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« Les rédactions doivent se pencher sur les conditions de travail des journalistes, pour créer des climats moins stressants et moins violents »

By 14 novembre 2022No Comments

10% de cartes de presse en moins délivrées au cours des dix dernières années ; une carrière qui s’écourte et dure en moyenne quinze ans. Alors que le numérique a bousculé le modèle économique des médias et les supports de diffusion de l’information, les conditions de travail des journalistes se sont nettement dégradées, poussant nombreux d’entre eux à quitter la profession, démontre le livre Hier journalistes, ils ont quitté la profession, écrit par Adénora Pigeolat, éducatrice spécialisée, et Jean-Marie Charon, sociologue de l’information et des médias, à la suite d’une étude menée auprès de 55 journalistes. Ce dernier alerte sur la perte de sens, l’intensification du travail et la précarité qui touchent le métier.

Vous insistez sur le fait que le métier de journaliste ne correspond pas à l’image que nombreux s’en font. A quel niveau se situe le décalage, et quand naît-il ?

Depuis tout petits, à travers la télévision et d’autres médias, les jeunes visualisent le journaliste soit comme un grand reporter, soit comme un investigateur qui fait naître des révélations. De cet idéal bâti pendant des années, se construit une image éloignée de ce qu’on va leur demander une fois dans la profession.

Les étudiants qui se projettent dans le journalisme évoquent souvent un métier passion, avec beaucoup de relationnel, un rôle de médiateur dans la société ou d’enquêteurs révélant des faits méconnus : c’est pratiquement un métier social, une forme de journalisme-citoyen.

Quand on leur demande la raison de leur départ, avant même la précarité, c’est le désenchantement qui arrive en premier. Ils expriment une perte de sens, tout d’abord individuelle, de par les sujets qu’ils traitent, mais aussi collective, car on rejette souvent le travail des journalistes. Ils sont les mal-aimés de la société, avec un manque de considération très difficile à accepter au regard de leurs valeurs et de l’amour qu’ils portent pour ce métier.

Les écoles de journalisme jouent-elles un rôle dans la distorsion de cette réalité ?

Au contraire, elles tâchent de ramener les étudiants à la réalité et de leur exposer les difficultés du quotidien d’un journaliste. On ne peut pas dire qu’ils ignoraient les problèmes auxquels ils ont été confrontés, notamment la précarité, dont on parle très tôt dans les écoles. On les a donc amenés à peser le pour et le contre avant de se lancer dans ces carrières.

Dans votre étude, vous distinguez plusieurs profils-types de journalistes qui quittent la profession : qui sont-ils ?

On a tout d’abord les jeunes de moins de 35 ans, avec deux cas de figures. D’une part ceux à qui on n’offre que des piges et des CDD. Cela contraint souvent à des passages par le chômage, voire des petits boulots à côté pour se sortir de la précarité. D’autre part ceux qui ont rapidement trouvé un emploi stable, mais pour un contenu inintéressant et répétitif, majoritairement des emplois sur le web où ils ont l’impression d’être à l’usine.

Ensuite, les quadragénaires. Ce sont des journalistes en situation stable, mais confrontés à une demande de surinvestissement non valorisé qui pousse à des burnouts. Les femmes y sont surreprésentées : 90% ! Un plafond de verre les empêche de grimper dans la hiérarchie. Par discrimination et machisme ordinaire, des femmes se voient attribuer un certain type de sujets. Il est souvent très compliqué pour elles d’accéder aux services politique, économique ou sportif. De plus, pour un meilleur arbitrage entre vie professionnelle et personnelle, des journalistes qui veulent s’impliquer dans leur vie familiale et ne parviennent pas à obtenir une réorganisation de leur temps de travail s’en vont.

Troisième profil, pour lequel le départ se passe le plus mal : les quinquagénaires qui ont souvent eu des postes importants, mais sont confrontés à une énième réorganisation de la rédaction, voire à la revente du média. Certains ont connu quatre ou cinq directions, qui exigent à chaque fois de nouveaux modes de travail. La reconversion est plus difficile car certains se font des illusions quant à leur capacité à rebondir.

Vous parlez de burnouts, de pression, d’intensification et de répétition des tâches : manque-t-on de garde-fous, de syndicats par exemple, pour s’assurer du respect des conditions de travail ?

Pas tout à fait car c’est en train de bouger. Les syndicats poussent dorénavant pour qu’il y ait des enquêtes socio-professionnelles pour révéler les cas de burnouts. Toutefois on en tire pas forcément de conséquences. On est entre le déni et la sous-estimation, tant par les rédactions que par les syndicats, voire par les journalistes eux-mêmes.

Quand on s’est tourné vers les professionnels du soin au cours de cette étude (psychiatres, médecins du travail, psychologues), cette question est apparue comme une évidence. Il faut absolument revoir l’appréhension de ce problème par les syndicats et les chefs de rédactions, car fermer les yeux s’avère dramatique pour certains journalistes.

Considérez-vous que la dégradation du métier est corrélée à sa digitalisation ?

Il y a un lien entre la dégradation du métier et l’impact du numérique sur l’économie des médias, le numérique ayant provoqué l’effondrement des ressources publicitaires. Entre 2007 et 2017, le chiffre d’affaires de la presse écrite a baissé de 30%, et le phénomène continue. C’est pareil pour la radio. La télévision commence à être touchée.

Pour nuancer, je dirais que c’est l’impact indirect du numérique qui a contribué à la dégradation du métier. Il a été demandé à de nombreux employés de devenir polyvalents sur différents supports, avec une amplitude d’horaires de travail plus grande, sans augmentation significative de rémunération. Ce n’est pas le numérique en tant que tel qui a directement provoqué cela, ce sont les choix, faits par les chefs de rédaction, de couverture du panel des possibilités offertes par le numérique.

Vous évoquez la précarité du statut de pigiste (20% touchent moins de 1000 euros par mois). Est-ce que vous percevez tout de même des bénéfices à ce statut d’indépendant ?

Ceux qui ont la pige heureuse sont les journalistes qui ont déjà connu plusieurs rédactions. Aguerris, ils ont un carnet d’adresses important, en termes de sources à interroger comme de rédactions « clientes » à contacter. Et ce sont souvent des experts, auxquelles les rédactions, constituées souvent de généralistes, font appel lorsqu’elles doivent traiter un sujet spécialisé.

Ils arrivent à en vivre car leurs profils sont très minoritaires. Mais la demande reste dépendante de l’actualité.

Vous faites le constat qu’une carrière de journaliste dure aujourd’hui en moyenne 15 ans. Quel avenir pour ceux qui quittent le journalisme ?

Aujourd’hui pour rentrer dans le journalisme, il faut un bagage universitaire, un bac+5, et une formation avant l’école. C’est ce bagage-là qu’ils utilisent au moment de leur reconversion. Beaucoup se tournent vers l’enseignement, notamment dans l’histoire ou la littérature.

Pour autant, ils ne partent pas nécessairement avec la décision de quitter définitivement la profession. Il y a toujours un affect pour le métier et ses valeurs. Certains restent proches du monde des médias, en partant dans la communication par exemple. D’autres continuent à faire des piges à côté.

Une fois le constat – plutôt sombre- que vous dressez par votre enquête, où sont les solutions ?

Sur la question des rémunérations, je ne suis pas optimiste, car je ne crois pas en la capacité des médias, notamment en presse écrite, à faire augmenter les grilles de salaires. Ils vont rester sous pression, et je ne vois pas comment un miracle pourrait survenir.

La marge de manœuvre réside dans les aménagements de carrière, les conditions de travail, de sorte à créer des climats moins stressants et moins violents. Ne pas bloquer les jeunes uniquement sur les « desk web » (qui ne va pas sur le terrain, mais travaille à partir de sources extérieures) et leur assigner des tâches plus valorisantes. Être plus attentif aux fragilités psychologiques des uns et des autres, en faisant attention au temps de travail. Proposer plus de flexibilité et d’aménagements. Autant de choses facilitées aujourd’hui par le numérique et le télétravail.

C’est important de s’engager là-dedans car au-delà de la précarité, ce qui pousse en premier les journalistes à quitter leur poste demeure la perte de sens, la répétitivité et l’intensification du travail.

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