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Maëlle Widmann

Marie Dougnac, lauréate du prix Européen Jeunes Reporters d’Espoirs

By Prix EUNo Comments

Marie, 24 ans, passionnée de vulgarisation et de géographie, nous offre un reportage éloquent sur le sujet apriori technique de la terre crue. Alternatif au béton, ce matériau utilisé partout dans le monde depuis des siècles est remis au goût du jour en France par la Fabrique Cycle Terre. Plus écologique, plus sain, recyclable à volonté, quasiment inépuisable… Un bel exemple de pratique du passé mise au service de solutions d’avenir.

Elle a reçu le troisième prix ex-aequo dans la catégorie « France » pour son reportage « La construction en terre crue, armée face au béton ».

La construction en terre crue, armée face au béton ? – Marie Dougnac

Et si on recyclait la terre des chantiers pour construire des bâtiments plus sains à l’impact carbone modéré ? C’est l’idée de Cycle Terre, coopérative francilienne subventionnée par l’Union Européenne, dont le projet à la fois social et écologique autour de la construction en terre crue a vocation à s’exporter dans d’autres pays européens, déjà séduits par cette initiative d’économie circulaire.

On le sait peu, mais le béton, omniprésent en ville, émet bien plus de gaz à effet de serre que le secteur de l’aviation (8% contre 3% environ). Pourtant, il existe un matériau de construction plus écologique, plus sain et recyclable à volonté, permettant de construire des logements résistants et bien isolés : la terre qui se trouve sous nos pieds.

Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que la terre crue est la méthode de construction la plus employée au monde – et ce depuis des siècles, de l’Afrique à l’Amérique en passant par l’Europe (on pense aux demeures savoyardes en pisé ou aux murs en torchis des maisons à colombages).

Convaincue que cette pratique n’a rien de précaire ou d’ancestral, la Fabrique Cycle Terre recycle la terre issue des chantiers du Grand Paris pour bâtir en région parisienne des logements, des écoles et même des salles de spectacle.

Pour en savoir plus, direction Sevran (en Seine-Saint-Denis) pour y rencontrer Teddy Dusausaye, directeur général de cette coopérative qui a fait de la terre crue le fondement d’un projet d’économie circulaire à la fois social et écologique, voué à être reproduit ailleurs en France et en Europe.

Des tonnes de terres excavées à valoriser

Chaque année en Île-de-France, plus de 22 millions de tonnes de terre sont excavées, dans le cadre notamment des chantiers du Grand Paris et du métro Grand Paris Express. Une quantité de terre considérable (dont le volume représente une pyramide 2 fois plus haute que la Tour Eiffel), qui a l’avantage d’être puisée assez profondément pour ne pas comporter de pollutions d’origine humaine. Pourtant, déplore Teddy Dusausaye, ces terres sont très peu valorisées. Certaines servent seulement à combler les carrières et à vallonner les parcs, et la plupart parcourent des kilomètres pour finir dans des zones de stockage de déchets qui empiètent sur les sols naturels et agricoles.

D’où l’idée de Cycle Terre : récupérer ces terres excavées non polluées pour les transformer en matériaux de construction en terre crue. Teddy Dusausaye nous détaille les étapes de cette valorisation. Les terres d’excavation, dont la qualité est évaluée directement sur chantier, sont séchées puis broyées dans la région. Elles arrivent ensuite à la Fabrique Cycle Terre, dans un grand hangar moderne et lumineux. Là, elles sont triées en fonction de leur teneur en sable, gravier et argile, avant d’être transformées en quatre matériaux différents : des blocs de terre compressée ou BTC (employés pour construire murs et cloisons), des enduits à base d’argiles, des mortiers de pose (qui servent de joint et de liant) et des panneaux d’argile permettant de doubler les murs et les parois.

Une fois certifiés, ces matériaux serviront à construire des logements collectifs ou sociaux, des maisons individuelles, et, dans 70% des cas, des établissements publics comme des hôpitaux, des écoles ou des gymnases. Sur l’écran de notre guide, les

exemples défilent : à Fontenay-sous-Bois, les locaux de l’école Paul-Langevin mêlent déjà bois et terre crue. À Meulan-en- Yveline, c’est un hôpital que l’on construit avec des briques de terre comprimées, utilisées ici à des fins thérapeutiques. La terre crue devrait aussi servir à construire la salle multisports de 8 000 places commandée pour les Jeux Olympiques de Paris 2024, la future Arena Porte de la Chapelle.

Car Teddy Dusausaye ne le cache pas : le succès est au rendez-vous pour la Fabrique, dont le nombre de devis et de clients explose. Et si la demande est telle, c’est que la terre crue cumule les avantages.

Les bons points de la terre crue

En plus d’être une ressource locale et abondante, la terre crue est saine et ne comporte aucun polluant. Elle est notamment dépourvue de composés organiques volatiles (COV), première source de pollution des espaces intérieurs. Si on n’y ajoute aucun produit chimique, elle devient recyclable à volonté, « ce qui fait de Cycle Terre une entreprise d’économie circulaire », précise Nathalie Piochon, assistante commerciale.

Autre avantage de la terre crue : sa fabrication, comme son nom l’indique, ne nécessite aucune cuisson et reste économe en énergie et en CO2. À l’inverse de celle du béton, qui nécessite d’employer du sable (ressource rare, extraite au détriment de l’environnement et transportée sur des kilomètres) et du ciment (qu’on obtient en brûlant du charbon pour chauffer de la pierre calcaire à très haute température et qui est responsable de 7% des émissions mondiales de gaz à effet de serre). Et à Cycle Terre, la production se veut économe en ressources : « l’eau de pluie est réutilisée, les BTC sont séchées grâce à un système innovant qui récupère la chaleur du toit en verre, et on utilise des fibres 100% naturelles (comme la paille locale) pour renforcer les panneaux de terre » détaille le directeur de l’usine. Certes, on ajoute parfois du sable et du ciment aux BTC pour améliorer leur résistance à l’eau et à l’abrasion, mais le sable est souvent local et cet ajout minime et ponctuel – on n’ajoute que 5% de ciment dans seulement 15% du volume produit.

Isolant acoustique efficace, la terre crue permet aussi de réguler les variations de température et d’humidité, étant dotée d’une forte inertie thermique et d’une capacité à absorber puis relâcher la vapeur d’eau en fonction de l’humidité ambiante.

La terre crue a enfin des qualités esthétiques : agenouillé devant une large palette d’échantillons, Teddy Dusausaye explique qu’il suffit d’ajouter à la terre des pigments naturels pour faire varier sa teinte et obtenir ainsi un nuancier très riche, apte à satisfaire les besoins et les goûts des clients.

Une solide alternative au béton

À chaque étape du cycle de vie du bâtiment (construction, usage et recyclage), la terre crue affiche donc un bilan carbone très léger, qui fait d’elle un moyen efficace pour réduire l’empreinte environnementale du secteur de la construction.

Car du fait de bâtiments mal isolés très énergivores et de l’usage massif du béton (qui, s’il était un pays, serait le 3ème émetteur de gaz à effet de serre), le secteur reste le premier consommateur d’énergie de l’UE et la source de 40% de ses émissions de gaz à effet de serre. Miser sur la terre crue permettrait donc à l’Europe de répondre à ses objectifs stratégiques et environnementaux : atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 et gérer la flambée des prix de l’énergie.

Teddy Dusausaye souligne d’ailleurs que si la terre crue a connu une évolution bien plus rapide que celle du bois, c’est surtout grâce aux nouveaux impératifs environnementaux européens : la directive sur la performance énergétique des bâtiments, qui impose depuis 2022 la rénovation des bâtiments classés G et les constructions « neutres » en carbone, ou le Rerovation Wave qui vise à doubler les taux de rénovation thermique des bâtiments d’ici 2030.

Cycle Terre n’est pas la seule à profiter de ce regain d’intérêt pour la terre crue. En Nouvelle-Aquitaine et avec le soutien de la métropole de Bordeaux, le collectif Desterres recense les argiles locales disponibles pour la construction, tandis que CTA et Atouterre oeuvrent respectivement en Midi-Pyrénées et en Bretagne.

Et le succès est loin de se limiter à la France : les bâtiments en terre crue se multiplient en Catalogne, et le belge Anton Maertens, porte-parole de BC materials, nous confie que sa société a vu sa production passer de 50 à 700 tonnes entre 2019 et 2022. Avant de nous citer un de ses modèles : l’autrichien Martin Rauch, pionnier de la démocratisation de la terre crue avec son usine produisant des murs en pisé préfabriqués au coeur du Vorarlberg.

Un projet social et écologique à dupliquer

Mais Cycle Terre, Société coopérative d’intérêt collectif (Scic) depuis juillet 2020, veut aussi faire de cette initiative d’économie circulaire un projet social et humain. Car si le projet a été subventionné à 80% par l’UE – ce qui a permis d’investir dans la production en l’absence de marché, donc sans garantie de retour rapide sur investissement – c’est aussi pour sa capacité à créer du lien social et à revitaliser les territoires.

À Sevran, des équipes de douze salariés maximum – dont des jeunes de la ville formés par l’association locale Compétence emploi – échangent ainsi avec une dizaine de partenaires : la mairie, des artisans locaux, mais aussi des cabinets d’architectes et le laboratoire de recherche pluridisciplinaire CRATerre, destiné à diffuser le savoir-faire de la construction terre crue.

Une dimension sociale omniprésente dans les projets relatifs à la terre crue. Dans le Cotentin, ENERTERRE privilégie les chantiers participatifs pour créer du lien social en milieu isolé et remédier à la précarité du logement. Quant au réseau MediTERRE, il crée des synergies entre les acteurs de la terre crue en Méditerranée, dont l’italien Vide Terra qui propose des séminaires collectifs autour du pisé.

La terre crue à grande échelle : un sujet à creuser

Mais le souhait de Cycle Terre, rappelle Teddy Dusausaye, c’est que ce projet puisse être dupliqué et que la terre crue devienne un matériau de construction courant.

Pour cela, la priorité est de créer d’autres « filières terre crue », des cycles de valorisation des terres excavées ancrés dans les territoires. « Ce n’est pas la ressource qui manque, car toute métropole produit une quantité considérable de terres excavées ! ». En Suisse par exemple, chaque canton sort chaque année l’équivalent d’une pyramide de Khéops de terre, soit 2 millions de mètres cubes. Reste en revanche à assurer l’acheminement vers les sites de production de la terre et du sable, la formation des travailleurs et la production des matériaux.

Pour que l’usage de la terre crue devienne un réflexe, il faut aussi, estime Teddy Dusausaye, surmonter deux obstacles. Le premier est administratif : « alors qu’un bâtiment doit se conformer à des réglementations précises pour être assuré, le système de normes et certifications pour la terre crue reste embryonnaire ». Certes, la Fabrique a publié des Fiches de déclaration environnementale et sanitaire (sortes de cartes d’identité environnementales des produits) et obtenu trois ATEx1, mais l’appareil normatif doit encore être développé. Le deuxième obstacle est culturel : « la construction en terre crue est encore perçue comme une technique ancestrale réservée aux pays en développement » constate Teddy Dusausaye, qui admet néanmoins que la réalisation récente de bâtiments modernes en terre crue a fait évoluer les mentalités.

Façonner l’avenir de la construction en terre crue

Mais alors, la terre crue pourrait-elle remplacer le béton ?

Teddy Dusausaye est réaliste. La terre crue a des inconvénients. Côté fabrication, elle nécessite un savoir-faire qui s’est largement perdu dans les pays occidentaux, et doit être séchée avant d’être utilisée. Peu résistante à l’eau et au gel, elle doit aussi être traitée contre la pluie pour éviter l’érosion et l’infiltration, et comme elle supporte mal les forces de traction et mouvements sismiques, elle est rarement utilisée comme élément porteur. Se pose aussi la question de son coût. Bien qu’amorti en quelques années par la moindre consommation énergétique des bâtiments, il reste supérieur à celui du parpaing ou du béton, la terre crue nécessitant une main-d’oeuvre plus abondante et spécialisée ainsi que des certifications onéreuses.

Le béton, lui, reste solide, peu cher, polyvalent et rapide à construire grâce à la préfabrication. Et on ne dispose pour l’instant d’aucune alternative pour construire les fondations de bâtiments en hauteur – même si dans la ville yéménite de Shibam, surnommée la « Manhattan du désert », s’élèvent depuis le XVIème siècle des gratte-ciels de 8 étages en brique de terre. Pour la construction des premières rangées de murs et les encadrements de portes, la Fabrique propose d’ailleurs des briques de terre dites stabilisées, auxquelles ont été ajoutés 3 à 6% de ciment.

Pas question donc de se passer totalement de béton à l’heure actuelle. En revanche, la terre crue pourrait limiter considérablement son usage en permettant la construction de bâtiments mixtes, associant, comme le siège de la Fabrique Cycle Terre, des blocs de terre crue, une ossature béton et une structure bois. « La terre crue peut être massivement utilisée dans des quartiers entiers » assure Teddy Dusausaye. Et quand on parle prix, le belge Anton Maertens dévoile son plan d’attaque : « il faut agir sur deux tableaux : d’un côté standardiser la production en terre crue pour en diminuer le coût, et de l’autre faire en sorte que le prix des autres matériaux intègre les externalités négatives que génère leur production, comme les émissions de CO2 ou la pollution ».

Pour en convaincre professionnels et particuliers, la Fabrique a accueilli en juin 2022 les huitièmes assises de la terre crue. Des intervenants de France et d’Europe ont évoqué des techniques récentes comme l’impression 3D (très développée en Catalogne) ou la terre coulée (qui a des propriétés similaires à celles du béton mais est réalisée avec de l’argile plutôt qu’avec du ciment).

Car pour tous, l’enjeu est le même : démocratiser la terre crue. Un défi majeur que la synergie entre acteurs européens et l’évolution des règlementations pourraient permettre de relever, et qui répondrait à la fois à l’urgence environnementale et à la demande partagée d’un cadre de vie plus sain. Mais pour construire une ville saine et durable avec moins de béton et plus de matériaux géo-sourcés, ce sont aussi les imaginaires collectifs qu’il faut refaçonner.

1 Appréciation Technique Expérimentale, qui évalue la faisabilité, la sécurité et la durabilité d’une méthode de construction.

Emilie Andrieux, lauréate du prix Européen Jeunes Reporters d’Espoirs

By Prix EUNo Comments

Tout juste diplômée en journalisme, Emilie met ici en avant des étudiants qui s’engagent dans le domaine de la santé mentale. Les meilleurs interlocuteurs des étudiants étant leurs camarades, une formation aux premiers secours en santé mentale dispensée à l’université leur permet de repérer les « signes de souffrances psychologiques » puis de « venir en aide à leurs pairs ».

Elle a reçu le troisième prix dans la catégorie « France » pour son reportage « Étudiants secouristes en santé mentale à l’Université de Bordeaux ».

A l’université de Bordeaux, on sensibilise les étudiants sur la santé mentale – Émilie Andrieux

À l’Université de Bordeaux, des étudiants deviennent secouristes en santé mentale. Mise en place depuis 2019, la formation aux Premiers secours en santé mentale (PSSM), sensibilise les élèves sur le sujet et leur apprend à repérer les signes de souffrances psychologiques pour venir en aide à leurs pairs.

En mars dernier, l’un de ses camarades s’est suicidé. À ce moment-là, Aude Poirier, vingt-trois ans, réalise l’importance de la prévention en santé mentale. « Il n’avait que dix-neuf ans, il faisait partie des meilleurs élèves, il avait des amis et pourtant, il n’allait pas bien », confie-t-elle, bouleversée. Cet événement pousse la jeune femme à suivre la formation aux Premiers secours en santé mentale proposée par l’Université de Bordeaux.

Venu d’Australie, le programme « Mental Health First Aid » (MHFA ou PSSM en français) a été déployé il y a cinq ans par le Ministère des Solidarités et de la Santé et par le Ministère de l’Enseignement supérieur. L’objectif est d’augmenter la connaissance en santé mentale des étudiants afin qu’ils soient capables d’agir face à une détresse psychique. Crée en 2001, son développement s’est accéléré avec la crise sanitaire qui a eu un effet négatif sur la santé mentale de la population.

« Les étudiants vont moins bien qu’avant la crise sanitaire »

Selon un rapport de la Commission européenne sur l’impact de la Covid-19 (2022), 50 % des 15-25 ans interrogés, estiment que la crise sanitaire a détérioré leur santé mentale. La Commission s’alarme également face à la hausse des états dépressifs et anxieux.

Même constat au niveau national. Selon le dernier rapport de Santé publique France (février 2023), la part des 18-24 ans touchée par la dépression a bondi de 80 % en quatre ans. Ainsi, plus d’un jeune sur cinq souffrirait de symptômes dépressifs. 

Pour Christophe Tzourio, épidémiologiste à l’Université de Bordeaux, « la Covid a laissé des traces. Les étudiants vont moins bien qu’avant la crise sanitaire ». Depuis septembre 2022, il mène avec d’autres chercheurs une étude comparée sur l’état de la santé mentale des étudiants avant et après la pandémie. 

Une formation aux Premiers secours pour aider les étudiants

C’est pour répondre au mal-être grandissant de la population estudiantine, que des pays européens comme l’Irlande, les Pays-Bas ou l’Allemagne déploient la formation en milieu universitaire. Lors du discours sur l’Etat de l’Union de 2022, l’Union européenne a promis d’agir en matière de santé mentale. Avec plus d’un milliard d’euros investi et près d’une vingtaine d’initiatives annoncées, l’Union européenne souhaite renforcer la prévention et investir dans la formation en santé mentale. 

En Allemagne, l’Université Friedrich Schiller a été la première à mettre en place le secourisme en santé mentale. L’Université forme non seulement les étudiants, mais aussi le personnel universitaire comme les professeurs et les agents administratifs.

En France, les formations dispensées à l’université attirent essentiellement des étudiants. Durant une formation, on compte généralement un membre du personnel pour dix élèves. Inspiré de la formation aux Premiers secours physiques, le programme destiné à former des   « étudiants secouristes », leur apprend à intervenir auprès d’une personne en souffrance, à lui apporter une première aide et à la rediriger vers des professionnels.

L’Université de Bordeaux est l’une des premières à s’être portée volontaire pour mettre en place ce dispositif. D’autres universités comme Pau ou Limoges se sont également engagées.

Pour y participer, les élèves doivent simplement s’inscrire au préalable. Tous les étudiants inscrits dans un établissement d’enseignement supérieur français proposant ce programme, peuvent en bénéficier gratuitement. Organisé sur deux jours ou quatre demi-journées, il est dispensé par des professionnels de l’Espace Santé Étudiants des universités, eux-mêmes formés par l’association PSSM France. À Bordeaux, sept formateurs les organisent, dont des infirmières, des psychologues et un médecin.

C’est pour en apprendre plus sur la santé mentale et pouvoir venir en aide à ses camarades que Roger Ngonne, doctorant, participe à la formation. « L’une des doctorantes de première année ne va pas bien, je veux pouvoir l’aider. La thèse, c’est une période difficile », confie-t-il. Le jeune homme sait de quoi il parle. Il a frôlé le burn-out il y a un an et a réussi à s’en sortir grâce au sport.

Au tout début, le programme ciblait les doctorants, mais au fil du temps et pour répondre à la demande, l’Université de Bordeaux a ouvert la formation aux autres étudiants et au personnel universitaire. « Les étudiants sont une population particulièrement fragile, avec beaucoup de manifestations de troubles psychiques », explique Nadège Benhamou, infirmière et formatrice. Pour elle, il est essentiel de former le plus grand nombre d’élèves pour permettre une prise en charge plus rapide.

À la table de Roger, Aïda, étudiante en psychologie, attend beaucoup de ce stage. « C’est très utile, ça me servira à l’école, mais aussi plus tard au travail ». La tête plongée dans le manuel qu’on leur a distribué, elle scrute avec attention le planning. Au programme de ces deux jours, une formation théorique sur les différents troubles psychiques. Les troubles dépressifs, anxieux, psychotiques seront abordés. S’en suit une partie pratique avec des mises en situation. Cybèle, dix-neuf ans, a participé à la formation il y a quelques mois et a été marquée par la mise en scène sur le suicide. « C’était la partie la plus difficile, il fallait trouver les bons mots pour rassurer la personne, ça avait l’air réel », se rappelle l’étudiante en médecine.

À la fin des quinze heures de formation et une fois le certificat en poche, les étudiants connaissent par cœur le plan d’action PSSM. « C’est AERER, pour approcher, écouter, réconforter, encourager et renseigner », déclare avec assurance Cybèle.

« C’est une réussite »

Plusieurs études attestent de l’efficacité du programme « Mental Heath First Aid ». Une étude (Morgan, Ross & Reavley, 2018), comptant 5 000 participants issus de huit pays différents, met en évidence la bonne assimilation de la formation.

Ahn, participante, reconnaît les bénéfices du dispositif. « Je me sens prête à dispenser les premiers gestes de secours, je saurai comment réagir maintenant ». D’après une étude de PSSM France, 87 % des étudiants secouristes formés se sentent prêts à intervenir et à aider une personne en difficulté. Pour Caroline Jean-Pierre, Présidente de PSSM France, la formation améliore la confiance des étudiants dans leurs interactions avec les personnes ayant un problème de santé mentale.

A Bordeaux, près de 1 000 étudiants ont été formés. « Pour l’instant, c’est une réussite, beaucoup d’étudiants veulent y participer », détaille Florence Touchard, infirmière et coordinatrice du projet. C’est l’établissement qui compte le plus d’étudiants secouristes avec presque quatre-vingts formations organisées depuis 2019. Mais le déploiement n’est pas uniforme. Seuls cinquante-trois établissements de l’enseignement supérieur ont mis en place le programme.

« Ce ne sont pas des professionnels »

Sarah, étudiante en informatique, ne cache pas sa déception. C’est lors d’une conversation avec des amies, qu’elle entend parler de la formation. Enthousiaste, elle se renseigne, mais découvre que son école, située à Amiens, ne la propose pas. Même déconvenue pour Maria, étudiante Erasmus à la Sorbonne. Elle a essayé de s’inscrire cette année, en vain.   « Trop de monde, pas assez de place », résume amèrement la jeune femme. Elle espère désormais que son université à Madrid finira par proposer le programme.

Pour Ahn, le stage est trop court et ne permet pas d’aborder toutes les thématiques. Elle regrette de ne pas avoir parlé des automutilations et des troubles alimentaires. « On nous a donné un petit manuel à la fin, mais ce n’est pas aussi utile qu’une formation en temps réel », explique l’étudiante.

La Fédération des Associations Générales Étudiantes (FAGE), se dit favorable à la formation aux Premiers secours en santé mentale. « C’est une bonne initiative, ça sensibilise davantage les étudiants, mais ce ne sont pas des professionnels après deux jours, il ne faut pas qu’ils l’oublient », insiste Sarah Biche, vice-présidente innovation sociale à la FAGE. Pour elle, le principal danger, c’est qu’une personne en souffrance soit mal prise en charge ou que les secouristes absorbent une charge mentale qu’ils ne peuvent gérer. « Ils sont là pour écouter et rediriger, c’est déjà beaucoup ». Le mieux selon elle, serait de proposer des formations complémentaires pour que les étudiants continuent à se former.

L’association PSSM France rappelle toutefois sur son site internet que la formation ne se substitue pas à une prise en charge professionnelle. Le but est avant tout de faciliter le recours aux soins. Souhaitant déployer le secourisme en santé mentale, le gouvernement français s’est fixé l’objectif d’atteindre les 150 000 secouristes formés d’ici 2025.

Pierre Terraz, lauréat du prix Européen Jeunes Reporters d’Espoirs

By Prix EUNo Comments

Journaliste indépendant spécialiste des sujets économiques et sociaux, Pierre Terraz est aussi un reporter photo aguerri, aussi bien sur des terrains de conflits que nationaux. C’est dans cette dernière dimension que s’inscrit son reportage poignant sur le sort des morts de la rue, aussi invisibles que constants. Anonymisés, oubliés, déshumanisés, ces corps sont au cœur du combat de l’association « Morts de la rue », qui brave abus et désintérêts pour demander une « égalité dans la mort ».

Il a reçu le premier prix dans la catégorie « France » et son reportage « Morts sous X »  a été publié dans Le Figaro.

« Nommer, c’est faire exister » : sur la trace des morts anonymes – Pierre Terraz

Des milliers de personnes meurent sans avoir été identifiées chaque année en France. Associations et collectifs enquêtent pour retracer leurs histoires et dénoncent des abus dans le traitement de ces défunts, mieux pris en charge ailleurs en Europe.

Un homme est mort dans la rue, ce matin. Alors comme presque tous les jours, au fond de son pull à capuche gris dans l’une des premières matinées froides de novembre, Chrystel Estela tente de joindre le commissariat de référence. Celui du XIIIe arrondissement de Paris, cette fois, en vain.

D’entrée de jeu, la salariée des Morts dans la Rue préfère briser les préjugés : « C’est la rue qui tue, pas les saisons, pas le froid. » L’association, dont l’objectif est de recenser et d’accompagner les sans-abri dans la tombe depuis bientôt vingt ans, décompte 611 décès dehors en 2022 — « toute l’année de manière continue » insiste la coordinatrice. Un chiffre qui serait d’ailleurs loin d’être exhaustif : selon une étude de l’Inserm, environ six fois plus de SDF mourraient tous les ans sans que le collectif ne puisse en prendre connaissance. Parce qu’ils meurent « cachés » chez un ami, à l’hôtel, à l’hôpital. « Les relations que nous avons avec les OPJ [Officiers de Police Judiciaire] sont variables. Il y a ceux qui nous connaissent et nous font confiance pour partager leurs infos, ceux qui font même appel à nous quand l’enquête traîne, et ceux qui estiment qu’ils n’ont rien à nous dire », explique aussi Chrystel Estela. Les dossiers les plus complexes peuvent demander des mois de recherche avant d’être clôturés, parfois sans succès.

C’est donc au cimetière de Thiais (94) qu’il faut se rendre pour réaliser la dimension réelle de l’hécatombe. Là, dans la division des terrains communs sont centralisées les dépouilles des morts sous X de la région parisienne. Les rangées de tombes grises — « style soviétique », ironise Chrystel Estela — s’étalent à perte de vue sur plusieurs centaines de mètres et à différents stades de conservation. Certaines sont fleuries, d’autres laissées en friche sous un amas de branches ne portent même plus de plaque. Parmi elles des sans-abri, sans papiers, personnes âgées isolées… mais aussi des criminels et des corps non-identifiés, victimes d’homicide ou de suicide.

Voilà le cœur de métier des Morts de la Rue ainsi que d’un nombre insoupçonné de collectifs et d’associations à travers toute la France. Leur motivation ? « Il s’agit d’un engagement pour la dignité », explique Geneviève Brichet, ex-conseillère municipale à la ville de Lyon et membre fondatrice du groupe Mort sans toi(t). Le collectif lyonnais prend lui aussi en charge les défunts sans domicile fixe ainsi que « tous ceux sans famille ». « Les rites funéraires existent depuis la nuit des temps chez les premiers hommes et même chez les animaux, c’est une tradition à laquelle tout le monde a droit. Il n’y a pas une motivation religieuse dans mon cas mais un engagement pour l’égalité dans la mort. Pourquoi certains auraient droit à des ‘super rites’ parce qu’ils ont du pognon et de la famille, et d’autres à rien sous prétexte qu’ils sont pauvres et seuls ? », explique la quinquagénaire originaire du Rhône. Chrystel Estela, des Morts de la Rue, se souvient aussi : « Avant notre apparition, huit cercueils étaient enterrés les uns après les autres en une journée à Thiais, sans cérémonie et sans que personne n’ait le droit assister aux funérailles. Depuis que nous existons, cela a changé. »

Pour les accompagnateurs, les deux missions principales sont de retrouver l’entourage et de « personnaliser » autant que possible l’inhumation. Parfois, il y a de belles surprises. À Lyon, Geneviève se rappelle d’un sans-abri Autrichien : « Le défunt vivait dans la rue à Vienne avant de mourir. Il avait été transféré à lhôpital en France pour quelque chose de grave dont il est décédé ici. On a retrouvé trois de ses copains de rue en Autriche, ils ont tenu à faire le déplacement pour l’enterrer et étaient présents. À lhôpital, un soignant nous a aussi dit qu’il parlait tout le temps de danser le tango. Aux funérailles, tous ensemble, on s’est passé du tango. » Si religion il y a, les collectifs généralement laïques font aussi appel à d’autres associations religieuses pour organiser la cérémonie. « Et si on ne sait rien du tout du défunt, on lit un texte qui le rattache à l’ensemble de l’humanité », explique Chrystel Estela. Avant de conclure : « Nommer, c’est faire exister, comme disait un philosophe. » Il s’agit de Sartre. On lui rétorque une phrase souvent attribuée à Camus : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. »

Mais la mort sous X ne peut pas être faite de considérations trop spirituelles. Dans les archives des Morts de la rue, une interminable liste nous le rappelle : « Un homme, 26 ans, le 22 janvier 2021 dans les Hauts de France », « Une personne en Haute Garonne » et même « Un bébé, 1 mois, le 31 mars 2021 à Lille ». Parfois un prénom, un surnom ou un âge approximatif — on meurt dehors à 48 ans en moyenne — viennent corroborer une identité liquide. Pour combler ce manque et que « l’intuition devient plus scientifique », les Morts de la Rue publient chaque année une étude épidémiologique sur la mortalité des personnes sans domicile, intitulée « Dénombrer et Décrire ». Le rapport permet d’informer sur un phénomène invisible bien que constant.

Si l’action de ces groupes est avant tout humaniste, elle porte donc aussi une véritable volonté d’alerter le public ; et donc une certaine dimension politique. Car les droits des morts anonymes sont loin d’être toujours respectés. Selon la loi, c’est à la commune de décès de prendre en charge les obsèques d’un défunt mort sans famille ou sans ressources. Sauf que dans les faits, « il y a des villes qui rechignent à s’occuper des funérailles, puisqu’ils considèrent que ce n’est pas leur rôle. Certaines laissent le dossier trainer dans un coin, attendent un, deux ou trois mois sans enterrer le corps jusqu’à ce que les amis craquent… quitte à ce qu’ils s’endettent complètement ou qu’ils acceptent de prendre une charge au moins une partie des frais », confesse Chrystel Estela. En général, soit ces communes sont surchargées et en ont marre de payer, soit elles n’ont pas l’habitude et ne connaissent pas vraiment la règle. « On est là pour leur rappeler leurs obligations », glisse la coordinatrice.

D’autres irrégularités sont aussi notées, à Lyon notamment. « Récemment, il y a eu un défunt pour qui l’enquête policière a duré plusieurs mois et pour qui la fermeture du cercueil ne pouvait donc pas se faire avant. Au bout d’un certain temps, vous imaginez comment est le corps… alors la commune a refusé de soccuper de l’habiller pour les obsèques. Ça a été pour notre pomme. N’importe qui devrait avoir le droit de partir dans une tenue digne », raconte Geneviève Brichet. Depuis 2012, aussi, une loi relative aux procédures d’identification des personnes décédées rend obligatoire les prélèvements ADN sur un défunt « lorsqu’il est inconnu » — cela en vue de son exploitation à des fins d’identification du corps. Or dans les faits, ces prélèvements qui se font « sur réquisition du procureur de la République », précise le texte de loi, ne sont pas systématiques.

Les coûts engendrés, le manque d’un personnel médical habilité déjà surchargé, et le fait qu’aucun proche ne suive la procédure d’inhumation font que, souvent, la démarche passe tout simplement à la trappe. Résultat : on dénombre en France environ 31 fois plus de morts sous X qu’en Belgique, par exemple (estimation calculée grâce à l’aide d’Adèle Lenormand, épidémiologiste spécialisée, et des journalistes français Charley Zaragoza et belge Anne-Sophie Leurquin).

Des solutions existent pourtant, ailleurs en Europe, pour tenter de mieux identifier les défunts. En Belgique, notamment, la police fédérale diffuse sur internet les photos des corps retrouvés accompagnées d’informations sur les personnes : taille, poids, effets personnels retrouvés sur le cadavre, tatouages ou autres signes distinctifs… Aucun site de ce genre n’existe du côté de la police française, ni de la gendarmerie, qui sont largement en retard sur le sujet. Les autorités françaises recommandent placidement aux proches de disparus de « mener l’enquête par [leurs] propres moyens » et de « s’aider des réseaux sociaux ».

Très peu utilisée en Hexagone, aussi, une technique permet pourtant de faciliter la reconnaissance des défunts inconnus. Il s’agit de l’identification dite « odontologique », ou dentaire, qui repose sur le caractère atypique de chaque dentition. Dent cassée, couronne, plombage, implant ? Ces petites interventions sont propres à chacun. En Belgique et en Suède, les dentistes conservent systématiquement ces informations sur leurs patients. En Belgique, lorsqu’une personne disparaît, son dossier médical est récupéré afin d’être croisé avec les données d’un fichier central sur les corps non identifiés. Cela permet aux autorités de réduire considérablement le nombre de morts anonymes dans le pays : jusqu’à moins de dix certaines années. En France, ces données sont aussi sauvegardées… mais uniquement chez le praticien, ce qui empêche les autorités de les consulter lors de leurs recherches.

L’inégalité jusque dans la mort est une réalité tangible. À Rennes, le collectif Dignité Cimetière plus militant que les autres, pointe du doigt la dernière tendance du milieu funéraire : les « caveaux autonomes étanches ». Cette technologie qui permet une meilleure aération du cercueil, a pour finalité de décomposer le corps du défunt en cinq ans au lieu de dix. Elle est pour l’instant réservée aux terrains communs et non aux sépultures individuelles. « C’est utile, concède un membre du collectif rennais, mais anormal. En fait, la loi impose aux communes d’inhumer les corps pour cinq ans au minimum. Au-delà, ces corps sont extraits puis placés dans des ossuaires ou incinérés. Il y a donc là un objectif de roulement et de rentabilité affiché. » Le collectif dénonce une forme de discrimination pour des corps qui auraient moins de valeur que les autres.

La finalité peut sembler un peu terre-à-terre : faire de la chair un objet d’égalité absolue. Sauf que le combat de ces collectifs peut parfois se révéler salvateur pour les familles des défunts.

« Parfois, les familles découvrent seulement des années plus tard que leur proche a été enterré sans eux », raconte Chrystel Estela. Or, passé les cinq ans, impossible de se recueillir sur une sépulture, et donc difficile de faire son deuil. « À chaque inhumation, nous rédigeons un compte- rendu avec le lieu, l’heure, les textes lu, le temps qu’il faisait ce jour-là… Ainsi nous fournissons aux familles éventuelles des informations sur la cérémonie, et on peut leur faire rencontrer l’environnement dans lequel gravitait leur proche à la rue, les cafés quil fréquentait, par exemple », poursuit-elle. Pour cela, le collectif mène l’enquête auprès du Samu social et des différents acteurs de la rue : riverains, maraudeurs, camarades de galère… Et la coordinatrice de finir par se rappeler du slogan de l’association, et son engagement : « En interpellant la société, en honorant ces morts, nous agissons aussi pour les vivants ».

Sami Zaïbi, lauréat du prix Européen Jeunes Reporters d’Espoirs

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De nationalités suisse et tunisienne, Sami Zaïbi est journaliste depuis 8 ans. S’il vit et travaille entre Suisse et Egypte, c’est au Danemark qu’il s’est intéressé avec l’île Samsø « entièrement autonome en énergies renouvelables ». Une autonomie liée à l’insularité du territoire, certes, mais aussi issue d’une bataille acharnée de la municipalité et d’une fibre démocratique avérée pour faire des citoyens les acteurs du projet. Prochain cap : l’abandon total des énergies fossiles et, qui sait, l’essaimage du modèle au continent ?

Il a reçu le premier prix dans la catégorie « Francophonie » pour son reportage « Samsø et l’énergie renouvelable, l’utopie devenue réalité ».

Samsø et l’énergie renouvelable, l’utopie devenue réalité – Sami Zaïbi

Entièrement autonome en énergies renouvelables, l’île danoise de Samsø mise non pas sur l’idéalisme, mais sur la gouvernance participative, la décentralisation et le bon sens économique. Visite d’un laboratoire inspirant alors que l’Europe craint pour son approvisionnement énergétique.

Des fraises et des patates. Voilà ce qui faisait historiquement la réputation de Samsø (prononcez « samseu »), petite île danoise de 144 km2 particulièrement ensoleillée (du moins pour le Danemark). Ce bout de terre posé à 20 kilomètres des côtes a toutefois acquis ces dernières années une renommée mondiale pour une richesse moins visible, mais autrement plus cruciale pour l’avenir de l’Europe: l’énergie.

En 2007, Samsø est devenue la première île au monde entièrement autonome en énergies renouvelables, un exploit récompensé en 2021 par le Prix de l’action climatique mondiale de l’ONU, remis lors de la COP26 à Glasgow. L’île attire de nombreux visiteurs de tous les continents avides de comprendre comment opérer le changement de système énergétique. Parmi eux, l’ingénieur Stéphane Genoud, pape suisse du renouvelable, qui y emmène chaque année ses étudiant·es en gestion énergétique. Le Temps s’est invité à ce voyage, alors que depuis la guerre en Ukraine, les pays européens craignent une pénurie d’énergie et certains d’entre eux reviennent au fossile.

Vieillissement de la population

Après un long trajet en car, puis une heure de ferry à travers la brume de la mer du Kattegat, l’île de Samsø apparaît dans toute sa beauté scandinave: de longues étendues broussailleuses balayées par les vents, un port paisible où dorment des voiliers dénudés, et un village ou se courent après quelques maisons de tôle rouge. La suite du périple se fera intégralement à vélo, sur des pistes cyclables presque davantage fréquentées que les routes adjacentes, dans la lumière douce et diffuse d’un soleil toujours bas et moite.

La première étape de notre pèlerinage nous emmène à l’Académie de l’énergie, une bâtisse lumineuse parée de panneaux photovoltaïques, où nous rencontrons le chef de projet Michael Kristensen. Cet enfant de l’île incarne à merveille la mentalité insulaire. A la fois engagé dans la municipalité, pompier volontaire, entraîneur de football, conseiller en énergie et père de famille, ce charpentier de formation multiplie les casquettes et se considère avant tout comme un citoyen engagé. Cela peut paraître anecdotique, mais cette dimension citoyenne et ce fort sentiment d’appartenance sont au centre de la réussite de Samsø. «Le changement ne viendra pas du monde politique d’en haut, ces vieux avocats grassouillets n’y connaissent rien, lance-t-il. C’est dans les communes que le changement s’opère, c’est là qu’il faut s’engager.»

L’histoire de la transition énergétique de son île, que Michael Kristensen commence à nous raconter, n’a rien du récit hippie que l’on pouvait attendre. Au contraire. A la fin du XXe siècle, Samsø est victime, comme le reste de l’Europe, d’un exode rural sans merci. De près de 8000 habitant·es au sortir de la Seconde Guerre mondiale, sa population a diminué de moitié. Chaque année, la dépopulation atteint 1 à 2%. En conséquence, la pyramide des âges s’inverse: 50% des habitant·es ont plus de 60 ans et les quelque 80 morts annuelles ne sont pas compensées par la vingtaine de naissances. Quant aux jeunes qui rallient le continent pour les études, ils n’en reviennent souvent jamais.

Chaîne de valeur locale

Face à ce problème démographique, une question s’est posée sur l’île: comment financer les infrastructures, alors que les commerces disparaissent, les métiers aussi, et que la plupart des habitant·es sont retraité·es? Les deux activités principales de Samsø, l’agriculture et le tourisme, ne suffisent pas. Alors a émergé l’idée de développer les énergies renouvelables, qui constituent désormais la troisième principale activité économique. L’idéal était donc tout sauf idéologique. Il était stratégique, avec la volonté de dépendre le moins possible du continent, et économique, avec le besoin de créer une chaîne de valeur locale. C’est presque accessoirement que l’écologie est venue emballer le tout, quand en 1997 le ministre de l’Energie a décidé de faire de Samsø une expérience pilote. L’objectif est posé: l’île doit atteindre la suffisance énergétique en dix ans, principalement grâce à l’éolien.

En sept ans déjà, c’était chose faite. «Mais ne croyez pas que c’était facile», s’empresse d’ajouter Michael Kristensen. Comme dans de nombreux pays européens, les freins étaient nombreux et difficiles à lever: près d’un cinquième de l’île est protégé; les habitant·es ne veulent pas des nuisances sonores; les organisations environnementales souhaitent protéger les oiseaux. Ajoutez à cela les contraintes topographiques, les conditions de vent inégales, les résistances des propriétaires des terrains, et vous obtenez un sac de nœuds typique des projets d’énergie renouvelable enlisés en Europe depuis des années.

Pourquoi donc cela a-t-il fonctionné à Samsø? Aucune solution miracle, mais la conjonction de plusieurs facteurs positifs. A commencer par la «tradition scandinave de coopération»: «Ici, on se connaît tous, on se fait confiance, et surtout on est des citoyen·nes engagé·es et non des politiques», explique Michael Kristensen. Voilà pour le socle, qui n’évitera pas la tenue de quelque 150 réunions pour mettre tout le monde d’accord. Ensuite, la clé de la réussite a résidé dans la conception économique, avec un principe très simple: l’éolienne que l’on possède est beaucoup moins bruyante que l’éolienne que l’on subit.

Les éoliennes aux habitants

En d’autres termes, les éoliennes terrestres de Samsø, qui valent plus de 1 million d’euros chacune, appartiennent à ses habitant·es. Près de 450 d’entre eux et elles ont investi dans l’infrastructure, grâce à des parts débutant à seulement 350 euros. Ainsi, c’est la population qui touche les bénéfices de la production électrique. «A votre réveil, quand vous regardez par la fenêtre de votre maison une éolienne que vous possédez, vous ne vous inquiétez pas si elle tourne, mais si elle ne tourne pas», note malicieusement Stéphane Genoud. Pour rendre cela possible, un prix fixe d’achat de l’électricité a été déterminé pour sept ans, soit la durée d’amortissement de l’investissement initial. Au-delà, l’électricité produite et consommée localement est presque gratuite, les frais d’entretien étant peu chers. Les éoliennes de Samsø ont été prévues pour vingt ans, «mais on pourra certainement les utiliser au moins quinze ans de plus grâce à leur bon entretien», se félicite Michael Kristensen.

En Europe, ce modèle de financement participatif reste rare. L’écrasante majorité des installations renouvelables sont en effet construites et gérées par des acteurs majeurs du marché énergétique. A une échelle plus large, l’Union européenne investit (via sa Banque européenne d’investissement (BEI) dont sont actionnaires les États membres) dans des projets massifs, à l’image des 71 éoliennes offshore qui seront mises en service d’ici janvier 2024 au large de Fécamp, en France. L’UE espère atteindre au moins 32% d’énergie renouvelable dans la consommation finale d’ici 2030. Pour y arriver, elle mise également sur les plateformes d’investissement participatif. En 2022, elle a harmonisé le cadre réglementaire du financement participatif, simplifiant ainsi la vie aux plateformes spécialisées. L’entreprise française Enerflip, leader dans l’investissement dans les projets d’énergie renouvelable en Europe, espère ainsi de lever 300 millions d’euros en 2023. Mais on est ici loin de l’esprit local du projet danois.

Grâce principalement à ses 11 éoliennes terrestres et à ses 10 éoliennes offshore, Samsø pourvoit à l’entier de sa consommation annuelle d’électricité, et exporte 70% de sa production vers le continent. Il reste tout de même cinq à dix jours par an lors desquels le vent ne souffle pas suffisamment et où l’île doit importer de l’électricité, ce qui correspond à 1,5% de l’électricité consommée sur l’île. Autant dire que pour les Samsonien·nes, la hausse des prix de l’énergie due à la guerre en Ukraine est une aubaine. Mais l’île pionnière ne compte pas en rester là: elle vise désormais l’abandon total des énergies fossiles d’ici à 2030. Pour ce faire, elle compte développer un maximum les voitures électriques, qui composent déjà 20% du parc automobile de l’île et l’entier de celui de la municipalité. Elle oblige également toutes les nouvelles maisons à être autonomes en énergie. Pour celles qui ne le peuvent pas, un réseau de chauffage à distance a été mis en place.

Insularité symbolique

On pourrait encore longuement évoquer les nombreuses autres innovations énergétiques qui font que Samsø a vingt ans d’avance sur le continent: ferries fonctionnant au gaz liquéfié, gestion adaptative du réseau électrique ou encore système de recharge des bateaux privés. Mais il faut rappeler que si Samsø peut être autonome en énergies renouvelables, c’est parce que l’île ne compte que 4000 habitant·es et bénéficie de conditions propices, avec un vent marin soutenu. L’île peut-être donc vraiment inspirer l’Europe continentale?

Oui, répond Stéphane Genoud: «Tout d’abord, ce laboratoire permet de prendre conscience que la transition énergétique n’est plus un problème technique. Toutes les solutions sont déjà là. Ensuite, Samsø nous apprend qu’il faut gérer l’énergie comme un bien commun, à l’échelle de la commune et en tant que citoyen·nes concerné·es, sans attendre passivement l’action politique», martèle l’ingénieur de 58 ans. Quant à Michael Kristensen, il appuie sur le sentiment d’appartenance comme moteur d’action: «Oui nous sommes une île et cela nous a certainement aidés à atteindre nos objectifs. Cependant, il est techniquement possible de faire la même chose sur le continent dans des conditions similaires. Et surtout, sur un plan symbolique, tout peut être vu comme une île: soi-même, sa famille, son village, son pays.» L’insularité symbolique, voilà peut-être la clé vers un archipel résilient.

Mais l’utopie de Samsø est menacée. Un projet de gigantesque pont routier la reliant au continent est en discussion. Cet ouvrage, qui serait le plus grand de l’histoire du Danemark, permettrait aux automobilistes de gagner 45 minutes de trajet entre Copenhague et Arhus, les deux plus grandes villes du pays. A Samsø, le projet suscite l’indignation de tous. A quoi bon se battre pour diminuer l’empreinte carbone de l’île quand de nouvelles infrastructures feront bondir le trafic motorisé? Alors que les études de faisabilité du projet sont en cours, les habitants de Samsø promettent de se battre jusqu’au bout. Jusqu’à ce que le vent tourne.

« Reporters d’Espoirs a vraiment été une école » Anaïs Dedieu, salariée de l’association de 2016 à 2020

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Anaïs Dedieu, ancienne salariée de Reporters d’Espoirs, est désormais attachée de presse à la Fondation Auteuil. Elle revient sur son expérience au sein de notre association.

Quel a été ton parcours à Reporters d’Espoirs ?

Entrée chez Reporters d’Espoirs en janvier 2016 pour un service civique de 6 mois, je suis finalement restée en CDD, avant d’être embauchée en CDI. Je suis finalement restée quatre ans, jusqu’en avril 2020.

Quels étaient tes missions au sein de l’association ?

Membre au Lab, je réalisais des études qualitatives sur le climat et des cas pratiques sur des médias engagés dans le journalisme de solutions, sur Nice Matin par exemple. J’ai aussi travaillé sur des baromètres des journaux télévisés, mesurant la part consacrée aux solutions dans les reportages. J’ai beaucoup appris sur le paysage médiatique. Je me suis occupée des relations presse pendant la semaine La France des Solutions, et ai également travaillé à la fidélisation des quelque soixante partenaires média engagés dans cette opération. J’ai participé à l’organisation du Prix Reporters d’Espoirs, en tachant d’identifier des reportages couvrant des thématiques de société variées : culture, innovation sociale, environnement, etc.

Qu’as-tu retiré de ton expérience à Reporters D’Espoirs ?

C’est grâce à Reporters d’Espoirs que j’ai découvert les relations presse. C’est d’ailleurs mon métier actuel. Reporters d’Espoirs a été ma première expérience dans ce domaine. L’association m’a vraiment servie d’école. Durant mon service civique, j’étais en master de recherche, je travaillais sur l’impact médiatique et les modèles économiques, je faisais aussi des sciences sociales. Mon expérience au Lab m’a donc servi dans mes études. J’ai également compris que le journalisme de solutions pouvait être une piste pour des médias en difficulté. Le Tour des Reporters d’Espoirs et La France des solutions m’ont également beaucoup appris dans le domaine de l’évènementiel. Nous étions des artisans de l’organisation d’événements accueillant parfois plusieurs centaines de personnes. Ça demandait pas mal de polyvalence. Ça m’a aussi permis de créer mon petit réseau d’écoles et d’universités, puisque j’allais par exemple au CELSA pour parler du journalisme de solutions aux étudiants. J’ai même animé des conférences, des débats, et ai fait ma première télé sur TV5monde !

Quel a été ton parcours depuis ?

Reporters d’Espoirs m’a fait découvrir les relations presse et les relations publiques, et m’a appris à identifier des ambassadeurs et des personnalités. C’est grâce à cette expérience que j’ai su ce que je voulais faire, et Gilles m’a fait confiance. Il m’a beaucoup appris. J’ai également pu développer mon plaidoyer avec le journalisme de solutions. C’est d’ailleurs toujours ma ligne directrice aujourd’hui, et je la garderai tout au long de ma carrière en relations presse. Je me sers beaucoup du prisme des solutions, de l’impact, de l’apport concret de nos actions à la Fondation d’Auteuil, pour convaincre les journalistes avec qui je travaille. J’ai remarqué que les médias étaient généralement preneurs de ce genre d’approche. Il est certain qu’ils seront toujours attirés par les news sensationnalistes, mais la presse généraliste est toujours intéressée à montrer ce qui fonctionne. Ce qui leur manque, c’est justement de connaître les initiatives et de savoir quoi mettre en avant. En ce sens-là, Reporters d’Espoirs est une vraie pépite. C’est pour ça que je crois beaucoup en son action.

Repenser la nature sur nos écrans, la chronique d’Eva Roque

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Genre à part entière, le documentaire animalier participe depuis cinquante ans à notre sensibilisation à la nature. Et prend désormais en compte les problématiques environnementales.

La chronique d’Eva Roque

La gazelle est toujours chassée par le lion. La murène, planquée entre deux rochers, toujours aussi effrayante. La femelle ourse et son petit sur la banquise de l’Arctique, toujours aussi émouvants. Depuis les années 1960, notamment grâce aux productions de la BBC, les documentaires animaliers nous donnent à voir le monde. Des images esthétiques pour vanter la beauté de la nature.

Pourtant l’envers du décor n’a pas toujours été reluisant. Scènes montées, voire truquées avec la participation d’animaux en partie domestiqués, scénarii tronqués pour les bienfaits de l’histoire, récits conçus parfois en dépit de toute vérification scientifique… Comme si le spectacle offert par la nature n’était qu’un immense divertissement qui ne méritait aucune réflexion. Un décor pour des films toujours plus grandioses, à coup de dollars et d’utilisation de matériel sophistiqué. Sans oublier une tendance à user d’un anthropomorphisme abêtissant. Il faut lire cet excellent article signé Damien Mestre et intitulé « Le Documentaire animalier peine à faire sa mue », parue sur le site de « Socialter »,  sur la difficile transformation du documentaire animalier.

Les diffuseurs ont compris qu’il y avait là une appétence du public et un juteux marché, les documentaires animaliers se vendant facilement à l’international. En France, le service public n’hésite plus à programmer en prime time des films de ce genre. On a vu apparaître des chaînes thématiques comme Planète+ ou Ushuaïa TV en parallèle des plateformes qui multiplient les contenus sur ce thème. Autant de documentaires qui pendant longtemps ont accompagné nos siestes dominicales avant de devenir désormais des événements audiovisuels ultra rythmés. Parfois trop formatés.

Reste que du « Monde du silence » à « La Sagesse de la pieuvre » en passant par « Microcosmos, le peuple de l’herbe » – pour ne citer que ceux-là -, reconnaissons la part de rêve et de découverte que ce cinéma nous offre.

Depuis quelques années, le ton a changé. Sans doute pas assez, certes,  mais aux belles images est désormais associé un discours écologique. La poésie se glisse aussi dans quelques séquences. Divertir, vulgariser et surtout informer se mêlent pour proposer de nouveaux récits, des narrations contextualisées où le réchauffement climatique se voit et s’entend. Où l’extinction de certaines espèces est évoquée, comme dans « Royaumes de glace », sur France 2, documentaire qui a totalement intégré à son scénario les bouleversements écologiques que nous vivons. Les conditions de tournage ont évolué également. Exit, par exemple, les hélicoptères trop polluants, trop chers, au profit des drônes. Il était temps de mettre en adéquation le message délivré sur les écrans avec les pratiques de la production.

Le cinéma d’auteur tente aussi de se frayer un chemin dans ce nouveau marché. Une petite place, certes, mais cela a le mérite d’exister. Alors savourons les films de Laurent Charbonnier, notamment, et son « Tapage dans la basse-cour », disponible sur la plateforme Tënk. Réjouissons-nous aussi de l’humour qui s’invite dans ces documentaires à l’instar d’« Aïlo : une odyssée en Laponie », de Guillaume Maidatchevsky, raconté par Aldebert. Et que dire de la multitude de chaînes sur Youtube qui participent à ce réenchantement du monde par écrans interposés : « Partager, c’est sympa » ou « Ta mère nature ». Autant de contenus qui viennent s’ajouter à une offre pléthorique d’enquêtes et autres documentaires nous alertant sur les questions environnementales, comme Brut Nature ou encore la plateforme Vakita créée par Hugo Clément. La nature est un spectacle qui mérite beauté et information.

Eva Roque est journaliste culture et média. Vous la retrouvez sur les ondes de France Inter, dans la presse (Libération, La Tribune), comme à la télévision (C L’Hebdo sur France5). Elle tient aussi la chronique « Ecrans » dans la revue Reporters d’Espoirs. Voici sa chronique parue dans le n°2, « Nature : vous n’avez encore rien vu ! ».