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« J’ai le sentiment qu’un monde plus empathique est en train de se construire, mais dont peu de médias parlent » Etienne Pflimlin, président de la Fondation du Crédit Mutuel

By 7 juin 2021août 20th, 2021No Comments

Étienne Pflimlin est le président de la Fondation du Crédit Mutuel, qui œuvre à la promotion de la lecture et de la langue française, avec une forte dimension de lutte contre l’exclusion économique et sociale. La fondation a soutenu plus de 1500 actions de terrain depuis sa création, et a permis de donner une dimension européenne au Prix Reporters d’Espoirs en direction des jeunes de 18 à 30 ans. Ancien président du Crédit Mutuel, européen convaincu, Etienne Pflimlin partage son sentiment quant au traitement médiatique des questions européennes.


La Fondation du Crédit Mutuel que vous présidez est axée sur la promotion de la lecture et de la langue française. Qu’est-ce qui a motivé cet engagement ?

En créant la Fondation avec comme axe principal la promotion de la lecture et la solidarité, nous avons souhaité mettre l’accent sur l’éducation au sens de la liberté de pensée et de l’ouverture aux autres. Je suis convaincu que la lecture et l’apprentissage de la langue française sont des vecteurs à la fois d’autonomie, d’insertion économique et sociale et de valeurs de partage.

Pouvez-vous citer quelques exemples d’actions soutenues qui vous tiennent à cœur ?

Nous soutenons deux types d’initiatives : d’une part des actions de prévention de l’illettrisme à destination de la petite enfance ; d’autre part des actions d’accompagnement vers l’insertion via les apprentissages des savoirs de base – lecture, écriture, calcul.

Pour attribuer les aides, nous nous appuyons sur les 18 fédérations régionales du Crédit Mutuel : nous avons toujours misé sur le partenariat national avec les structures régionales et locales. C’est ce que j’appelle le coefficient multiplicateur : avec une mobilisation collective du Crédit Mutuel, des associations, du secteur public, autour d’un projet, on peut faire bouger les choses.

Si je devais mentionner un programme qui me tient à cœur, ce serait Lire la ville que nous avons lancé en 1992 avec l’Académie de Créteil, et qui a essaimé en Alsace, dans les Hauts-de France, en PACA, etc. Il amène les élèves, accompagnés par leurs enseignants, à explorer et mieux comprendre leur environnement bâti, les espaces et l’urbanisme. Les enfants choisissent un sujet, se documentent, rencontrent des spécialistes et mènent leur enquête pour proposer une restitution originale du fruit de leur travail. Tous les formats sont possibles : romans, nouvelles, pièces de théâtre, photos, films, sites Internet, maquettes, sculptures. Je suis frappé par les trésors de créativité qui sont déployés par ces jeunes.

Nous avons toujours souhaité suivre dans la durée les projets que nous menons ou finançons. Cela nous permet d’en constater les bénéfices concrets sur le terrain. Que ce soit pour une action structurante comme Lire la Ville, ou pour une manifestation comme le Festival de la Correspondance de Grignan qui célèbre formidablement bien l’art épistolaire et que nous soutenons main dans la main avec le Crédit Mutuel Dauphiné-Vivarais.

L’Europe, à vos yeux, par votre parcours et votre histoire familiale, est une évidence !

L’Europe a été une évidence dès le départ.

Je suis Alsacien, et pour les Alsaciens la dimension européenne est l’un des facteurs à vocation naturelle d’ouverture, de paix et d’ouverture, comme l’est le partenariat franco-allemand. S’y ajoute la dimension familiale, l’engagement constant de mon père en faveur de l’Europe ayant été déterminant. Il fut ministre de De Gaulle, dont il quitta le gouvernement le jour où, lors d’une conférence de presse, le président se moqua des européens. Cette divergence fondamentale illustre des convictions fortes qui m’ont indéniablement nourri.

Concernant le Crédit Mutuel, il a pour origine, dans sa composante alsacienne, Frédéric-Guillaume Raiffeisen, qui a posé les bases du mouvement coopératif au milieu du XIXe siècle. Il a donné naissance aux premières caisses de crédit, en secours aux agriculteurs pour lutter contre l’usure et la misère – elles sont à l’origine de différentes banques mutualistes, comme le Crédit Mutuel en France ou le groupe Raiffeisen en Allemagne, en Autriche, en Suisse et en Pologne. Naturellement, je me suis impliqué dans la promotion de ce modèle coopératif au plan européen, au sein de Coopératives Europe, ou de l’Association européenne des banques coopératives. Nous avons notamment obtenu un statut de Société coopérative européenne, et la reconnaissance de la spécificité du modèle d’entreprise coopérative, selon lequel nous avons toujours refusé toute forme de spéculation financière. Ainsi le Crédit Mutuel n’a jamais voulu être coté en bourse.

Merci de permettre à ce « Prix européen du jeune reporter » d’exister ! En quoi vous retrouvez-vous dans cette initiative ?

Je m’y retrouve à double titre. Dans l’intitulé de ce prix, il y a l’Europe, valeur fondamentale ; et il y a les jeunes, qui ont grandement besoin de soutien aujourd’hui. C’est une démarche positive et fructueuse dans cette période mouvementée.De plus ce prix rejoint l’une des orientations de la Fondation, le soutien des projets à dimension internationale et européenne. J’ai été frappé par le nombre de candidatures qui prouvent, d’année en année, l’importance et la qualité des initiatives portées par votre association, Reporters d’Espoirs, que j’estime.

A propos de médias : comment décririez-vous votre relation à l’information ?

Ma relation à l’information est devenue de plus en plus sélective ! Je trouve qu’il y un manque de profondeur et de perspective dans l’information quotidienne et une place excessive donnée aux faits divers. La première chose que je fais le matin, c’est de lire La Croix que je reçois dès 7h30. C’est un journal de grande qualité avec une réflexion stimulante. Le Point a une analyse critique que je partage. Je regarde régulièrement Arte et l’émission 28 minutes qui suit le journal. Je lis aussi Le Monde sur Internet.

 A propos de la couverture journalistique de l’Europe : y-a-t-il des approches que vous appréciez particulièrement ? Des sujets qui manquent à l’appel ?

Je pense qu’il y a une sous-information sur les questions européennes, à la fois quantitative et qualitative. En réalité, l’Europe occupe peu de place dans les médias, surtout audiovisuels – à l’exception d’Arte. Lorsque l’on en parle, c’est le plus souvent de façon instrumentalisée et négative, et cela participe au climat d’ignorance et de défiance vis-à-vis de l’Europe. Le 9 mai dernier, lors de la journée de l’Europe et alors que la Commission Européenne lançait sa grande consultation citoyenne sur l’avenir de l’Europe, j’ai été frappé de n’en voir aucune mention dans l’un des journaux télévisés les plus courus de France.
Je trouve que les médias n’ont pas toujours les bonnes priorités. Par exemple sur la manière dont le Covid est traité. C’est bien évidemment un sujet important et dramatique, mais il y a un excès dans son traitement, une façon systématique et critique de toutes les initiatives des pouvoirs publics, sans parler de l’exhibitionnisme des scientifiques. La polémique induite sur les divergences Paris-Province n’a fait que créer une fracture dans un moment qui nécessitait de la solidarité. J’ai une formation scientifique et je suis très frappé par les incertitudes qu’il y a sur ce virus, et donc par la difficulté à donner des réponses certifiées comme certains le font ou le relaient avec un manque de distance.

Avez-vous des attentes et des espérances à l’égard des médias pour donner envie d’Europe ?

Les questions européennes sont complexes, aussi je pense qu’il est important de remédier au manque de pédagogie dans les médias. Il y a une très grande difficulté à faire connaître des réussites. Pourquoi ne pas donner à voir les aspects constructifs de ce qui se passe en Europe ? J’ai le sentiment qu’un monde plus empathique est en train de se construire, mais dont peu de médias parlent. C’est pourtant aussi une Europe sociale qui est en train de se dessiner à l’issue de la crise et du plan de relance.

Un message à adresser à la jeunesse européenne – notamment aux jeunes de 18 à 30 ans qui participent au Prix européen Reporters d’espoirs ?

Je leur dirais que le nouveau monde qui est en train d’apparaître, c’est le leur. La jeunesse a une double responsabilité. La première est de maîtriser ce monde : les jeunes sont plus à l’aise avec la technologie mais cela ne signifie pas qu’ils la maîtrisent. La deuxième est de construire ce nouveau monde. Beaucoup reste à construire notamment sur le plan de l’écologie et de nouvelles formes de solidarités. Il est probable que les solutions viendront de la base et non du sommet. Pour cela, il est primordial d’avoir une ouverture d’esprit critique par rapport à soi, à la société et au reste du monde. ■

Propos recueillis par Gilles Vanderpooten

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