moyenne — viennent corroborer une identité liquide. Pour combler ce manque et que « l’intuition devient plus scientifique », les Morts de la Rue publient chaque année une étude épidémiologique sur la mortalité des personnes sans domicile, intitulée « Dénombrer et Décrire ». Le rapport permet d’informer sur un phénomène invisible bien que constant.

Si l’action de ces groupes est avant tout humaniste, elle porte donc aussi une véritable volonté d’alerter le public ; et donc une certaine dimension politique. Car les droits des morts anonymes sont loin d’être toujours respectés. Selon la loi, c’est à la commune de décès de prendre en charge les obsèques d’un défunt mort sans famille ou sans ressources. Sauf que dans les faits, « il y a des villes qui rechignent à s’occuper des funérailles, puisqu’ils considèrent que ce n’est pas leur rôle. Certaines laissent le dossier trainer dans un coin, attendent un, deux ou trois mois sans enterrer le corps jusqu’à ce que les amis craquent… quitte à ce qu’ils s’endettent complètement ou qu’ils acceptent de prendre une charge au moins une partie des frais », confesse Chrystel Estela. En général, soit ces communes sont surchargées et en ont marre de payer, soit elles n’ont pas l’habitude et ne connaissent pas vraiment la règle. « On est là pour leur rappeler leurs obligations », glisse la coordinatrice.

D’autres irrégularités sont aussi notées, à Lyon notamment. « Récemment, il y a eu un défunt pour qui l’enquête policière a duré plusieurs mois et pour qui la fermeture du cercueil ne pouvait donc pas se faire avant. Au bout d’un certain temps, vous imaginez comment est le corps… alors la commune a refusé de soccuper de l’habiller pour les obsèques. Ça a été pour notre pomme. N’importe qui devrait avoir le droit de partir dans une tenue digne », raconte Geneviève Brichet. Depuis 2012, aussi, une loi relative aux procédures d’identification des personnes décédées rend obligatoire les prélèvements ADN sur un défunt « lorsqu’il est inconnu » — cela en vue de son exploitation à des fins d’identification du corps. Or dans les faits, ces prélèvements qui se font « sur réquisition du procureur de la République », précise le texte de loi, ne sont pas systématiques.

Les coûts engendrés, le manque d’un personnel médical habilité déjà surchargé, et le fait qu’aucun proche ne suive la procédure d’inhumation font que, souvent, la démarche passe tout simplement à la trappe. Résultat : on dénombre en France environ 31 fois plus de morts sous X qu’en Belgique, par exemple (estimation calculée grâce à l’aide d’Adèle Lenormand, épidémiologiste spécialisée, et des journalistes français Charley Zaragoza et belge Anne-Sophie Leurquin).

Des solutions existent pourtant, ailleurs en Europe, pour tenter de mieux identifier les défunts. En Belgique, notamment, la police fédérale diffuse sur internet les photos des corps retrouvés accompagnées d’informations sur les personnes : taille, poids, effets personnels retrouvés sur le cadavre, tatouages ou autres signes distinctifs… Aucun site de ce genre n’existe du côté de la police française, ni de la gendarmerie, qui sont largement en retard sur le sujet. Les autorités françaises recommandent placidement aux proches de disparus de « mener l’enquête par [leurs] propres moyens » et de « s’aider des réseaux sociaux ».

Très peu utilisée en Hexagone, aussi, une technique permet pourtant de faciliter la reconnaissance des défunts inconnus. Il s’agit de l’identification dite « odontologique », ou dentaire, qui repose sur le caractère atypique de chaque dentition. Dent cassée, couronne, plombage, implant ? Ces petites interventions sont propres à chacun. En Belgique et en Suède, les dentistes conservent systématiquement ces informations sur leurs patients. En Belgique, lorsqu’une personne disparaît, son dossier médical est récupéré afin d’être croisé avec les données d’un fichier central sur les corps non identifiés. Cela permet aux autorités de réduire considérablement le nombre de morts anonymes dans le pays : jusqu’à moins de dix certaines années. En France, ces données sont aussi sauvegardées… mais uniquement chez le praticien, ce qui empêche les autorités de les consulter lors de leurs recherches.

L’inégalité jusque dans la mort est une réalité tangible. À Rennes, le collectif Dignité Cimetière plus militant que les autres, pointe du doigt la dernière tendance du milieu funéraire : les « caveaux autonomes étanches ». Cette technologie qui permet une meilleure aération du cercueil, a pour finalité de décomposer le corps du défunt en cinq ans au lieu de dix. Elle est pour l’instant réservée aux terrains communs et non aux sépultures individuelles. « C’est utile, concède un membre du collectif rennais, mais anormal. En fait, la loi impose aux communes d’inhumer les corps pour cinq ans au minimum. Au-delà, ces corps sont extraits puis placés dans des ossuaires ou incinérés. Il y a donc là un objectif de roulement et de rentabilité affiché. » Le collectif dénonce une forme de discrimination pour des corps qui auraient moins de valeur que les autres.

La finalité peut sembler un peu terre-à-terre : faire de la chair un objet d’égalité absolue. Sauf que le combat de ces collectifs peut parfois se révéler salvateur pour les familles des défunts.

« Parfois, les familles découvrent seulement des années plus tard que leur proche a été enterré sans eux », raconte Chrystel Estela. Or, passé les cinq ans, impossible de se recueillir sur une sépulture, et donc difficile de faire son deuil. « À chaque inhumation, nous rédigeons un compte- rendu avec le lieu, l’heure, les textes lu, le temps qu’il faisait ce jour-là… Ainsi nous fournissons aux familles éventuelles des informations sur la cérémonie, et on peut leur faire rencontrer l’environnement dans lequel gravitait leur proche à la rue, les cafés quil fréquentait, par exemple », poursuit-elle. Pour cela, le collectif mène l’enquête auprès du Samu social et des différents acteurs de la rue : riverains, maraudeurs, camarades de galère… Et la coordinatrice de finir par se rappeler du slogan de l’association, et son engagement : « En interpellant la société, en honorant ces morts, nous agissons aussi pour les vivants ».

Sami Zaïbi, lauréat du prix Européen Jeunes Reporters d’Espoirs

By Prix EUNo Comments

De nationalités suisse et tunisienne, Sami Zaïbi est journaliste depuis 8 ans. S’il vit et travaille entre Suisse et Egypte, c’est au Danemark qu’il s’est intéressé avec l’île Samsø « entièrement autonome en énergies renouvelables ». Une autonomie liée à l’insularité du territoire, certes, mais aussi issue d’une bataille acharnée de la municipalité et d’une fibre démocratique avérée pour faire des citoyens les acteurs du projet. Prochain cap : l’abandon total des énergies fossiles et, qui sait, l’essaimage du modèle au continent ?

Il a reçu le premier prix dans la catégorie « Francophonie » pour son reportage « Samsø et l’énergie renouvelable, l’utopie devenue réalité ».

Samsø et l’énergie renouvelable, l’utopie devenue réalité – Sami Zaïbi

Entièrement autonome en énergies renouvelables, l’île danoise de Samsø mise non pas sur l’idéalisme, mais sur la gouvernance participative, la décentralisation et le bon sens économique. Visite d’un laboratoire inspirant alors que l’Europe craint pour son approvisionnement énergétique.

Des fraises et des patates. Voilà ce qui faisait historiquement la réputation de Samsø (prononcez « samseu »), petite île danoise de 144 km2 particulièrement ensoleillée (du moins pour le Danemark). Ce bout de terre posé à 20 kilomètres des côtes a toutefois acquis ces dernières années une renommée mondiale pour une richesse moins visible, mais autrement plus cruciale pour l’avenir de l’Europe: l’énergie.

En 2007, Samsø est devenue la première île au monde entièrement autonome en énergies renouvelables, un exploit récompensé en 2021 par le Prix de l’action climatique mondiale de l’ONU, remis lors de la COP26 à Glasgow. L’île attire de nombreux visiteurs de tous les continents avides de comprendre comment opérer le changement de système énergétique. Parmi eux, l’ingénieur Stéphane Genoud, pape suisse du renouvelable, qui y emmène chaque année ses étudiant·es en gestion énergétique. Le Temps s’est invité à ce voyage, alors que depuis la guerre en Ukraine, les pays européens craignent une pénurie d’énergie et certains d’entre eux reviennent au fossile.

Vieillissement de la population

Après un long trajet en car, puis une heure de ferry à travers la brume de la mer du Kattegat, l’île de Samsø apparaît dans toute sa beauté scandinave: de longues étendues broussailleuses balayées par les vents, un port paisible où dorment des voiliers dénudés, et un village ou se courent après quelques maisons de tôle rouge. La suite du périple se fera intégralement à vélo, sur des pistes cyclables presque davantage fréquentées que les routes adjacentes, dans la lumière douce et diffuse d’un soleil toujours bas et moite.

La première étape de notre pèlerinage nous emmène à l’Académie de l’énergie, une bâtisse lumineuse parée de panneaux photovoltaïques, où nous rencontrons le chef de projet Michael Kristensen. Cet enfant de l’île incarne à merveille la mentalité insulaire. A la fois engagé dans la municipalité, pompier volontaire, entraîneur de football, conseiller en énergie et père de famille, ce charpentier de formation multiplie les casquettes et se considère avant tout comme un citoyen engagé. Cela peut paraître anecdotique, mais cette dimension citoyenne et ce fort sentiment d’appartenance sont au centre de la réussite de Samsø. «Le changement ne viendra pas du monde politique d’en haut, ces vieux avocats grassouillets n’y connaissent rien, lance-t-il. C’est dans les communes que le changement s’opère, c’est là qu’il faut s’engager.»

L’histoire de la transition énergétique de son île, que Michael Kristensen commence à nous raconter, n’a rien du récit hippie que l’on pouvait attendre. Au contraire. A la fin du XXe siècle, Samsø est victime, comme le reste de l’Europe, d’un exode rural sans merci. De près de 8000 habitant·es au sortir de la Seconde Guerre mondiale, sa population a diminué de moitié. Chaque année, la dépopulation atteint 1 à 2%. En conséquence, la pyramide des âges s’inverse: 50% des habitant·es ont plus de 60 ans et les quelque 80 morts annuelles ne sont pas compensées par la vingtaine de naissances. Quant aux jeunes qui rallient le continent pour les études, ils n’en reviennent souvent jamais.

Chaîne de valeur locale

Face à ce problème démographique, une question s’est posée sur l’île: comment financer les infrastructures, alors que les commerces disparaissent, les métiers aussi, et que la plupart des habitant·es sont retraité·es? Les deux activités principales de Samsø, l’agriculture et le tourisme, ne suffisent pas. Alors a émergé l’idée de développer les énergies renouvelables, qui constituent désormais la troisième principale activité économique. L’idéal était donc tout sauf idéologique. Il était stratégique, avec la volonté de dépendre le moins possible du continent, et économique, avec le besoin de créer une chaîne de valeur locale. C’est presque accessoirement que l’écologie est venue emballer le tout, quand en 1997 le ministre de l’Energie a décidé de faire de Samsø une expérience pilote. L’objectif est posé: l’île doit atteindre la suffisance énergétique en dix ans, principalement grâce à l’éolien.

En sept ans déjà, c’était chose faite. «Mais ne croyez pas que c’était facile», s’empresse d’ajouter Michael Kristensen. Comme dans de nombreux pays européens, les freins étaient nombreux et difficiles à lever: près d’un cinquième de l’île est protégé; les habitant·es ne veulent pas des nuisances sonores; les organisations environnementales souhaitent protéger les oiseaux. Ajoutez à cela les contraintes topographiques, les conditions de vent inégales, les résistances des propriétaires des terrains, et vous obtenez un sac de nœuds typique des projets d’énergie renouvelable enlisés en Europe depuis des années.

Pourquoi donc cela a-t-il fonctionné à Samsø? Aucune solution miracle, mais la conjonction de plusieurs facteurs positifs. A commencer par la «tradition scandinave de coopération»: «Ici, on se connaît tous, on se fait confiance, et surtout on est des citoyen·nes engagé·es et non des politiques», explique Michael Kristensen. Voilà pour le socle, qui n’évitera pas la tenue de quelque 150 réunions pour mettre tout le monde d’accord. Ensuite, la clé de la réussite a résidé dans la conception économique, avec un principe très simple: l’éolienne que l’on possède est beaucoup moins bruyante que l’éolienne que l’on subit.

Les éoliennes aux habitants

En d’autres termes, les éoliennes terrestres de Samsø, qui valent plus de 1 million d’euros chacune, appartiennent à ses habitant·es. Près de 450 d’entre eux et elles ont investi dans l’infrastructure, grâce à des parts débutant à seulement 350 euros. Ainsi, c’est la population qui touche les bénéfices de la production électrique. «A votre réveil, quand vous regardez par la fenêtre de votre maison une éolienne que vous possédez, vous ne vous inquiétez pas si elle tourne, mais si elle ne tourne pas», note malicieusement Stéphane Genoud. Pour rendre cela possible, un prix fixe d’achat de l’électricité a été déterminé pour sept ans, soit la durée d’amortissement de l’investissement initial. Au-delà, l’électricité produite et consommée localement est presque gratuite, les frais d’entretien étant peu chers. Les éoliennes de Samsø ont été prévues pour vingt ans, «mais on pourra certainement les utiliser au moins quinze ans de plus grâce à leur bon entretien», se félicite Michael Kristensen.

En Europe, ce modèle de financement participatif reste rare. L’écrasante majorité des installations renouvelables sont en effet construites et gérées par des acteurs majeurs du marché énergétique. A une échelle plus large, l’Union européenne investit (via sa Banque européenne d’investissement (BEI) dont sont actionnaires les États membres) dans des projets massifs, à l’image des 71 éoliennes offshore qui seront mises en service d’ici janvier 2024 au large de Fécamp, en France. L’UE espère atteindre au moins 32% d’énergie renouvelable dans la consommation finale d’ici 2030. Pour y arriver, elle mise également sur les plateformes d’investissement participatif. En 2022, elle a harmonisé le cadre réglementaire du financement participatif, simplifiant ainsi la vie aux plateformes spécialisées. L’entreprise française Enerflip, leader dans l’investissement dans les projets d’énergie renouvelable en Europe, espère ainsi de lever 300 millions d’euros en 2023. Mais on est ici loin de l’esprit local du projet danois.

Grâce principalement à ses 11 éoliennes terrestres et à ses 10 éoliennes offshore, Samsø pourvoit à l’entier de sa consommation annuelle d’électricité, et exporte 70% de sa production vers le continent. Il reste tout de même cinq à dix jours par an lors desquels le vent ne souffle pas suffisamment et où l’île doit importer de l’électricité, ce qui correspond à 1,5% de l’électricité consommée sur l’île. Autant dire que pour les Samsonien·nes, la hausse des prix de l’énergie due à la guerre en Ukraine est une aubaine. Mais l’île pionnière ne compte pas en rester là: elle vise désormais l’abandon total des énergies fossiles d’ici à 2030. Pour ce faire, elle compte développer un maximum les voitures électriques, qui composent déjà 20% du parc automobile de l’île et l’entier de celui de la municipalité. Elle oblige également toutes les nouvelles maisons à être autonomes en énergie. Pour celles qui ne le peuvent pas, un réseau de chauffage à distance a été mis en place.

Insularité symbolique

On pourrait encore longuement évoquer les nombreuses autres innovations énergétiques qui font que Samsø a vingt ans d’avance sur le continent: ferries fonctionnant au gaz liquéfié, gestion adaptative du réseau électrique ou encore système de recharge des bateaux privés. Mais il faut rappeler que si Samsø peut être autonome en énergies renouvelables, c’est parce que l’île ne compte que 4000 habitant·es et bénéficie de conditions propices, avec un vent marin soutenu. L’île peut-être donc vraiment inspirer l’Europe continentale?

Oui, répond Stéphane Genoud: «Tout d’abord, ce laboratoire permet de prendre conscience que la transition énergétique n’est plus un problème technique. Toutes les solutions sont déjà là. Ensuite, Samsø nous apprend qu’il faut gérer l’énergie comme un bien commun, à l’échelle de la commune et en tant que citoyen·nes concerné·es, sans attendre passivement l’action politique», martèle l’ingénieur de 58 ans. Quant à Michael Kristensen, il appuie sur le sentiment d’appartenance comme moteur d’action: «Oui nous sommes une île et cela nous a certainement aidés à atteindre nos objectifs. Cependant, il est techniquement possible de faire la même chose sur le continent dans des conditions similaires. Et surtout, sur un plan symbolique, tout peut être vu comme une île: soi-même, sa famille, son village, son pays.» L’insularité symbolique, voilà peut-être la clé vers un archipel résilient.

Mais l’utopie de Samsø est menacée. Un projet de gigantesque pont routier la reliant au continent est en discussion. Cet ouvrage, qui serait le plus grand de l’histoire du Danemark, permettrait aux automobilistes de gagner 45 minutes de trajet entre Copenhague et Arhus, les deux plus grandes villes du pays. A Samsø, le projet suscite l’indignation de tous. A quoi bon se battre pour diminuer l’empreinte carbone de l’île quand de nouvelles infrastructures feront bondir le trafic motorisé? Alors que les études de faisabilité du projet sont en cours, les habitants de Samsø promettent de se battre jusqu’au bout. Jusqu’à ce que le vent tourne.