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Entretien avec Gaspard Koenig, défenseur d’un journalisme qui prend le luxe de se laisser le temps

By Agenda, Interviews, L'actu de Reporters d'Espoirs, PrixNo Comments

« Je suis fermement convaincu que le journalisme c’est du terrain, du terrain, du terrain. Ce que je fais, c’est carte blanche, aléatoire : l’essence du journalisme. J’invite les candidats à faire de même. » Koenig 

Le philosophe Gaspard Koenig revient d’un périple de quatre mois à cheval à travers l’Europe. Il nous fait le plaisir de rejoindre le jury du Prix Reporters d’Espoirs, et partage à cette occasion avec nous des rencontres qui l’ont fait évoluer, sa conception de l’Europe, de la liberté, et d’un journalisme qui prend le luxe de se laisser le temps.


Vous revenez d’un voyage de quatre mois à cheval, 2500 kilomètres à travers l’Europe, sur les pas de Montaigne qui avait entrepris le même chemin en 1580 – du Périgord à Rome, en passant par Meaux, ou Mulhouse. Vous aviez pour objectif de « faire revivre l’humanisme européen », l’avez-vous rencontré ?

L’humanisme européen, c’est assez vague comme projet de départ : « humaniste » parce qu’à la rencontre des gens. Mais c’est chemin faisant que les choses se précisent ou non. Or je n’ai pas trouvé de sentiment d’appartenance européenne sur mon passage. Dire qu’il existe une culture ou des idées européennes ne me semble pas très conforme à ce que ressentent les gens. Les Humanistes du XVIe siècle étaient européens, mais parler d’un « humanisme européen », au final, me semble surjoué.

Vous avez peut-être en revanche rencontré une certaine forme d’humanisme en rencontrant des gens ?

Oui, et il se caractérise pour moi par le fait qu’on arrive encore à voyager et à rencontrer des gens hors de tout schéma préétabli, hors de toute application, de toute chose planifiée. C’est là, en étant rendu à l’aléa, qu’on trouve une forme de liberté. Ça fait beaucoup de bien dans un monde de plus en plus normé, où il faut décliner son identité à tout bout de champ. Cette manière de voyager à cheval m’a affranchi de toutes ces procédures de contrôle.

Le fait de réaliser ce périple à cheval a-t-il apporté quelque chose de particulier en termes relationnels ?

A voyager à cheval, il est certain qu’on entre plus facilement en contact avec les gens. Les rencontres se font sur un pied d’égalité, et elles ne sont pas liées aux opérations d’un algorithme. Je suis parti avec des bagages très réduits pour des questions de poids, avec l’idée d’être constamment hébergé, comme un voyageur qu’on accueille gracieusement, sur un bout de canapé. Avec l’idée de prendre non pas les chemins noirs mais de rencontrer la modernité – celle des grandes villes, des banlieues, des nationales, d’Orléans, de Florence… et de provoquer dans cette modernité une forme de disruption, de trouble, qui redonne de la vie, apporte de la spontanéité.

C’était aussi plus facile de réaliser ce voyage à cheval. En effet, si vous arrivez en citadin, vous mettez des mois à franchir les barrières, les biais, les filtres, alors que là, comme cavalier, les gens ne vous demandent pas vraiment ce que vous faites. J’ai été accueilli dans une relation simple et d’égalité. De fait, j’ai cette possibilité d’être à leur table, de partager leur diner, de voir ce dont les gens parlent entre eux, sans biais d’observation.

Au terme de ce périple j’ai l’impression d’être moins « hors sol » qu’avant, d’avoir rencontré des gens très accueillants. La relation d’hospitalité comme la palette des relations humaine font apparaitre une conception à part, même si elle est éphémère puisque la relation est de courte durée. Elle est très claire en même temps que très forte. Je suis d’ailleurs encore en contact avec beaucoup d’entre eux.

Comment avez-vous vécu cette grande aventure à travers l’Europe ? Quel sentiment cette dernière a-t-elle suscité ?

En quatre mois et demi, je n’ai quasiment jamais rencontré d’hostilité. Le cheval inspire la sympathie, la confiance, l’idée de prendre soin de sa bête, ou encore un côté peluche de l’animal. C’est un moyen extraordinaire pour gagner les cœurs, aussi je partais avec un avantage. Traverser l’Europe tout seul, partout, y compris dans la banlieue de Meaux ensoleillée, cela permet un enrichissement intérieur exceptionnel ! J’ai également pu prendre du recul sur les gros titres des journaux et sur l’idée que la société serait au bord de l’explosion.

Montaigne voulait « parler aux gens de ce qu’ils connaissent », qu’en pensez-vous ?

Le biais des sondages est incroyable : quand on demande aux gens « vous sentez-vous abandonnés ? » ils répondent « oui », se conformant gentiment aux stéréotypes que l’on porte sur eux et notamment concernant ce qu’on nomme « la France périphérique ». Or les gens avec peu de revenus peuvent ne pas se sentir pauvres.

Je suis passé par la diagonale du vide. Ce ne sont pas les régions les plus riantes, pour autant les gens détestent qu’on s’apitoie sur eux, en leur nom ou même sur les plateaux télé. Ils veulent qu’on les laisse vivre. Le vrai ressentiment est lié à l’impression que « le centre » prend des décisions extrêmement détaillées qui ne correspondent pas au terrain. Ces êtres se sentent alors enfermés dans des univers normatifs trop complexes, presque intrusifs.

La demande générale reste la suivante : « laissez-nous vivre, on se débrouille bien, qu’on nous laisse gérer ». Tous les gens que je fréquentais étaient ou soutenaient les gilets jaunes. Une norme de plus – pour les gilets jaunes une nouvelle limite de vitesse sur les routes nationales-, quelle qu’ait été la norme, ça fait déborder.

Ce voyage vous a-t-il amené à changer de point de vue ?

Il y a énormément d’aspects sur lesquels j’ai changé. Notamment sur ma relation au travail manuel, à la question du low-cost, au droit des animaux ou encore aux zones pavillonnaires. Le réflexe libéral apparait parfois comme inhumain, surtout lorsque l’on s’aperçoit que ces choses ont été imposées par des politiques publiques, collectivités et industriels : la question du libre choix se pose totalement.

J’ai aussi évolué sur ma vision de l’Europe. L’humanisme, les valeurs européennes, c’est vraiment pour les bobos. La subsidiarité pour permettre aux gens de vivre leur régionalisme, c’est essentiel. Dire aux gens de Périgueux et de Limoges qu’ils appartiennent à la même région ; que les habitants de la Champagne ont les mêmes problèmes que les Alsaciens… c’est un jeu administratif qui n’a rien à voir avec l’ordre spontané !

Enfin, je pense désormais que chacun devrait pouvoir se replier sur son ile. Ce pourquoi je suis pour le revenu universel : retrouver son soi, pouvoir faire une pause. Avoir une coquille où se réfugier. Avoir son île pour d’autant mieux en sortir afin d’aller à la rencontre des autres.

Comment définiriez-vous le rapport des gens aux médias aujourd’hui ? Koenig

La presse régionale reste un média très puissant. Ecrivez un article dans la presse locale, vous êtes sûr que les gens vous reconnaitront. Alors que j’ai écrit des chroniques dans Le Point, jamais personne ne m’a interpellé là-dessus, j’étais totalement inconnu. Les thèmes abordés par les médias nationaux le sont assez peu sur le terrain.

Avez-vous des initiatives concrètes à partager, qui ont du sens et que vous avez appréciées, ici ou là ?

J’en ai croisé tout le temps. Hélas parfois, la loi ne leur permet pas d’aller au bout d’un projet que ce soit pour planter des haies ou pour les transports scolaires. Les personnes qui combinent des vies m’inspirent beaucoup : par exemple ce maréchal-ferrant, récoltant de mirabelles, qui faisait aussi du miel. C’est une combinaison d’activités qui fait que les gens trouvent des solutions pour eux-mêmes. Partout. J’ai pu faire la connaissance de néoruraux, des gens qui refont de l’artisanat, créent une épicerie, se lancent dans l’agriculture biologique…. Des chemins prometteurs que je n’avais jamais explorés auparavant. Koenig Koenig Koenig Koenig Koenig

On vous connait surtout comme philosophe et écrivain, moins peut-être comme éditorialiste – or vous prêtez votre plume, en tant que chroniqueur aux Echos et au Point notamment. Quel regard portez-vous sur le journalisme ?

Je me suis coupé de toute info pendant cinq mois. J’étais très heureux. Je savais vaguement ce qui se passait, sans pour autant passer à côté d’informations vitales. Je regardais The Economist le week-end, mais plus du tout les sites d’information en continu.

S’intéresser au monde oui, mais le faire par étape.

Comme Hegel et sa prière du matin, je me suis astreint à ne suivre les chaines d’information que le matin. Le truc qui rend fou, c’est d’être suspendu aux alertes. Cela a un effet tourbillon. Nous devenons hystériques sur des sujets qui ne nous concernent pas. Certes ça a toujours été l’idéal des Lumières que l’information circule. Mais le but n’est pas d’être abreuvé d’information. Il faut parfois se couper pour se retrouver sur ses propre désirs et projets, ne pas les confondre avec ceux de la planète. Koenig Koenig Koenig Koenig Koenig

Le caractère anxiogène du journalisme, c’est un sujet de préoccupation pour vous ?

L’aspect anxiogène de l’information semble être recherché aujourd’hui par les médias.

Je n’ai pas de carte de presse, mais j’ai l’impression de faire du vrai journalisme que je caractériserai par celui qui ne sait pas ce qu’il cherche. Comme disait Montaigne : « je sais ce que je fuis, pas ce que je cherche ». L’incroyable luxe de se laisser le temps, de changer de sujet, de se laisser guider par le hasard et l’évolution de sa propre réflexion, pour trouver un fil.

Comme Albert Londres errant des mois durant, sur de fausses pistes, le menant à Paris pour finalement trouver le sujet de son reportage à Buenos Aires… Il faut réhabiliter l’idée que le journaliste est envoyé sur le terrain en ayant « carte blanche », et qu’il doit être payé pour cela. Par sa rédaction – qui investit du temps, des pages, un photographe…- et par des lecteurs dont il est crucial qu’ils acceptent de payer.  A mes yeux, l’idée que l’écrit devrait être gratuit sur écran, c’est la mort du journaliste, entrainé dans une course au clic et au trash où il finit par faire des posts sur twitter… Le New York Times ou Les Echos instaurent des paywalls : c’est absolument vital pour des raisons de fond.

Il y a des journalistes de news. Et il y a des reporters. La première chose que les journaux coupent en général ce sont les grands reportages. Or, s’ils font cela au bénéfice du commentaire d’actualité, ils suppriment ce qui fait leur différence et signent leur arrêt de mort. Albert Londres, à la fin de ses reportages, pouvait donner son opinion. Celle-ci était légitime parce qu’elle pouvait être incarnée au vu du parcours, et parce qu’il commençait par le fait.

Un conseil aux candidats au Prix Reporters d’Espoirs -notamment de futurs journalistes- que nous lançons, avec votre concours ?

Je suis fermement convaincu que le journalisme c’est du terrain, du terrain, du terrain. Ce que je fais, c’est carte blanche, aléatoire : l’essence du journalisme. Je les invite à faire de même.

Propos recueillis par Gilles Vanderpooten.

www.gaspardkoenig.com

Et si vous rejoigniez vous aussi le Prix Reporters d’Espoirs ?

> 18 à 30 ans : candidatez au Prix européen du jeune reporter avant le 15 avril !

> Professionnels du journalisme et des médias : postulez aux Prix Radio / TV / Presse écrite / Innovation / Engagement


A propos de Reporters d’Espoirs & du Prix

Le Prix Reporters d’Espoirs met à l’honneur depuis 2004 les journalistes, innovateurs des médias, et étudiants-futurs professionnels des médias, pour leurs sujets traités sous l’angle « problème + solution ». Il a distingué plus de 100 lauréats depuis sa création, et célèbrera en 2021 sa 11e édition. Le Prix a permis à des journalistes de défendre leur travail au sein de leur rédaction, de gagner en notoriété auprès du public, de maintenir ou développer leurs rubriques, ou encore de convaincre leur média de la pertinence du journalisme de solutions. Le Prix s’inscrit dans la mission de Reporters d’Espoirs « pour une info et des médias qui donnent envie d’agir ».

 

« L’Europe a fait émerger un art de vivre unique au monde », par Michaela Wiegel, membre du jury 2021

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« Avec la passion, l’envie, la motivation et l’énergie, l’expérience proposée par le « Prix européen du jeune reporter » ne pourra être que positive »

Michaela Wiegel rejoint le jury du Prix Reporters d’Espoirs qui se déploie au-delà des frontières françaises pour marquer l’ambition européenne de l’association. Le prix se concentre sur les nouvelles générations de reporters, porteuses des initiatives de demain avec le journalisme de solutions. Il est doté de 10 000 euros, grâce au concours de la Fondation du Crédit Mutuel et du Fonds jeunes et innovants. Les candidatures sont ouvertes jusqu’au 15 avril et les modalités pour postuler détaillées surwww.reportersdespoirs.org/prixeuropeen. A cette occasion, nous rassemblons des personnalités de la culture et des médias qui nous livrent leurs espoirs en l’Europe, la jeunesse et le journalisme.

 


Merci Michaela de nous faire le plaisir de rejoindre le jury de cette première édition du Prix européen du jeune reporter ! En quoi partagez-vous la démarche qui anime Reporters d’Espoirs ?

Je trouve cela formidable que le Prix Reporters d’Espoirs s’inscrive dans une démarche européenne cette année. Dans le contexte de la pandémie, il est d’autant plus important de créer de l’espoir et surtout des opportunités à la jeunesse. Il n’y a pas de conditions de diplôme ou de cursus à ce Prix, c’est le meilleur moment pour initier un tel projet. En effet, j’ai peur que cette pandémie soit, en termes économiques ou même en termes d’opportunités, une menace pour les jeunes. Nous avons besoin de projets de ce type pour permettre aux jeunes de sortir de la seule perspective du confinement.

Votre définition de l’espoir ?

L’espoir, c’est établir un projet pour toute une société, donner des raisons de croire en l’avenir, tout en créant une sorte de cohésion face aux défis qui nous menacent tous en tant qu’êtres humains – climat, inégalités, par exemple.

De quelle manière le journaliste peut-il y contribuer ?

Nous sommes dans une société d’abondance et de surconsommation d’informations. A mes yeux, le reporter doit ouvrir des voies nouvelles et informer sur les possibilités envisageables face aux défis contemporains. Mettre en lumière les projets qui font sens, des reportages qui offrent des possibilités est une mission de plus en plus nécessaire dans nos sociétés.

Vous êtes correspondante politique de la Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ) pour la France. Quels liens entretenez-vous avec vos deux pays ?

Je couvre la vie politique en France et ailleurs en tant que correspondante politique de la Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ), journal quotidien allemand. Je tâche de voyager le plus possible pour ne pas avoir une vision exclusivement parisienne des enjeux politiques. Et je m’efforce d’expliquer la France en Allemagne, mon pays natal avec lequel je garde un lien très fort.

Les cultures françaises et allemandes sont très différentes mais nous parvenons je crois à surmonter ces différences. Nous avons l’esquisse d’un formidable projet de paix, d’échanges et de possibilités avec l’Europe. Aussi j’ai non seulement une double mais une triple identité : je me sens véritablement européenne. J’ai connu la période « glorieuse » de l’Europe où j’avais l’impression que les frontières n’existaient plus. La pandémie a sonné le grand retour des frontières. L’acquis européen demeure fondamental et il est plus que nécessaire de le défendre pour l’avenir.

En quoi l’Europe est-elle une entité essentielle pour vous ?

Nous avons avec l’Europe la chance d’avoir une entité unifiée au-delà des différences entre les Etats. Ce qui est merveilleux, c’est la diversité européenne en matière culturelle – littéraire et musicale notamment. Lorsqu’on se rend sur d’autres continents, on peut se rendre compte de cette richesse : la vision européenne constitue une manière de voir l’espace, d’observer le monde. L’Europe a fait émerger un art de vivre unique au monde.

Dans « La Ruée vers l’Europe » de Stephen Smith (essai paru en 2016), l’auteur affirmait que : « Vouloir faire de la Méditerranée la douve d’une « forteresse Europe » en érigeant autour du continent de l’opulence et de la sécurité sociale des remparts – des grillages, un mur d’argent, une rançon versée aux États policiers en première ligne pour endiguer le flot [de migration] – corrompt les valeurs européennes ». Quelles sont, à vos yeux, les principales valeurs européennes ? 

Il faut rappeler que les valeurs qui fondent l’Europe sont inscrites dans les textes juridiques européens notamment dans les traités. Ces valeurs restent partagées par d’autres pays à l’image des Etats-Unis. Nous avons une façon particulière d’aborder les valeurs européennes notamment en ce qui concerne le principe d’égalité. Notre compréhension de la protection sociale ne se retrouve pas ailleurs. Nous sommes marqués, en Europe, par cette aspiration à ce que chaque citoyen puisse se soigner indépendamment de sa situation financière. Ainsi et au-delà de la consécration des valeurs dans les Traités, nous avons une très forte tradition d’Etat-providence depuis l’après-guerre qui tend à être davantage valorisée.

Un sujet qui vous a touchée récemment ?

S’il faut en choisir un, je pense à l’histoire du couple fondateur du laboratoire BioNTech qui a conçu l’un des vaccins pour lutter contre la Covid-19. C’est un couple de jeunes turcs, qui ont grandi en Allemagne et sont parvenus à apporter une solution concrète et utile à toute l’humanité par le vaccin. Parlons davantage des réussites comme celle-ci ! Ce sont des parcours exemplaires qui peuvent en inspirer d’autres.

Avez-vous un conseil à adresser aux jeunes qui participent au Prix européen Reporters d’espoirs ?

Je leur conseille d’écrire sur des thématiques qui les animent. Avec la passion, l’envie, la motivation et l’énergie, l’expérience proposée par le « Prix européen du jeune reporter » ne pourra être que positive.

Propos recueillis par Inès Barbe.

 

Et si vous rejoigniez vous aussi le Prix européen du jeune reporter ?

> Candidatez au Prix ou invitez les belles plumes de 18 à 30 ans de votre connaissance, journalistes ou non, étudiants ou non, à postuler !

 


A propos de Reporters d’Espoirs & du Prix

Le Prix Reporters d’Espoirs met à l’honneur depuis 2004 les journalistes, innovateurs des médias, et étudiants-futurs professionnels des médias, pour leurs sujets traités sous l’angle « problème + solution ». Il a distingué plus de 100 lauréats depuis sa création, et célèbrera en 2021 sa 11e édition. Le Prix a permis à des journalistes de défendre leur travail au sein de leur rédaction, de gagner en notoriété auprès du public, de maintenir ou développer leurs rubriques, ou encore de convaincre leur média de la pertinence du journalisme de solutions. Le Prix s’inscrit dans la mission de Reporters d’Espoirs « pour une info et des médias qui donnent envie d’agir ». Pour en savoir plus : www.reportersdespoirs.org

Mémona Hintermann, grande reporter et membre du jury du prix Européen

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« Je crois que le Prix a une utilité fondamentale. La jeunesse qui va y concourir aura, demain, les leviers de commande. L’idée est donc, pour Reporters d’Espoirs, de mobiliser et de créer une synergie autour des idéaux qui nous rassemblent à travers l’Europe ».

Mémona Hintermann rejoint le jury du Prix Reporters d’Espoirs qui se déploie au-delà des frontières françaises pour marquer l’ambition européenne de l’association. Le prix se concentre sur les nouvelles générations de reporters, porteuses des initiatives de demain avec le journalisme de solutions. Il est doté de 10 000 euros, grâce au concours de la Fondation du Crédit Mutuel et du Fonds jeunes et innovants. Les candidatures sont ouvertes jusqu’au 15 avril et les modalités pour postuler détaillées ici. A cette occasion, nous rassemblons des personnalités de la culture et des médias qui nous livrent leurs espoirs en l’Europe, leur perception du journalisme et leur amour de la langue française.

Grande reporter, Mémona a couvert les grands conflits dans le monde, dont la chute du mur de Berlin et les guerres de Yougoslavie. Dans plusieurs ouvrages, elle a mis à l’honneur les principes sur lesquels elle a bâti sa vie : méritocratie, respect de la pluralité et ascenseur social républicain. Elle a été membre du Conseil supérieur de l’audiovisuel de 2013 à 2019 et est désormais administratrice de Reporters d’Espoirs.


Mémona nous accorde un interview dans lequel elle explique son engagement auprès de Reporters d’Espoirs et du journalisme de solutions et nous délivre sa vision d’une Europe qui tire sa richesse de ses différences.

Gilles Vanderpooten – Mémona, cela fait maintenant plusieurs années que vous côtoyez Reporters d’Espoirs. En quoi cet engagement est-il important pour vous ?

Mémona Hintermann-Affejee – Changer le monde par les médias est devenu une urgence absolue. Il s’agit, à travers cette vision, de faire en sorte que le journalisme participe davantage à l’écriture du monde actuel pour lui donner une grammaire plus fiable. Cela me semble crucial pour la démocratie. L’idée qui irrigue tous les pans de cette action est de permettre au plus grand nombre de pouvoir réfléchir sur de grandes problématiques contemporaines en mettant en avant des initiatives qui nous relient les uns aux autres. Cette démarche s’adresse ainsi à la société dans son ensemble.

En tant que Grand-reporter, vous avez approché la misère, la guerre, les conflits… est-ce-que cela vous a donné d’autant plus envie de croire en l’avenir et de prôner l’espoir ?

Les gens attendent précisément que les médias abordent ce qui arrive près de chez eux, ce qui est susceptible de les toucher directement. Ils veulent que l’on s’intéresse aux solutions qu’il est possible d’apporter, des réponses aux problèmes immédiats qu’ils rencontrent. Peut-être également évoquer des façons de corriger les inégalités, d’envisager une manière de vivre qui soit plus fraternelle, transmette un idéal, projette une société plus juste. Ces mots peuvent paraitre grandiloquents. Apaiser la société devrait s’inscrire dans l’ADN même du journalisme. Le journalisme doit devenir un endroit apaisé où restituer des récits de vie, où les « petites gens » pourraient être entendus.

J’ai toujours voulu être journaliste pour défendre cette vision. De par mon histoire et mon origine sociale, rien ne m’y prédestinait. Née d’un père absent, et d’une mère sans le sou, c’est grâce à l’école, le concours de l’ORTF, et une bonne dose de volonté, que j’ai pu emprunter ce chemin. Grâce à la méritocratie, j’ai pu toucher mon rêve du bout des doigts.

Sil ne fallait quun exemple témoignant de votre appétence pour un journalisme  « constructif », nous pourrions citer le titre de l’un de vos ouvrages : « Ils ont relevé la tête : Des histoires qui nous aident à vivre ». Les sujets de vos reportages sont tout autant portés sur « les puissants » que sur « les mendiants ». Est-ce-que vous avez pu observer, dans ces deux mondes, des personnes qui agissent pour le bien commun ?

A l’aune des 4 900 reportages que j’ai réalisés tout au long de ma carrière en tant qu’envoyée spéciale, j’ai amassé une masse d’informations incroyable sur un sujet : la personne. Avant tout, j’ai essayé de montrer le quotidien des civils confrontés à une violence si intense qu’ils n’avaient plus que les petits instants des jours passants sur lesquels concentrer leur attention pour pallier la souffrance. Dans nos sociétés contemporaines, il y a encore des millions d’âmes plongées dans un panorama de survie. Rien qu’en France, plus de 2,5 millions de personnes vivent dans une extrême pauvreté. Elles ont droit à la parole, c’est à nous de leur offrir ce droit en y travaillant tous ensemble.

Arrivée au terme d’un parcours professionnel, je continue de rencontrer des hommes et des femmes exemplaires. Partout. C’est notamment le cas de Louis Gallois. Il a été à la tête de fleurons de l’industrie notamment PSA, Airbus ou encore la SNCF. Il connait les entrailles du pouvoir. Des personnalités comme la sienne reviennent désormais à l’essentiel puisque l’éthique de l’être humain est fondamentalement d’aider les plus vulnérables. Comme le disait si bien le Général de Gaulle : « la seule querelle qui vaille est celle de l’Homme ». Des êtres qui se battent pour donner une voix à tout un chacun m’inspirent tous les jours.

Dans la vision que je me fais du journalisme de solutions, personne n’est à exclure. Les personnes aisées comme les moins favorisées participent ensemble à l’effort commun. La jeunesse est également impliquée. Si les jeunes parviennent à mettre le doigt sur les grandes problématiques qui traversent leur génération par le truchement de cette forme de journalisme, alors tout le monde y gagnera.

Des idées de reportages « porteurs despoirs » qui vous touchent ?

Même si les journalistes sont pris par l’actualité brûlante, ils savent que ce qu’on appelle les « sujets décalés » offrent la possibilité de traiter sous un angle différent une question mille fois débattue. Par exemple ? Quelle solidarité développent des associations qui œuvrent dans le même champ : existe-il des liens entre associations caritatives européennes pour mieux se faire entendre à Bruxelles contre le gaspillage alimentaire ? Une autre piste : les restrictions aux libertés depuis un an s’appuient-elles sur le même type de cadre juridique que chez nous ? Tout reportage sur le thème « comment font les voisins » nourrit le sentiment d’appartenance ou pas… à une même construction voulue par les survivants du dernier grand cataclysme sur notre continent.

Prenons un autre de vos ouvrages, autobiographique, écrit avec un certain Lutz Krusche : Quand nous étions innocents : Un amour franco-allemand. De la France à la Pologne en passant par l’Allemagne, l’Europe fait partie intégrante de votre histoire, de l’itinéraire de votre vie… Quel lien entretenez-vous avec l’Europe ?

La relation avec notre voisin allemand est essentielle pour éviter que les deux côtés du Rhin soient à nouveau ensanglantés.  Lutz, mon mari, est un journaliste allemand. Il a été en poste à Washington, à Londres, à Paris et a pu couvrir toutes les zones alentours. Il a entrepris un périple à travers l’Europe dans sa jeunesse en vue de fuir l’Armée rouge. Pour notre génération, il s’agissait de protéger un avenir commun au sein de l’Europe. Nous savons ce que vaut la liberté, à la fois celle de dire mais également celle de montrer.

En ce sens, je crois que le Prix a une utilité fondamentale. La jeunesse qui va y concourir aura, demain, les leviers de commande. L’idée est donc, pour Reporters d’Espoirs, de mobiliser et de créer une synergie autour des idéaux qui nous rassemblent à travers l’Europe.

Avez-vous un conseil à donner aux jeunes reporters et « apprentis-reporters » –puisqu’il est ouvert à tous, indépendamment de la nature des études, formations ou métiers- qui participent au Prix européen porté par Reporters d’Espoirs ?

J’invite la jeunesse de tous les horizons à candidater à ce Prix européen du jeune reporter. Il transcende les origines sociales, les nationalités mais également les parcours. C’est « l’Europe dans tous ses Etats » ! ■

Propos recueillis par Gilles Vanderpooten et Inès Barbe.

 

Et si vous rejoigniez vous aussi le Prix européen du jeune reporter ?

> Candidatez au Prix ou invitez les belles plumes de 18 à 30 ans de votre connaissance, journalistes ou non, étudiants ou non, à postuler !

 


A propos de Reporters d’Espoirs & du Prix

Le Prix Reporters d’Espoirs met à l’honneur depuis 2004 les journalistes, innovateurs des médias, et étudiants-futurs professionnels des médias, pour leurs sujets traités sous l’angle « problème + solution ». Il a distingué plus de 100 lauréats depuis sa création, et célèbrera en 2021 sa 11e édition. Le Prix a permis à des journalistes de défendre leur travail au sein de leur rédaction, de gagner en notoriété auprès du public, de maintenir ou développer leurs rubriques, ou encore de convaincre leur média de la pertinence du journalisme de solutions. Le Prix s’inscrit dans la mission de Reporters d’Espoirs « pour une info et des médias qui donnent envie d’agir ». Pour en savoir plus : www.reportersdespoirs.org

Paolo Levi, membre du jury du Prix européen : « La Covid19, une extraordinaire occasion de relancer le rêve européen de fraternité ! »

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« J’ai deux patries : l’Italie et la langue française. Cette langue extraordinaire, plastique, c’est mon grand amour. Ma grand-mère napolitaine qui avait fait des études en Suisse me disait : « L’allemand se crache, l’anglais se chicotte, l’italien se chante… seul le français se parle ».

En 2021, le Prix Reporters d’Espoirs se déploie au-delà des frontières, avec un prix spécial dédié aux jeunes de 18 à 30 ans, qui marque l’ambition européenne de l’association. Il est doté de 10 000 euros, grâce au concours de la Fondation du Crédit Mutuel et du Fonds jeunes et innovants. Les candidatures sont ouvertes jusqu’au 15 avril et les modalités pour postuler détaillées ici. A cette occasion, nous rassemblons des personnalités de la culture et des médias, qui nous livrent leurs espoirs en l’Europe, le journalisme et la langue française.

Paolo Levi est journaliste et correspondant à Paris de l’agence italienne de presse Ansa. Il collabore également au quotidien turinois, La Stampa. Né en 1977, il fait ses études au Lycée français de Rome (lycée Chateaubriand) puis en Sciences Politiques à l’Université de Rome (La Sapienza) ; exerce 5 années durant comme correspondant à Bruxelles pour la presse italienne ; s’installe à Paris où il travaille depuis 12 ans. Il est régulièrement invité sur les plateaux télé et radio (BFM-TV, Arte-28 Minutes, C dans l’Air, L’Info du Vrai, L’Emission Politique, On Refait le Monde…).

Paolo rejoint le jury du Prix Européen du jeune reporter organisé par Reporters d’Espoirs, auxquels les jeunes de 18 à 30 ans sont invités à proposer un reportage de « journalisme de solutions » (modalités sur www.reportersdespoirsorg/prixeuropeen). A cette occasion, il s’entretient avec Gilles Vanderpooten, directeur de l’ONG (janvier 2021).

 

Paolo, vous n’êtes à l’origine pas très porté sur le journalisme de solutions.

Pendant longtemps je me suis effectivement adonné à un journalisme plutôt critique. Car il est toujours plus drôle, et perçu comme plus intelligent, de démonter, de critiquer. « Good news, are no news » dit un vieil adage anglo-saxon. La limite de cette conception est que l’on peut se tirer une balle dans le pied à force d’amplifier la négativité. Aussi je me suis dit qu’il fallait décrire l’autre versant. Sans abdiquer l’esprit critique, sans décrire le monde merveilleux d’Amélie Poulain, mais pour suggérer autre chose, des voies pour avancer.

L’espoir est une notion qui vous parle ?

Il faut porter l’espoir de temps en temps. Si personne ne le fait, c’est fatalement la prépondérance du désespoir. Assez des diseurs de mauvaises nouvelles qui voudraient nous entrainer avec eux dans un pessimisme cosmique !  Il existe aujourd’hui une pénurie d’optimisme criante, or je prétends que l’espoir est devant nous. On aurait juste besoin d’un peu plus d’ « optimistes de service ».

Pourtant, en ayant diagnostiqué que le virus ne s’arrêterait pas aux frontières de l’Italie, vous étiez plutôt dans le registre de l’annonciateur de catastrophe…

Lorsque je quitte l’Italie en février 2020, il y a une conscience aigüe du virus : à la descente de l’avion, un mur de soignants vous attend pour prendre votre température. Lorsque je retourne en France, c’est le monde d’Amélie Poulain. Invité sur France 5, et ayant pris conscience que le virus ne s’arrêterait certainement pas à la frontière, tout comme le nuage de Tchernobyl en son temps, je dis en substance « on est en guerre, réveillez-vous ! ». Suite à cela, pendant plusieurs semaines, des troupes de télévision ont accouru devant chez moi. Je me suis retrouvé comme disait Andy Warhol avec mon « quart d’heure de célébrité ». Cela aurait été drôle si ce n’était pas tragique.

Vous vous dites à ce moment-là qu’annoncer le désastre ne suffirait pas.

Le problème est qu’en disant le désastre, on contribue à le réaliser. Si l’on est trop souvent porteur de malheur, on contribue au malheur. La parole, les mots, peuvent être puissants. Alors j’ai voulu en même temps porter l’espoir, en disant aussi qu’il y avait un extraordinaire alignement des astres et que cette crise sanitaire, cumulée au Brexit, était aussi annonciatrice d’un grand sursaut européen, un tournant historique, qui j’en suis persuadé finira dans les livres d’histoire.  Confiné à Paris, j’ai passé mes journées sur le toit de mon immeuble à Montmartre. Et là, j’ai twitté, des messages positifs, d’espoir. Et j’ai précisé mon sentiment : cela ne serait qu’une traversée du désert… car ensuite on pourrait vivre un miracle européen, pas seulement du point de vue économique –j’espère de nouvelles Trente Glorieuses !-, mais une explosion de créativité notamment dans la production de livres, de romans… Une nouvelle vague du cinéma. L’histoire nous l’a appris : après chaque période moyenâgeuse, chaque crise, il y a toujours une renaissance. Elle est à nos portes. Il faut se serrer les coudes pour qu’elle se produise et surtout se poser en bâtisseurs plutôt qu’en démolisseurs.

Votre optimisme s’exerce alors à propos d’Europe, ce qui n’est pas si fréquent. Car « l’Europe, l’Europe, l’Europe… » certains déchantent et beaucoup ne s’y reconnaissent pas.

Il y a un an, avec l’arrivée de la Covid19, certaines grandes puissances étrangères comme la Chine, épaulées par des champions du pessimisme à l’intérieur-même de notre magnifique Union, voulaient faire passer le message que l’Europe était « fracturée ». J’ai voulu retourner le discours ambiant. Elle vivait une traversée du désert certes, mais c’était aussi une extraordinaire occasion de relancer le rêve européen de fraternité !

Au bout de moins d’un an, ce que je prétendais s’est vérifié : l’Europe de l’austérité que les peuples européens ne supportaient plus a cédé en une semaine ; le plan de relance européen, qui s’appuie sur la mutualisation de la dette, est une révolution copernicienne. Une Europe plus humaine, plus sociale, plus attentive et empathique est en train de se construire.  On a fait plus en trois mois qu’en 30 ans ! Mais ça, qui le dit ? Or être patriote, et aimer la France aujourd’hui, c’est aimer l’Europe. Tous seuls nos pays vont se faire manger avec les baguettes, comme des rouleaux de printemps. La nouvelle souveraineté doit être européenne. Umberto Eco disait que lorsqu’il voyageait à Tokyo ou à New York, il était frappé de s’entendre dire « Vous, les européens », alors même que nous, européens, sommes les derniers à nous définir comme tels !

Le rêve -culturel- européen, incarné notamment par Erasmus, vous l’incarnez à votre manière, en tant qu’Italien expatrié en France.

Difficile pour un romain de se considérer expatrié à Paris. Vous savez, nos deux villes sont liées par un jumelage exclusif quasi centenaire sous la devise : « Seul Rome est digne de Paris. Seul Paris est digne de Rome’. J’ai deux patries : l’Italie et la langue française. Cette langue extraordinaire, plastique, c’est mon grand amour. Ma grand-mère napolitaine qui avait fait des études en Suisse me disait : « L’allemand se crache, l’anglais se chicotte, l’italien se chante… seul le français se parle ». Je me sens Italien, Français, amoureux de leurs langues, traditions, terroirs, ET Européen : trois identités qui se complètent et qui « s’unissent dans la diversité », pour faire référence à la devise de l’Europe, l’une des plus belles qui soient à mon sens.

Propos recueillis par Gilles Vanderpooten, directeur général de l’ONG Reporters d’Espoirs et retranscrits par Inès Barbe.

Et si vous rejoigniez vous aussi le Prix européen du jeune reporter ?

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> Invitez les belles plumes de 18 à 30 ans de votre connaissance, journalistes ou non, étudiants ou non, à postuler !

A propos de Reporters d’Espoirs & du Prix

Le Prix Reporters d’Espoirs met à l’honneur depuis 2004 les journalistes, innovateurs des médias, et étudiants-futurs professionnels des médias, pour leurs sujets traités sous l’angle « problème + solution ». Il a distingué plus de 100 lauréats depuis sa création, et célèbrera en 2021 sa 11e édition. Le Prix a permis à des journalistes de défendre leur travail au sein de leur rédaction, de gagner en notoriété auprès du public, de maintenir ou développer leurs rubriques, ou encore de convaincre leur média de la pertinence du journalisme de solutions. Le Prix s’inscrit dans la mission de Reporters d’Espoirs « pour une info et des médias qui donnent envie d’agir ». Pour en savoir plus : www.reportersdespoirs.org

 

 

 

 

 

 

 

L’écrivaine Leïla Slimani rejoint le jury du Prix européen du jeune reporter

By Agenda, Interviews, L'actu de Reporters d'Espoirs, PrixNo Comments

« J’ai beaucoup d’admiration pour les reporters, pour ceux qui vont sur le terrain et qui nous donnent à voir ce qu’il se passe véritablement à travers le monde. »

En 2021, le Prix Reporters d’Espoirs se déploie au-delà des frontières, avec un prix spécial dédié aux jeunes de 18 à 30 ans, qui marque l’ambition européenne de l’association. Il est doté de 10 000 euros, grâce au concours de la Fondation du Crédit Mutuel et du Fonds jeunes et innovants. Les candidatures sont ouvertes jusqu’au 15 avril et les modalités pour postuler détaillées ici. A cette occasion, nous rassemblons des personnalités de la culture et des médias, qui nous livrent leurs espoirs en l’Europe, le journalisme et la langue française. Premier épisode avec Leïla Slimani.

Journaliste et femme de lettres franco-marocaine, Leïla Slimani a reçu le prix Goncourt pour son deuxième roman, Chanson douce, adapté au cinéma. Eduquée dans la langue de Molière, élève du lycée français Descartes de Rabat, elle a rejoint la France il y a une vingtaine d’années pour y poursuivre des études littéraires puis en sciences politiques, théâtre, et médias. Elle travaille cinq années durant comme journaliste à Jeune Afrique, avant de se consacrer pleinement à la littérature. Choisie par ailleurs comme conseillère du président de la République sur les questions de francophonie, elle se fait l’ambassadrice de la langue française en Europe et dans le monde.

Gilles Vanderpooten – Merci Leïla de nous faire le plaisir et l’honneur de rejoindre le jury de cette première édition du Prix européen du jeune reporter ! En quoi partagez-vous la démarche qui anime Reporters d’Espoirs ?

Leïla Slimani – J’ai beaucoup d’admiration pour les reporters, pour ceux qui vont sur le terrain et qui nous donnent à voir ce qu’il se passe véritablement à travers le monde. Ils nous montrent la façon dont les gens essayent de vivre, de se battre et de protéger leur dignité au quotidien. Je suis assez admirative de l’exercice même du reportage d’un point de vue technique. C’est sûrement ce qui se rapproche le plus de ma pratique de l’écriture.

C’est d’ailleurs dans le journalisme que vous avez fait vos débuts.

Absolument. J’ai d’abord été journaliste à Jeune Afrique. J’ai toujours préféré le reportage, autrement dit le fait d’aller au contact du terrain, au contact des gens. C’est un exercice qui me plaisait beaucoup. Puis, à travers l’écriture, j’ai apprécié restituer non seulement une parole mais également une atmosphère.

Travailler à Jeune Afrique, était-ce un moyen de maintenir un lien avec le continent avec lequel vous aviez géographiquement pris vos distances en rejoignant la France ?

Ce n’était pas vraiment pour maintenir le lien mais plutôt pour le créer. J’avais le sentiment d’avoir grandi au Maroc mais dans une bulle. Je n’avais pas de contact avec ce pays, pas connu de manière profonde les grandes problématiques qui le traversaient. En réalité, c’était une manière de créer ce lien qui n’existait pas.

 Avez-vous pu explorer ce lien à travers des initiatives porteuses d’espoirs ?

Bien sûr. Je vous dirai même que, parfois, ce ne sont pas forcément les initiatives mais surtout les gens qui sont porteurs d’espoirs. Tout au long de votre vie, vous rencontrez des personnes qui vivent des moments douloureux, vous avez l’impression que cela relève d’une grande injustice et pourtant elles restent optimistes, d’une grande dignité et réussissent à se concentrer sur le côté positif de leur situation. A mon sens, c’est cette capacité à croire en l’avenir qui est porteuse d’espoirs.

 L’Europe est-elle une entité qui vous importe d’un point de vue culturel, littéraire, ou politique ?

Je fais partie de l’une des dernières générations qui a vraiment cru en l’Europe et qui y plaçait beaucoup d’espoirs. Cette génération qui voyait ERASMUS et la construction européenne comme quelque chose d’extraordinaire, comme une victoire sur la guerre. Il est vrai que, lorsque j’étais à Sciences Po, nous étions très nombreux à rêver de devenir fonctionnaire européen, de travailler pour cette entité qui, malheureusement aujourd’hui, a perdu sa capacité de séduction auprès des jeunes. A mes yeux, l’idée européenne demeure extraordinaire. Etant allée vivre en Hongrie en 2004, au moment de l’adhésion des pays d’Europe de l’Est à l’Union européenne, je reste influencée par les écrivains européens, surtout les écrivains d’Europe centrale.

 L’Europe peut-elle tout de même encore susciter une appétence ?

Malheureusement, très peu s’intéressent de manière profonde et au-delà des apparences à l’idée même de l’Europe. Souvent manipulés par la consécration du retour à la souveraineté, la plupart des gens ne possèdent pas un rapport profond avec le passé. Notre société ainsi que notre époque valorisent essentiellement le présent et se méfient de plus en plus des discours sur le passé, ces derniers étant considérés comme nostalgiques voire conservateurs. Or, il faut dire que nous ne pouvons pas comprendre notre présent sans nous plonger dans notre passé. C’est une vision qui manque aujourd’hui.

« Aux jeunes reporters, je dis : prenez avant tout du plaisir à écrire ! Le fond comme la forme jouent un rôle dans le lien que vous allez établir avec votre lecteur et dans l’intérêt que votre reportage va susciter. Développez et travaillez votre style littéraire ! Car apporter sa touche personnelle à travers son écriture, c’est ce qui rend les reportages si beaux et agréables à lire. »

Le journaliste a-t-il un rôle à jouer pour rétablir ce lien manquant entre histoire, présent, et même avenir, que vous considérez nécessaire pour nous aider à nous projeter de manière constructive ?

Le journaliste doit mettre en lumière les perspectives en se plongeant d’emblée dans les racines des évènements. Il doit nous offrir un éclairage sur le passé, sur les origines tout en permettant une projection vers l’avenir. Il est essentiel que le journaliste ait cet intérêt pour l’Histoire. Je ne vois pas le journalisme comme une simple photographie du présent, cela resterait très incomplet.

En tant que Représentante du Président de la République pour la Francophonie, êtes-vous confiante dans le français comme langue d’avenir, notamment sur le plan européen alors même que nos amis britanniques ont quitté l’Union?

Je suis tout à fait confiante à cet égard. Je ne peux évidemment pas me réjouir du Brexit puisque le Royaume-Uni est un pays que j’apprécie énormément, un pays qui a apporté beaucoup à l’Europe. Toutefois, quitter l’Union européenne a été un choix de la population et doit donc être respecté. Cela va ainsi créer une opportunité, dont la Francophonie va se saisir, de défendre et promouvoir l’usage du français dans les institutions européennes. Le français est d’ailleurs une langue des institutions internationales qui a tendance à être « écrasée » par l’anglais lors de la rédaction des rapports.

Y a-t-il des reportages « porteurs d’espoirs » que vous auriez réalisés à l’époque où vous étiez journaliste ou qui vous ont touché récemment ?

J’ai été très touchée par l’ensemble des reportages portant sur les initiatives permettant aux migrants de vivre dans une plus grande dignité. Tous les reportages qui mettent en avant l’avenir commun de ces migrants qui arrivent et des personnes qui les accueillent en Méditerranée notamment sur les îles grecques, en Italie ou encore en France dans la Vallée de la Roya. Je suis généralement très touchée par ce genre de reportages qui prônent une autre image de la solidarité européenne.

Avez-vous un conseil à adresser aux jeunes et apprentis-reporters qui participent au Prix européen Reporters d’espoirs ?

En tant qu’écrivaine, je souhaite que ces jeunes reporters prennent avant tout du plaisir à écrire. Le fond mais également la forme jouent un rôle dans le lien que vous allez établir avec votre lecteur et dans l’intérêt que votre reportage va susciter. N’hésitez donc pas à développer et à travailler votre style littéraire. Dans le magazine en ligne intitulé Les Jours que je lis assez souvent, chaque reporter apporte sa touche personnelle à travers son écriture, c’est ce qui rend les reportages si beaux et agréables à lire.

Enfin, je conseille aux jeunes de lire les romans mais aussi les reportages de grands reporters littéraires qui demeurent intemporels, comme Joseph Kessel. Une plume singulière et reconnaissable constitue souvent la marque des plus beaux reportages. ■

Propos recueillis par Gilles Vanderpooten, directeur général de l’ONG Reporters d’Espoirs et retranscrits par Inès Barbe.

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Le Prix Reporters d’Espoirs met à l’honneur depuis 2004 les journalistes, innovateurs des médias, et étudiants-futurs professionnels des médias, pour leurs sujets traités sous l’angle « problème + solution ». Il a distingué plus de 100 lauréats depuis sa création, et célèbrera en 2021 sa 11e édition. Le Prix a permis à des journalistes de défendre leur travail au sein de leur rédaction, de gagner en notoriété auprès du public, de maintenir ou développer leurs rubriques, ou encore de convaincre leur média de la pertinence du journalisme de solutions. Le Prix s’inscrit dans la mission de Reporters d’Espoirs « pour une info et des médias qui donnent envie d’agir ». Pour en savoir plus : www.reportersdespoirs.org