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Morgane Anneix

« Les Français peuvent éprouver une certaine difficulté à assumer leur identité européenne » – Dorothée Merville, directrice de la Fondation Hippocrène

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Dorothée Merville est directrice de la Fondation Hippocrène, qui depuis 1992 œuvre à « donner le goût de l’Europe aux jeunes Européens ». Membre du jury du Prix européen du jeune reporter 2022, elle revient dans cette interview sur le travail de la Fondation et la relation entre journalistes et Europe.


Comment définir l’Europe ?

A la Fondation Hippocrène, nous comprenons par-là l’Union Européenne, cet ensemble politique qui donne accès à un panel de droits comme de devoirs, et les citoyens qui la composent. Pour reprendre ce que nous a dit un élève d’école maternelle de cinq ans, lauréat de l’un de nos prix : « l’Europe, c’est tous les amis de la France ».

Comment donner aux citoyens le goût d’une Europe qu’on dit éloignée de la vie quotidienne ?

Partir du quotidien pour montrer qu’il existe un lien indissociable entre notre vie de tous les jours et l’Europe ; donner à voir ce qui unit notre échelle locale avec celle, supranationale, de l’Europe ; établir un lien entre elle et ce qui nous touche les uns et les autres. Par exemple, montrer à un jeune qui se sent très concerné par le climat que l’Europe partage sa sensibilité et peut l’aider dans son engagement.

En France, le taux d’abstention des 18-35 ans lors des dernières élections européennes était de 60%. Comment les intéresser davantage ?

Lorsqu’on analyse d’un peu plus près les enquêtes d’opinion, on constate que les jeunes se sentent profondément européens. Ce qui est compliqué par rapport aux élections, comme pour tout scrutin, c’est la difficulté à engager les jeunes dans la politique. Car leur engagement a changé : il est dans l’action et sur le terrain plus que dans les discours et la politique.

Pour pousser les jeunes à réinvestir cette sphère politique européenne, je crois qu’il faut leur donner envie de prendre goût à l’Europe, en leur permettant de se saisir des bases de son fonctionnement – c’est ce à quoi nous travaillons avec la Fondation. Nous soutenons de nombreuses initiatives pour l’Europe et la jeunesse, environ 40 projets par an. Depuis 2010, nous organisons le « Prix Hippocrène de l’éducation à l’Europe » en collaboration avec l’Education Nationale, pour mettre en lumière des projets issus de partenariats entre des classes françaises et d’autres pays. Un moyen particulièrement efficace pour que ces jeunes vivent l’Europe de manière concrète.

Comment percevez-vous le rapport des Français à l’identité européenne ?

Les Français éprouvent une certaine difficulté à assumer cette identité : ils ont peut-être l’impression de renier leur attachement national, alors que les deux sont parfaitement compatibles !

Votre fondation soutient de nombreux projets de médias européens. Pourquoi ?

On reproche aux médias de parler peu d’Europe ; et lorsque c’est le cas, de le faire de manière peu adaptée. L’Europe est parfois réduite à « Bruxelles », avec sa sphère très technique et politique ; l’information ne fait pas le lien avec le quotidien des uns et des autres, et ne parvient donc pas à toucher le citoyen.

C’est pour cela que nous avons choisi de soutenir des médias indépendants, opérant souvent sous statut associatif, qui rendent l’Europe concrète. C’est le cas d’Euradio, qui a été créée à Nantes, et qui combine une ligne éditoriale locale et européenne.  

Quel peut être, selon vous, le rôle d’un journaliste couvrant l’Europe ?

Pas tant de parler d’Europe, que d’avoir une lecture européenne des évènements nationaux. On ne demande pas à un journaliste qui traite l’actualité française de raconter celle de la Suède ou de la Lettonie, mais d’établir un lien avec ce qui peut se passer dans d’autres pays européens. On l’a constaté dans le traitement de la crise sanitaire : connaître la façon dont d’autres pays gèrent la situation permet d’avoir une grille de lecture plus complète et des clés d’analyse pour se faire une opinion éclairée.

Propos recueillis par Augustin Perraud et Morgane Anneix pour Reporters d’Espoirs.

« Paradoxalement, ce sont les médias britanniques et américains qui racontent le plus l’épopée européenne ! » – Marc Bassets, correspondant en France du quotidien espagnol El Pais

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Aujourd’hui correspondant en France pour le quotidien espagnol El Pais, Marc Bassets a couvert l’actualité de nombreux pays européens comme la France et l’Allemagne ainsi que celle des institutions européennes à Bruxelles. Il a passé près de dix ans à Washington, séjour qui lui a inspiré son livre Otoño americano. Marqué par ces expériences des deux parts de l’Atlantique, il nous raconte dans cette interview le métier de correspondant et journaliste tourné vers le monde.


Pour vous, qu’est-ce que l’Europe ?

Les définitions sont multiples, n’est-ce pas ? C’est là que réside tout l’enjeu, notamment pour les journalistes qui la décryptent. L’Europe, c’est tout d’abord une histoire traumatique, un espace géographique où certains des pires crimes du XXe siècle ont été commis. C’est également un projet politique défendant de grandes valeurs, comme la démocratie ou les droits de l’Homme. Enfin, à un niveau personnel, l’Europe est aussi ma terre, ma patrie. Né à Barcelone, je suis catalan et espagnol, et je me sens surtout européen.

Quel espoir portez-vous pour ce continent et sa cohésion ?

J’adhère assez à cette phrase de l’écrivain espagnol Xavier Cercas : « L’Europe est la seule utopie raisonnable qui nous reste ». En tant que citoyen et Européen, je souhaite une Europe plus forte, plus unie, plus fédéraliste. Mais je ne pense pas qu’aujourd’hui, les conditions soient réunies à cet effet : si les années Covid-19 nous ont peut-être rapproché sur le plan économique, et l’invasion de l’Ukraine sur le plan militaire, il me semble qu’à chaque crise, l’Europe fait deux pas en avant et un en arrière.

Existe-t-il un « journalisme européen » ?

Je n’aime pas trop coller de telles étiquettes au journalisme. Il existe des traditions journalistiques, un certain style anglo-saxon, allemand, français etc., davantage liées aux nations donc qu’au continent européen. D’expérience, je pense qu’il y a quelque chose à apprendre dans chaque tradition. Car ce qui compte finalement, c’est de faire du bon journalisme, avec des faits bien sourcés, expliqués et informatifs.

Vous avez étudié « l’euro-journalisme » au CUEJ, l’école de journalisme de Strasbourg. Cette formation a-t-elle d’autant plus influencé votre sensibilité ?

Ces années d’études m’ont certainement aidé à adopter une optique européenne dans la quasi-totalité des sujets que je traite. Elles m’ont appris que depuis longtemps déjà, la politique intérieure allemande ou espagnole s’inscrivent dans une entité plus large qui les dépassent. Il est très utile de penser en termes de continent, tout autant que d’institutions de l’Union Européenne. Voilà pourquoi il faut à mon avis appréhender les sujets y compris locaux avec une approche globale.

Comment raconter un pays lorsqu’on y est correspondant d’un média étranger ?

La France est si proche de l’Espagne qu’elle n’est pas très exotique pour mes compatriotes. Néanmoins, beaucoup de lieux communs ont été construits au fil de l’histoire, en raison du voisinage et du contact très étroit entre ces deux pays. Mon défi en tant que correspondant est de raconter un pays que l’on connaît déjà un peu, en allant au-delà de l’image, des préjugés et clichés. Je couvre bien sûr les actualités du jour, mais à travers ces évènements, j’essaie aussi et surtout de raconter « l’âme » d’un pays. Pas seulement à un public espagnol, car près de la moitié du lectorat en ligne de El Pais se trouve en Amérique Latine. Et cette audience, beaucoup plus éloignée de la France, en a encore d’autres images.

La décennie que vous avez passée aux Etats-Unis vous a-t-elle amené à changer le regard que vous portez sur notre continent ?

C’est aux Etats-Unis que j’ai découvert que je suis européen. Là-bas, on réalise que finalement, par comparaison, les différences entre Allemands, Français, Italiens etc. sont assez minces.

J’y ai également observé le phénomène du populisme radical qui se développait alors aussi en Europe, avec le Brexit ou encore la montée de l’extrême droite dans plusieurs pays, dont l’Italie, l’Allemagne et l’Espagne. Je suis arrivé en France en février 2017, juste après la victoire de Trump, et en plein milieu de la campagne d’Emmanuel Macron contre Marine Le Pen. Mon expérience américaine m’a permis d’appréhender cette élection française sous un autre angle, peut-être même de mieux la comprendre.

Vous avez déclaré que « plus on connaît les Etats-Unis, plus ils deviennent mystérieux ». Diriez-vous la même chose de l’Union Européenne ?

Les Etats-Unis m’étaient complètement étrangers et exotiques alors que l’Europe, du moins dans sa partie occidentale, ne l’était pas.

Un collègue m’a un jour glissé que pour réaliser un livre sur un pays étranger, il fallait soit y passer trois semaines, ou bien y vivre pendant trente ans. Dans le premier cas, on en ressort avec une image très superficielle, en s’en tenant aux premières impressions. Mais une fois qu’on y passe plus de temps, la réalité apparait bien plus complexe. Il faut beaucoup de temps pour comprendre un pays, et c’est vrai aussi pour la France : plus on s’y attarde, plus ce sont des questions plutôt que des réponses qui émergent.

Les médias doivent-ils se donner pour mission de parler d’Europe ?

Je suis très attaché à la pluralité des médias et je ne crois donc pas qu’il faut leur imposer une telle mission. Mais bien sûr, il faut informer sur l’Europe parce qu’en tant que continent et ensemble d’institutions, elle a un impact immense sur tous ses habitants. La Commission et le Parlement européen sont probablement plus influents sur la vie des Français que l’Assemblée Nationale. Ce n’est donc pas pour promouvoir des valeurs ou défendre le projet européen, mais simplement pour informer que les médias doivent s’emparer du sujet.

Que faudrait-il améliorer dans la manière dont les médias traitent de la question européenne ?

L’Europe a probablement besoin d’un peu plus d’émotions et d’épique. Si je compare Bruxelles à Washington, il y a un certain romantisme dans la politique américaine que l’on ne retrouve pas ici. Peut-être l’absence de mythologie européenne est-elle liée au fait qu’il n’y pas vraiment de nation européenne, mais bien 27 pays et autant de sentiments nationaux.

Et puis, il n’y pas non plus de journaux européens qui racontent l’Europe d’un point de vue européen. Paradoxalement, les quelques journaux les plus influents de ce point de vue nous viennent des Anglo-Saxons, comme le Financial Times ou Politico – un journal de Washington qui dispose d’une antenne bruxelloise. Ce sont les Britanniques et les Américains qui racontent l’épopée européenne !

Les médias espagnols vous paraissent-ils davantage preneurs d’histoires constructives que les médias français ?

En Espagne, il y a encore plus de tension informative qu’en France. Il y a d’autant plus de batailles médiatiques que la politique y est très déclarative, et les attaques contre l’autre très fréquentes. En cela l’Espagne est peut-être plus proche encore des Etats-Unis.

En même temps, j’observe qu’il y a beaucoup d’idées constructives relayées dans la presse. Cela n’entre peut-être pas exactement dans le champ du journalisme de solutions, mais pendant la pandémie, notre service scientifique a réalisé une excellente infographie sur la propagation du Covid-19 par les aérosols. C’était en octobre 2020, à un moment où régnait encore beaucoup d’incertitude autour de ce virus. Ce graphique a permis de sauver des vies. Ce service public qui consiste à donner des informations utiles, à ne pas seulement raconter les crises mais aussi comment l’on s’en sort, est à mon avis bien ancré en Espagne.

En quoi, d’après vous, le journalisme de solutions est-il porteur de sens ?

Je pense que tout journaliste se doit d’essayer d’expliquer le monde tel qu’il est. Or, le surplus d’informations anxiogènes auquel nous faisons face aujourd’hui ne reflète pas la réalité. Notre attention est automatiquement attirée par le conflit, mais cela crée une image déformée du réel. Steven Pinker, psychologue américain et ardent défenseur de l’optimisme, explique que même dans un futur utopique, s’il restait ne serait-ce qu’une personne souffrant de faim, les médias s’empareraient de la nouvelle.

J’espère simplement que lorsque les gens lisent des journaux de qualité, cela les incite à agir en tant que citoyen. Les chroniques sur la guerre en Ukraine amènent beaucoup de gens à s’engager. Je pense donc qu’un bon journalisme peut toujours être un journalisme de solutions, dès lors qu’il éveille la conscience du public.

Propos recueillis par Augustin Perraud et Morgane Anneix pour Reporters d’Espoirs

“Le logiciel libre a gagné de nombreuses batailles” – Sylvestre Ledru, directeur de l’ingénierie et responsable France de Mozilla

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Grand contributeur au monde du logiciel libre, Sylvestre Ledru est directeur de l’ingénierie et responsable de Mozilla pour la France. L’organisation est à l’origine du navigateur web Firefox, de l’application de messagerie Thunderbird et d’outils dédiés à un web plus libre, accessible et ouvert à tous de manière sécurisée et respectueuse de la vie privée.


Comment vous êtes-vous intéressé à l’informatique et au monde du logiciel libre (open-source) ?

Comme beaucoup dans l’industrie, j’ai commencé par les jeux vidéo avant de m’intéresser à l’informatique au début des années 1990. À l’époque, on me disait qu’il n’y avait pas d’avenir dans ce secteur et qu’il y aurait beaucoup de chômage ! J’y suis tout de même allé par passion. Et j’ai découvert plein de gens brillants dans le logiciel libre qui me donnaient envie de rejoindre ces communautés pour à la fois apprendre et améliorer l’état de la technologie.

C’est passionnant de voir aujourd’hui comment l’open-source a gagné : que ce soit sur un site web, un logiciel, sur un téléphone, un ordinateur ou un serveur, ces systèmes reposent sur du logiciel libre. Les grandes entreprises du numérique s’en servent pour gagner du temps en adaptant l’outil à leurs besoins et économiser des millions d’euros de licences. Est-ce que Google aurait pu grossir si vite avec du logiciel propriétaire ? Est-ce que Android aurait pu démarrer sans le noyau Linux ?

Est-ce que Mac OS X aurait été un tel succès sans l’utilisation par Apple de briques libres ? Si PHP n’avait pas existé, est-ce que Facebook aurait pu démarrer aussi rapidement ? Que serait AWS (hébergeur cloud le plus utilisé du monde) sans le logiciel libre ?

Quelle est la position des Français dans le monde du logiciel libre ?

En France, nous avons la chance de bénéficier d’études quasiment gratuites et donc de temps libre pour utiliser ces logiciels et les améliorer, contrairement à d’autres pays où les études coûtent cher et requièrent de travailler en parallèle pour survivre. C’est une des raisons pour lesquelles les Français sont très présents dans ce secteur.

L’un des logiciels libres les plus connus est le lecteur vidéo VLC : il est d’origine française. La recherche française a investi dans la création d’outils open-source de machine learning (ex: Scikit-Learn) ou de langages machines bas niveau (ex: OCaml). Les contributeurs les plus actifs de Debian (distribution Linux la plus utilisée pour les serveurs) comportent des Français. Un outil structurant du web d’aujourd’hui, Docker, a été créé par quelques français également… La France est très à la pointe, et les Français sont présents dans toutes les grandes entreprises technologiques du monde. Peut-être est-ce lié à notre culture, à notre devise, ou à un penchant à travailler pour le bien commun qui est ancré. Peut-être est-ce aussi notre esprit critique qui explique notre penchant particulier pour l’informatique.

Mozilla est une des marques les plus connues du monde de l’open-source, une sorte de porte-drapeau.

Mozilla a été créée sur les cendres de Netscape, au début des années 2000 en partant du constat qu’il y avait une meilleure façon de faire du web qu’Internet Explorer – que Microsoft a d’ailleurs délaissé en arrêtant d’investir. À l’époque, Firefox s’appelait la Mozilla Suite, et le navigateur a popularisé des fonctionnalités comme les onglets, le blocage de pop-ups et des mesures liées à la protection de la vie privée… certaines de ces fonctionnalités qui paraissent aujourd’hui évidentes. Au fur et à mesure, des centaines, des milliers de gens se sont mobilisés pour contribuer à améliorer le logiciel ou rapporter des bugs.

Aujourd’hui, Mozilla est une entreprise d’environ 700 salariés dans le monde, doublée d’une fondation. Nous coopérons avec tous les acteurs de la tech, y compris avec nos concurrents, pour développer des fonctionnalités nouvelles, définir des standards et faire avancer le web.

Vous défendez un “Internet accessible, libre et ouvert à tous”. Dans une situation de conflit où le web se ferme à certains endroits, comment parvenez-vous à assurer cette mission ?

Nous ne fournissons pas de connexion Internet ni filaire ni satellitaire, en revanche on investit énormément sur la sécurité : le HTTPS pour tous il y a quelques années avec Let’s Encrypt, le langage bas-niveau Rust ou encore la résolution des failles de sécurité de Firefox en moins de 24h. Le navigateur Tor, basé sur Firefox, permet de brouiller l’origine de la requête web afin d’outrepasser certaines restrictions ou surveillances émises localement. C’est notamment utile pour les journalistes dans une zone de conflit ou un dissident politique. On peut citer ici le cas d’Edward Snowden, lorsqu’il a échangé avec les journalistes du Guardian et du Washington Post. Tor est open-source et on coopère régulièrement pour intégrer des fonctionnalités de Tor dans Firefox.

Avez-vous le sentiment que la conscience progresse quant à l’importance de protéger nos données personnelles ?

Nous avons mis en place l’outil Firefox Monitor pour permettre à chacun de savoir si ses données ont fait partie d’une fuite de données.

Je suis impressionné par le nombre d’appels d’arnaque au CPF (Compte personnel de formation) que l’on peut recevoir. Ces gens exploitent les fuites de données pour vous contacter et vous mettre en confiance, notamment en vous donnant des informations personnelles comme votre adresse.

On a tellement d’informations personnelles sur énormément de systèmes informatiques d’entreprises qu’une fuite est parfois inévitable.

Quand une structure collecte des données sur les utilisateurs, il faut s’assurer qu’elle en ait besoin, qu’elle détient uniquement le minimum nécessaire, sur une durée limitée dans le temps. C’est là que le RGPD [la réglementation européenne sur la Protection des Données] est intéressant et apporte un cadre juridique solide, à tel point qu’il a inspiré les californiens avec le Digital Privacy Act.

Notez que les fake news se nourrissent de l’accumulation des données : les bulles de filtre peuvent vous enfermer, par un algorithme, dans une catégorie de personnes considérées comme intéressées par la désinformation. Et ce sont ces sites de fake news qui sont arrosés de publicités, ce qui a tendance à créer un cercle vicieux pour les algorithmes. Donner un cadre légal et juridique est nécessaire pour lutter contre cela.

Quel est votre regard sur le programme French Tech ? Apporte-t-il quelque chose à Internet tel que vous le concevez ?

Nous avons en France des entreprises qui ont des modèles vertueux, comme Doctolib, BlaBlaCar, Swile ou Alan, dont les modèles économiques ne reposent pas sur l’accumulation de données. La tech en France s’est dynamisée comme jamais ces dernières années. Ces entreprises s’inspirent du management à l’américaine qui est, je pense, assez adapté au monde de la tech, les salaires y sont plus valorisés que par le passé pour conserver les talents français. J’espère qu’un jour, on sera capable de créer des géants européens.

Vous écrivez régulièrement sur différents blogs (linuxfr et votre propre blog) afin de partager votre expertise, vos problématiques et vos solutions.

J’ai la chance de travailler sur des projets à la pointe de la technologie. L’objectif, quand on écrit des billets de blog, c’est d’expliquer notre démarche à des structures qui aimeraient aller dans la bonne direction, et les inspirer pour qu’elles gagnent du temps. Il nous arrive chez Mozilla d’écrire des publications scientifiques qui sont réutilisées par tous les acteurs de la tech, contribuant ainsi à un cercle vertueux d’amélioration des technologies.

Quel est votre rapport personnel à l’information ? Quels médias consultez-vous ? En quelles sources d’information avez-vous confiance ?

Je suis un grand consommateur d’informations. Dans la presse généraliste, je lis Le Monde, Les Jours et Courrier International parce que j’aime avoir du recul sur la France d’un point de vue étranger. Dans la presse technique, je lis Linux Weekly News et Twitter où il existe de bonnes sources véritablement expertes.

Dans les oreilles de Sylvestre Ledru (attention, podcasts spécialisés ! 🙂)

  • IRL de Mozilla (anglais)
  • How to Fix the Internet de l’EFF (anglais)
  • Darknet Diaries de Jack Rhysider (anglais)
  • Open Source Security Podcast de Josh Bressers et Kurt Seifried (anglais)
  • Mécaniques du Journalisme de France Culture
  • Les Odyssées de France Inter

Propos recueillis par Gilles Vanderpooten et Joshua Tabakhoff, Reporters d’Espoirs.

« Le défi réside dans la hiérarchisation des solutions » – L’interview de Valère Corréard, journaliste à France Inter et l’Info Durable

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Journaliste spécialisé sur les enjeux de transition écologique, Valère Corréard intervient sur les ondes de France Inter depuis 2015 avec sa chronique Social Lab. Il est également à l’origine de l’Info Durable, média en ligne dédié au développement durable. Auteur, il publie 25 idées reçues sur l’écologie à déconstruire de toute urgence aux éditions Marabout.


Votre ouvrage veut répondre à des idées reçues à propos de l’écologie. Où les avez-vous glanées ?

J’ai articulé recherches personnelles, notamment sur les réseaux sociaux, appels à témoignages, et sollicitations directes. J’essayais de trouver des récurrences et ainsi des idées qui seraient assez communes mais erronées. Il y aussi des idées reçues que l’on connait tous, souvent le fruit d’un lobbying économique ou politique, ou parfois simples légendes urbaines ancrées dans l’imaginaire collectif sans que l’on en connaisse bien la raison.

Quelles sont les idées reçues les plus tenaces que vous avez relevées ?

D’abord celles relatives au climat, qui proviennent probablement des climatosceptiques qui, même s’ils n’arrivent désormais plus à nous faire tomber dans le déni, minimisent l’urgence de la situation. L’un des exemples les plus flagrants est probablement l’affirmation que le changement climatique a toujours existé et serait donc naturel. Le climat a en effet toujours évolué, mais jamais au rythme que nous constatons : s’il s’est réchauffé entre l’ère glaciaire et aujourd’hui, sur environ dix mille ans, on devrait avoir les mêmes résultats dans le sens inverse en seulement 100 ans. Ce qui signifie un grand problème en termes d’adaptation.

Autre idée reçue : « 2°C, ce n’est pas la mer à boire. On sortira juste un peu plus souvent en terrasse ». C’est la parfaite illustration de l’amalgame entre météo et climat. Deux degrés de variation de la température, ce n’est pas dramatique ; mais l’augmentation de 2°C des températures moyennes à l’échelle du monde, c’est considérable. Le premier cas relève de la météo, alors que le deuxième, témoignant d’un réchauffement global des températures, concerne le climat, qui à son tour influence la météo. Mais pas forcément de seulement 2°C : cela peut être un dôme de chaleur de 49°C comme on l’a vu au Canada l’été dernier, alors que l’on n’est aujourd’hui qu’à un peu plus de 1°C de réchauffement.

Enfin, une autre idée que j’ai trouvée assez horrible : l’écologie ne serait qu’un « truc de riches ». Là, on confond fin du monde et fin du mois, alors que la question est beaucoup plus complexe et multi-dimensionnelle. Ce sont plutôt les populations « riches » qui polluent : l’ONG Oxfam a calculé que les 10% les plus riches de la planète représentent 52% des gaz à effet de serre émis. Mais l’écologie concerne aussi pleinement les gens pauvres, puisque ce sont eux qui pâtissent le plus des conséquences comme la pollution ou la malnutrition. De plus, les personnes en difficulté financière s’intéressent elles aussi à l’écologie. Certaines actions ou changements d’habitude peuvent d’ailleurs être source d’économies. Derrière cette simple idée reçue se cache donc une réalité beaucoup plus nuancée.

Vingt pourcent des idées reçues que vous analysez touchent à notre alimentation : régime végétarien, bio, produits locaux ou en vrac… Pourquoi avoir accordé autant de poids à ce domaine ?

Je ne saurai vous citer une autre action que l’on fait autant de fois par jour que de manger. Plus de 1000 repas par an, voilà qui représente un grand potentiel pour changer son impact environnemental au quotidien. C’est pour cela que je parle aussi de mobilité ou de vêtements. Les idées reçues peuvent souvent nous décourager en nous faisant croire que nous ne pouvons rien faire individuellement, alors que l’on peut tout à fait changer ce qui se répète dans notre vie de tous les jours.

Comment procédez-vous pour « déconstruire » ces idées reçues ?

Travaillant depuis longtemps sur les questions environnementales, j’ai d’abord confronté ce que je savais déjà à des énoncés qui me semblaient questionnables. Ensuite, j’ai effectué un travail de recherche afin de trouver les sources les plus probantes et solides.

Et s’il me restait des doutes, je contactais un expert pour m’éclairer. Vous trouverez donc par exemple dans le livre des extraits d’interviews de Sophie Szopa, coordinatrice de l’un des groupes du GIEC, ou du climatologue François Marie Bréau. J’ai aussi pu interroger un agriculteur bio pour analyser la réalité des contrôles réalisés sur les exploitations agricoles.

En tant que journaliste, que pensez-vous de la couverture du changement climatique dans les médias, notamment à l’aune de la sortie du dernier volet du 6e rapport du GIEC ?

On peut s’interroger sur la sous-représentation du climat dans le traitement de l’actualité. Mais il faut reconnaitre que le sujet progresse nettement : l’écologie et le climat se sont cristallisés dans l’opinion parce que les médias traitent beaucoup plus de ce thème ; il y a une montée en compétences et en vigilance au sein des rédactions sur ce sujet complexe ; et les papiers font de plus en plus le lien entre certains évènements et le changement climatique. J’entends parler de la nécessité d’un « quota climat » dans les médias : tout en comprenant l’initiative, le fait d’imposer un sujet à l’agenda médiatique me pose un problème éthique. Mais évidemment, on peut toujours mieux faire.

Vous chroniquez sur une radio généraliste, France Inter, et dirigez un média spécialisé avec l’Info Durable. Votre approche est-elle spécifique à chacun de ces médias ?

Effectivement, lorsque j’écris une chronique pour la radio, je m’inscris pleinement dans la culture et la ligne éditoriale de France Inter, même si j’y jouis bien sûr de la liberté la plus absolue.

Sur l’Info Durable, nous avons une approche très rigoureuse de ces sujets que nous déclinons sous de nombreux formats. Nous visons un traitement neutre et accessible au grand public, tout en nous positionnant comme un média expert.

La couverture médiatique du changement climatique est très axée sur les problèmes et ce à une échelle internationale sur laquelle les choses avancent lentement. Vous défendez au contraire une vision où chacun peut prendre sa part. Pratiquez-vous le journalisme de solutions dans ce contexte ?

Je suis ancré dans cette démarche depuis un certain temps. Le journalisme de solutions évolue avec son temps et arrive peut-être à maturité en ce moment. Il montre qu’effectivement, on peut également se tourner vers ce qui marche, tout en restant réaliste et solide sur la réalité des enjeux.

Pour moi, le défi réside dans la hiérarchisation des solutions. Je ne fais par exemple pas les mêmes choix éditoriaux entre une solution qui vise à favoriser le recyclage des bouteilles en plastique, une autre qui cherche à réduire son empreinte carbone et une troisième qui tente à revoir ses habitudes alimentaires : les impacts ne sont pas les mêmes. Le journalisme de solutions s’installe pleinement dans la réalité des enjeux et des leviers de changement portés spécifiquement par chaque solution.

Un exemple de la manière dont vous pratiquez ce journalisme de solutions ?

Récemment, j’ai travaillé sur Water Family, une association qui propose que l’écologie fasse partie des matières principales à l’école. Evidemment, je me suis tout de suite interrogé sur la démarche politique en me disant qu’il s’agissait là d’un terrain glissant. Certains mots, comme la bienveillance ou le positivisme – très connotés idéologiquement – me gênaient. Mais rapidement, en allant à la rencontre de son porte-parole Gilles Bœuf, biologiste, je me suis rendu compte que l’association s’inscrivait pleinement dans une démarche d’écologie scientifique. Cela m’a vraiment permis de recentrer ce qu’est l’écologie politique ou idéologique par rapport à l’écologie scientifique.

Ma mécanique, c’est de challenger chaque initiative au regard de ce que je sais et ce qu’on me dit, afin de comprendre la réalité de la solution et ce qu’elle recouvre.  ■

Propos recueillis par Morgane Anneix pour Reporters d’Espoirs.