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AFP : voici comment la plus grande agence de presse s’approprie le journalisme de solutions

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À l’occasion du dernier prix européen jeunes Reporters d’Espoirs, nous avons pu échanger avec deux journalistes de l’Agence France Presse (AFP), Marianne Barriaux, adjointe au rédacteur en chef Europe et Juliette Michel, adjointe à la cheffe du pôle Planète, pour comprendre comment l’agence internationale développe le journalisme de solutions dans sa production d’informations. 

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Le prix Reporters d’Espoirs, un  « fortificateur de confiance » pour Pierre Terraz, journaliste de 28 ans déjà multiprimé

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Crédit photo Pierre Terraz

Lauréat du Prix européen jeunes Reporters d’Espoirs pour « Nommer, c’est faire exister » : sur la trace des morts anonymes, ce qui lui a valu d’être publié dans Le Figaro et de recevoir un prix de 2500 euros, Pierre Terraz a depuis été distingué, en octobre 2025, du prix Bayeux des correspondants de guerre pour une série de reportages intitulée « Birmanie : plongée clandestine dans la guerre civile ». 

Le jeune journaliste de 28 ans, qui cumule les distinctions -il a également reçu le Prix de la Fondation Lagardère-, s’est spécialisé dans les reportages à l’étranger, notamment au Bangladesh, en Thaïlande, en Malaisie, en Birmanie et en Indonésie. Il nous livre sa vision du journalisme de solutions et du prix Reporters d’Espoirs. 

Pierre Terraz : Les prix et les bourses de ce type sont des “fortificateurs de confiance”. C’est vraiment ça que j’ai ressenti en recevant le Prix européen jeunes Reporters d’Espoirs. Ça apporte de la crédibilité à notre travail, et de la visibilité aussi certainement. On se dit qu’on est sur la bonne voie, et c’est d’autant plus important que notre métier n’est pas facile. Recevoir un prix, ça aide à vraiment se lancer avec confiance. A la dotation financière qui est forcément très sympa à recevoir, s’ajoute la satisfaction d’être validé par des pairs. Ce qui m’a fait le plus plaisir en recevant le prix, c’était que le jury comportait des professionnels de l’AFP, du Figaro, et des journalistes étrangers comme Paolo Levi aussi. Que mon travail soit validé par des gens plus âgés, plus installés, plus expérimentés que moi, c’est très stimulant !

« Quand vous êtes amené à couvrir un conflit sur le temps long, le journalisme de solutions devient une bonne option »

Pierre Terraz : A l’époque, j’étais déjà orienté sur les reportages à l’étranger, je ne le faisais pas régulièrement mais c’est ce que je voulais faire. Après le prix ça s’est un peu intensifié, j’ai eu plus de commandes pour partir à l’étranger, et notamment en Asie. De fait, en couvrant des zones de conflits, le journalisme de solutions, ce n’est pas le genre de reportages que je fais le plus souvent, mais il m’est arrivé d’en réaliser à plusieurs reprises, et de repenser à Reporters d’Espoirs. Par exemple, l’été dernier j’étais en Ukraine, où il y a énormément de soldats et de civils amputés, qui n’ont plus qu’une jambe ou qu’un bras. C’est un sujet un peu glauque, que je couvrais pour un magazine Suisse. J’ai tout de même opté pour un angle solutions. En Ukraine, avec la guerre, de nombreux clubs de foot pour amputés se sont montés dans les grandes villes du pays, pour les aider à surmonter les douleurs fantômes, à réapprendre à se servir de leur corps, et à le revaloriser. Il y a même désormais un tournoi national et international. Ce reportage a été complètement inspiré par le journalisme de solutions. 

Pierre Terraz : Quand on couvre un conflit, c’est assez compliqué de trouver des angles de solutions. Mais ils existent quand même. Les personnes victimes du conflit ou qui en pâtissent n’attendent pas la fin de la guerre pour commencer à se reconstruire. Tout cela se fait en même temps. Dans les médias classiques, le journalisme de solutions, ce n’est pas encore un réflexe, surtout pour couvrir les guerres. Mais j’observe que cela devient une manière intéressante de traiter les conflits sur le temps long. Au début du conflit, les médias sont très intéressés par ce qui se passe dans le pays. Mais après trois ou quatre années de guerre, il y a un espèce d’essoufflement de l’intérêt des médias, ou du public. Ils en ont assez. Donc quand vous êtes amené à couvrir le conflit sur le temps long, le journalisme de solutions devient une bonne option. Il permet de mettre en avant des initiatives locales pour faire face à la guerre, pour se reconstruire. Quand on a déjà beaucoup parlé des problèmes, c’est un bon moyen de continuer à capter l’attention médiatique sur la situation.

« La science n’est ni plus ni moins complexe à aborder que l’économie »

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Carole Chatelain nous a partagé en quoi ses études en littérature et en logistique internationale l’ont amenée au journalisme scientifique, comment les médias doivent adapter leurs métiers face aux défis environnementaux et pourquoi être sur le terrain est l’une des choses les plus importantes pour être journaliste à l’ère de l’intelligence artificielle.

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Philippe Grandcolas à Bayard

« Il faut un changement culturel profond face à la crise de la biodiversité » – Philippe Grandcolas

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Philippe Grandcolas nous livre sa vision sur la manière dont nous pourrions créer des ponts entre scientifiques et journalistes, le rôle des médias face à la perte de la biodiversité et pourquoi nous avons besoin d’un changement culturel pour réduire cette crise.

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« La fiction peut être anxiogène, mais les scénarios font intervenir des héros, ce qui crée une distance salutaire » Jean-Victor Blanc, médecin psychiatre, fondateur du Festival Pop&Psy

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Jean-Victor Blanc, photo Copyright Florent Vanoni

Nous l’avons entendu vendredi soir sur le plateau de Quotidien sur TMC. Jean-Victor Blanc est médecin psychiatre à l’hôpital Saint Antoine (AP-HP), enseignant à Sorbonne Université, chroniqueur au Mag de la Santé sur France 5, et écrivain. Il vient de faire paraitre l’ouvrage Pop&Psy : addicts aux éditions Points. Nous avons souhaité l’interroger, lui qui analyse les relations entre fiction et santé mentale, alors que s’ouvre ce vendredi à Saint-Ouen (93) le Festival Pop&Psy, « le festival pop de la santé mentale » qu’il a créé.

Gilles Vanderpooten : Vos travaux portent sur la représentation des troubles mentaux dans les films et séries. Avez-vous aussi examiné comment le journalisme s’en empare ?

Jean-Victor Blanc : Mon travail porte d’abord sur l’analyse, ce pourquoi j’aime bien la fiction. Elle me permet d’assortir les représentations qu’elle véhicule à mes connaissances scientifiques et cliniques, et cela au service d’une cause. Je fais un peu le même travail avec les prises de parole de célébrités pour illustrer des propos scientifiques. Mais pour ce qui est du reportage journalistique, je ne me prononce pas sur la qualité ou l’exactitude de l’information. C’est un autre domaine. Je recommande de ce point de vue le travail de l’association Papageno, qui fournit des conseils aux journalistes notamment sur la question de la prévention du suicide.

GV : Les mots utilisés dans les médias ont un impact. Avez-vous remarqué un mésusage de certains termes sur lesquels il faut attirer l’attention des journalistes ?

En santé mentale, beaucoup de problèmes sont liés au traitement des fait divers, souvent inexact lorsqu’il établit des raccourcis entre troubles psychiques et violences, un mésusage des termes comme « schizophrénie » ou « autisme », ou une confusion sur le rôle des psychotropes.

GV : En matière de films et séries, avez-vous un exemple de production réussie ?

L’ouvrage du Dr Jean-Victor Blanc paru le 3 octobre en version poche.

JVB : La série canadienne Empathie [NDLR : diffusée depuis septembre, et dans laquelle joue notamment l’acteur et humoriste français Thomas Ngijol], raconte le quotidien d’une psychiatre. Elle est très documentée et regarde les personnages avec beaucoup d’humanité sans les réduire uniquement à leur trouble. Elle se déroule dans le contexte assez spécifique d’une unité médico-légale avec des patients qui sont en général amenés par la Justice. C’est une petite partie du sujet, néanmoins je l’ai trouvée très juste et elle a été bien reçue dans la profession.

GV : On reproche à l’information son caractère anxiogène : catastrophes, angoisse, peurs, monde qui tombe. Peut-on faire le même reproche à la fiction ?

JVB : La fiction peut être anxiogène, mais les scénarios font intervenir des héros, ce qui crée une distance salutaire. Un sondage Odoxa-Doctolib réalisé avec nous en 2023 témoigne que 25% des Français considèrent films et séries comme une source d’information fiable sur la santé mentale, devant les reportages de presse et télévision qui ne sont cités ainsi qu’à 24%. C’est étonnant… En tout cas cela témoigne que la fiction peut être perçue comme informative.

GV : Quel est votre rapport aux médias ? Avez-vous une discipline particulière dans votre consommation d’information ?

JVB : Cela pourra paraitre préhistorique mais je m’informe essentiellement avec Le Monde, dans sa version papier, et que j’ai décidé de lire le matin. Parce que le soir je rentre chez moi trop tard, et parce que je me suis rendu compte durant le confinement à quel point la lecture des nouvelles retardait mon endormissement et donc la qualité de mon sommeil. Je m’informe très peu via la télévision, et j’ai désactivé mes notifications autant sur les applications des journaux d’information que sur les réseaux sociaux. L’information en continu et les alertes sont trop anxiogènes.

GV : La question de l’information revient-elle fréquemment chez vos patients ?

JVB : Elle revient parfois dans mes consultations, sans être centrale. Certains patients font le choix de prendre de la distance d’avec l’information, surtout lorsqu’ils sont sujets à une dépression et que cette dépression se teinte de l’environnement médiatique dans lequel on est. Il faut dire qu’en ce moment il est plutôt sombre. C’est un choix complexe, car il est important de s’informer.

GV : Le festival Pop&Psy que vous avez créé se déroule ce week-end du 10 au 12 octobre à Saint-Ouen-sur-Seine près de Paris. Avec du beau monde, des concerts, des conférences, et aussi un « Village des solutions ». Penser solutions, c’est important dans votre démarche ?

JVB : Oui, car en psychiatrie il faut apporter de l’espoir. Pop et Psy montre des exemples de rétablissement et des solutions, même si le secteur psychiatrique ne se porte pas bien. L’idée est d’être positif sans être naïf.

GV : Voyez-vous le traitement médiatique de la santé mentale progresser ?

Depuis 2018, la couverture médiatique de la santé mentale s’est améliorée, en partie grâce aux réseaux sociaux et à la pop culture, qui ont donné de la visibilité au sujet.

Pour aller plus loin

  • L’ouvrage de Jean-Victor Blanc, Pop & psy : addicts. Prendre soin de soi et identifier les comportements toxiques avec la pop culture, vient de paraitre en poche aux éditions Points au prix de 9,30 €.
  • Le festival Pop&Psy se tient ce week-end du 10 au 12 octobre à Saint-Ouen (93). Programme et informations sur www.popetpsy.fr

UNOC : Nice-Matin nous fait rencontrer  les « vigies de l’océan »

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A l’approche de la 3e Conférence des Nations unies pour l’océan (Unoc-3), qui se tient à Nice du 9 au 13 juin 2025, la rédaction de Nice-Matin prend le large. Avec « Les vigies de l’océan » elle propose une série de dix portraits de personnalités azuréennes. Skipper, apnéiste, océanographe ou photographe y racontent leurs passions, constats et espoirs. Objectif : parler de mer autrement. L’initiative mêle sensibilisation, participation citoyenne et journalisme de solutions. Explications par Sophie Casals, responsable des projets éditoriaux du journal.

Propos recueillis par Emma Baraban/Reporters d’Espoirs

photo : Sophie Casals interroge le biologiste et photographe Jean-Vincent Vieux-Ingrassia, l’une des dix vigies de l’océan, sur la plage de Beaulieu-sur-Mer. Crédit photo : Camille Devisi.

Emma Baraban : Comment est née cette série, et pourquoi avoir choisi de la construire autour de dix personnalités du monde marin?

Sophie Casals : Les grands sommets internationaux, comme celui de l’ONU sur l’océan, paraissent souvent lointains, techniques, voire déconnectés du quotidien. Aussi nous avons voulu rendre ce sujet plus proche, plus incarné. Comment parler de la mer à nos lecteurs ? Et surtout, comment le faire à partir de notre territoire, la Méditerranée, ses habitants, ses usages ? La réponse est venue naturellement : en donnant la parole à celles et ceux qui vivent la mer au quotidien, ici, sur nos rivages. Apnéiste, réalisateur, photographe, chercheur. Nous avons bâti une galerie de portraits à la fois variée et incarnée. Pas seulement des experts mais des voix capables de transmettre un attachement sensible, une émotion. On voulait parler à l’intellect et aussi donner à ressentir la mer, sa beauté, sa fragilité. Chaque entretien commence par une entrée intime : comment est née leur passion pour la mer ? Ensuite, on les amène vers les menaces qu’ils perçoivent et les solutions qu’ils imaginent.

Votre série adopte une posture constructive. Pourquoi ce choix ?

Nous faisons du journalisme de solutions depuis bientôt dix ans chez Nice-Matin. Cela ne veut pas dire qu’on nie les problèmes : au contraire, on les documente avec précision. Mais on sait que le constat seul ne suffit plus. Trop d’informations anxiogènes finissent par détourner les lecteurs. Pour qu’ils restent engagés, il faut leur donner le sentiment qu’ils peuvent, à leur échelle, avoir prise sur les événements. Nos vigies alertent sur la pollution plastique, la surpêche, la dégradation des petits fonds… Mais on ne s’arrête pas là. On leur demande aussi de formuler des propositions, de raconter ce qu’ils font déjà, et ce qu’ils attendent des décideurs, notamment à l’approche du sommet. Mieux consommer, mieux se déplacer, s’engager localement, se reconnecter à la mer. On ne minimise pas mais on ne désespère pas.

Pour aller plus loin, nous avons lancé, en parallèle, l’initiative participative « Ma proposition pour l’océan ». On a demandé aux lecteurs ce qu’ils proposeraient s’ils étaient à la table des décideurs. Et là encore, surprise : plus de 300 contributions, d’une grande qualité, venues de lecteurs de 15 à 80 ans, parfois très documentées. On a senti une attente forte : être écouté, pris au sérieux, participer.

Comment articulez-vous cette série avec le sommet de l’UNOC ?

Nous avons souhaité travailler en amont du sommet. Préparer le terrain, sensibiliser les lecteurs avant que l’actualité ne soit prise en charge par la couverture plus classique – les discours, la signature des traités. Pendant plus de deux mois, on a publié un portrait par semaine. À cela s’ajoutent un documentaire et une soirée de projection avec nos abonnés et les vigies. Tout cela pour inscrire les grands enjeux du sommet dans une réalité locale, concrète, méditerranéenne.

Nice-Matin est un média local, ancré sur une façade maritime. Cela nous donne une responsabilité particulière : ici, la mer est tangible, vécue. C’est un espace commun. Et lorsqu’on a demandé ce qui préoccupait nos lecteurs et leurs idées pour protéger la Méditerranée, ils ont répondu avec précision : pollution plastique, sur-tourisme, bétonisation du littoral et aussi création d’aires marines protégées, école de la mer itinérante, robots nettoyeurs pour les ports… Ce sont des enjeux à la fois locaux et globaux, qui figurent dans les priorités du sommet. C’est aussi pour ça qu’on a voulu exposer leurs propositions dans notre espace à l’UNOC. Il y aura les portraits de nos vigies et les contributions citoyennes les plus plébiscitées par les lecteurs – qui votent. On veut que ces paroles locales pèsent. Montrer que ce qui se dit ici a sa place dans un débat international. Et on souhaite que nos lecteurs, en retrouvant leurs préoccupations dans l’agenda du sommet, se sentent pleinement légitimes à participer, à s’exprimer, à interpeller. Un lecteur bien informé est un citoyen plus exigeant. C’est aussi ça, notre rôle.

Ce projet a-t-il changé votre regard sur le métier de journaliste ?

Oui. Il nous rappelle qu’on ne peut pas se contenter de transmettre des faits. Il faut aussi parler au cœur, montrer ce qui est beau, pas seulement ce qui est abîmé. Le biologiste et photographe Jean-Vincent Vieux-Ingrassia révèle aux lecteurs la vie insoupçonnée des petits fonds marins. Il montre qu’il y a de la vie dès les premiers centimètres d’eau. Ce type de récit surprend, émerveille, change les regards – et, parfois, le rapport à l’environnement. 

Ce projet renforce aussi notre conviction : le journalisme de solutions n’est pas un supplément. C’est une manière responsable d’informer, d’impliquer, de relier. Si l’on désespère nos lecteurs, on désespère aussi leur capacité à agir, à voter, à se sentir concernés. 

Enfin, on croit de plus en plus au journalisme participatif. Sur des sujets très concrets comme l’océan, associer les lecteurs permet de mieux comprendre les enjeux locaux, de recueillir leurs préoccupations et de valoriser leurs idées. Ils répondent présents. Et ils veulent être partie prenante de l’information.

Observatoire des Médias sur l’Écologie : quelle place pour les solutions aux crises environnementales dans le champ médiatique ? 

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 « 13 à 43 % : c’est la part du climato-scepticisme dans les pays de l’OCDE1 ». Ce constat préoccupant a poussé l’association Quota Climat à initier l’Observatoire des Médias sur l’Écologie. Le consortium d’associations et d’institutions porteuses de cette plateforme en ligne a pour cheval de bataille de « faire entrer l’urgence écologique dans l’agenda médiatique ». Lancé le 7 novembre 2024, cet outil produit des données accessibles à tous sur la couverture médiatique des crises environnementales et écologiques. Alors que la COP29 sur le climat vient de prendre fin à Bakou (Azerbaïdjan), Eva Morel, cofondatrice de l’association Quota Climat, nous a partagé les ambitions de l’Observatoire et son évaluation de la place des solutions dans les médias.

Pourquoi nous avons choisi ce sujet ? Reporters d’Espoirs a réalisé en 2020 une étude sur le traitement médiatique du climat. A l’époque, un tel outil n’existait pas : nous devions lire, visionner, écouter plusieurs milliers de sujets, « humainement ». L’OME va permettre d’automatiser en grande partie cela et libérer du temps pour l’analyse des données. Dans la lignée de notre Lab MédiasClimat, Reporters d’Espoirs va lancer un nouveau Lab thématique en 2025 et s’appuyer pour une partie de ses études sur l’outil utile et intéressant que représente l’OMÉ et auquel nous allons nous associer. A bientôt pour vous en dire plus !

Léa Varenne – L’Observatoire des médias sur l’écologie : de quoi s’agit-il ?

Eva Morel – L’OMÉ est issu du travail collaboratif de 4 associations – Quota Climat, Climat médias, Expertise Climat et Data For Good –, 2 entreprises – Média Tree et Eleven Stratégie – et le soutien de deux partenaires institutionnels – l’Agence de la transition écologique (Ademe) et l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom). Il a pour objectif de produire une donnée fiable, objective et la plus unique possible pour évaluer la quantité et la qualité des informations environnementales dans les médias. Nous avions pour ambition de rendre le résultat en open source et accès libre afin que tout le monde puisse le consulter à tout moment, que les médias puissent s’en servir pour améliorer leurs performances en continu, que les pouvoirs publics puissent utiliser des données dans le suivi de leurs politiques publiques – et éventuellement refondre certains dispositifs à la lumière de la disponibilité de cette donnée – et que les citoyens puissent se mobiliser pour faire pression sur les médias et les inciter à mieux et davantage en parler.

Quelle est votre ambition quant à l’utilisation de cet outil par les médias ?

Dès la conception de l’outil, nous avons tenu à embarquer les médias dans son utilisation et surtout la compréhension de ce que nous faisions. Nous avons procédé en 2 étapes : une réunion de présentation à mi-parcours pour qu’ils comprennent la méthodologie et prennent connaissance de l’initiative, puis des rendez-vous individuels avec ceux qui le souhaitaient pour présenter plus en détail la méthodologie. L’objectif est qu’ils acceptent l’existence de l’outil et qu’à partir du moment où ils la reconnaissent officiellement, ils puissent s’en servir pour piloter leurs performances sur ces sujets.

Les données de l’observatoire peuvent aussi être mobilisées pour interpeller les médias sur l’évolution de leur traitement de ces thématiques. Quota Climat le fait régulièrement, et récemment, Vert a publié un classement des médias qui parlent d’écologie. Une preuve parmi d’autres que les acteurs du domaine se sont approprié l’outil. 

A terme, l’idée est aussi de faire en sorte que les données s’uniformisent avec celles produites par les équipes data des différents médias. Aujourd’hui, dans le cadre des contrats d’objectifs et de moyens, ces derniers envoient à l’ARCOM un reporting annuel. Mais pour que les analyses soient facilitées, il est nécessaire que les données des médias et celles de l’ARCOM soient similaires, ce qui n’est pas toujours le cas.  C’est pourquoi nous aimerions que les directions de rédaction et directions des médias s’emparent des analyses produites par l’observatoire : cette plateforme leur permet d’aller très finement en granularité dans la compréhension de ce que fait leur média, en plus des options de comparaison, pouvant servir, à terme, d’outil de monitoring.

La COP 29 s’est tenue du 11 au 22 novembre à Bakou, en Azerbaïdjan. Pendant cette période, avez-vous noté une progression dans la mise en lumière d’initiatives, de solutions sur le climat dans les programmes d’information ?

Ce mois-ci, nous avons remarqué une hausse du temps d’antenne global sur les questions de l’écologie. Chaque année, il y a deux grands moments médiatiques pour ces sujets : la COP et l’été (si on met de côté les évènements météorologiques extrêmes). 2024 fait exception du fait de la crise agricole pour laquelle le lien a été fait avec les questions environnementales. Cela a généré un pic d’informations sur le sujet, plutôt très négatif. Pour autant, on note une hausse de la mise en avant de solutions, certes timide mais nette, et c’est encourageant pour nous : cela signifie que l’on ne parle pas des COP uniquement sous le prisme du défaitisme ou du simple constat, mais aussi de la manière dont on pourrait adresser le problème. C’est davantage un signal faible qu’une vraie tendance observée sur les courbes de l’OMÉ, mais c’est très encourageant.

Comment en êtes-vous venus à évaluer le traitement médiatique des solutions face aux crises environnementales ? 

Pour nous, c’était indispensable de savoir dans quelles mesures les médias parlent des causes, conséquences, constats et solutions, car nous savons que la mise en action des différents maillons de la société se fait en ayant conscience des initiatives qui existent. C’est en diffusant des solutions de manière répétée que le message imprègne. A ce sujet, l’OMÉ met en lumière deux pratiques à faire évoluer : d’une part, ce sont avant tout les conséquences et le constat qui sont traités dans les médias. D’autre part, quand on parle de solutions, certaines thématiques sont oubliées, comme le bâtiment par exemple, qui est pourtant un levier important de transition. Grâce à l’observatoire, en prenant conscience de la carence d’information sur un sujet, les médias peuvent décider de produire un contenu original pour faire avancer la société.

Vous travaillez sur une proposition de loi pour un meilleur traitement médiatique des questions climatiques. Comment cela s’illustrerait ?

Un meilleur traitement médiatique est un traitement qui ne désinforme pas et qui parle de manière transverse des questions d’écologie. Par là, j’entends qu’il ne doit pas être abordé  uniquement dans des rubriques spécialisées, mais en faisant des liens avec d’autres thématiques qui sont intrinsèquement liées à l’évolution du climat, de la biodiversité et de l’état des ressources. Je pense par exemple aux domaines de la santé, de la géopolitique, de l’éducation ou encore de l’économie. Diffuser la question de l’écologie au sein de l’ensemble des rubriques met en lumière les liens qui existent entre toutes ces problématiques, Ce rapprochement est encore très souvent taxé d’être militant, déconnecté ou non adapté à l’angle principal du sujet, alors qu’il s’agit là d’un élément de compréhension indispensable à la prise de conscience de l’urgence environnementale.

C’est pourquoi dans la proposition de loi, nous soumettons entre autres deux axes clés concernant l’ARCOM : premièrement, la doter de compétences plus affûtées pour favoriser l’information environnementale dans les médias, et notamment sa qualité. Deuxièmement, nous voulons lui conférer la compétence d’instaurer un quota en période électorale, si elle le souhaite, pour parler davantage d’environnement. On constate que c’est le grand oublié, avec des enjeux chauds qui prennent le dessus, prédéterminés par des acteurs politiques. Nous suggérons aussi que l’Observatoire des Médias sur l’Écologie  soit inscrit dans la loi pour que l’outil soit pérennisé au-delà de nos efforts associatifs. Enfin, nous parlons de la question de la publicité, qui doit être prise en compte dans  la cohérence éditoriale. L’objectif est que la présence potentielle de greenwashing ou de nombreuses publicités défavorables à l’environnement puisse être progressivement encadrée et amenuisée.

Quel impact espérez-vous dans les médias grâce à cette loi ?

On constate aujourd’hui qu’un certain nombre de médias sont mieux-disant, avec une envie d’améliorer la qualité des contenus.  Mais ce n’est pas le cas pour tous : certains font preuve de plus en plus d’opposition idéologique aux notions d’écologie, même vis-à-vis de la science du climat, ce qui est très préoccupant. L’idée est donc de rehausser le standard pour qu’il y ait un socle minimum de qualité informationnelle qui transcende ces clivages éditoriaux et partisans, quel que soit le média consommé. Tout cela part d’un constat :  les médias ont la capacité d’informer des bulles d’audience pouvant être soumises à une information insuffisante, de mauvaise qualité voire à de la désinformation. Et ces pratiques ont un effet délétère sur la capacité du public à se former une opinion éclairée et à agir vis-à-vis du climat.

Le positionnement de Quota Climat et de l’observatoire n’est pas le même,. Entre la neutralité requise par l’outil qu’est l’OMÉ et l’activisme lié à vos activités d’association, où placez-vous le curseur ?

Pour nous c’est très simple : les données de l’observatoire sont produites avec la méthodologie la plus expertisée possible. Pour cela, nous nous entourons d’institutions, d’experts et d’autres structures qui n’ont pas forcément les mêmes intérêts que nous. Par contre, dans la manière de communiquer sur ces données, on se donne la possibilité d’avoir une liberté de parole. Ainsi, quand nous interpellons tel ou tel média, nous utilisons ces données expertisées dans un cadre qui peut être plus provocateur ou militant.

Propos recueillis par Léa Varenne/Reporters d’Espoirs

Pour découvrir l’Observatoire des Médias sur l’Écologie : https://observatoiremediaecologie.fr/

1 https://www.quotaclimat.org/

Lien utile :

https://vert.eco/archive/edition-speciale-chaleurs-actuelles

« Ce qui me plaît c’est d’avoir l’impression que nous sommes une équipe et que chacune et chacun apporte de soi »

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Crédits photo : Editions Marabout / Elodie Daguin

Journaliste indépendante spécialisée en sport et en société depuis 2012, Assia Hamdi collabore avec les magazines l’Équipe, Le Monde, Marie-Claire, Phosphore, ou encore Tennis Magazine… Lauréate du Prix Reporters d’Espoirs Sport & Innovation sociale 2024, elle nous livre son parcours et sa vision du journalisme de solutions.

Léa VarenneVoilà 13 ans que vous faites profession de journaliste. Qu’est-ce qui a motivé votre volonté d’exercer ce métier ?

Assia Hamdi – Les correspondants des journaux télé me faisaient rêver parce qu’ils étaient reporters à l’étranger, envoyés spéciaux : ce sont eux qui m’ont donné envie de faire ce métier, de découvrir le monde et le raconter. Au fil de mon parcours, ma vision a évolué, elle est devenue plus « terre à terre ». Au collège, j’ai commencé à apprécier écrire. J’aimais beaucoup l’idée de comprendre comment fonctionne un texte, comment fonctionnent les mots, comment choisir les bons, de jouer avec eux et avec le vocabulaire. En parallèle, j’ai développé une passion pour le sport que je pratiquais pas mal en dehors de l’école et que je regardais à la télé. Ces deux passions se sont combinées. Au fil des ans, l’envie de devenir journaliste dans le sport s’est précisée, jusqu’à devenir logique au moment de choisir mon orientation.

Vous exercez comme journaliste indépendante : est-ce par choix ou par la force des choses ?

Quand j’étais étudiante au CFPJ, j’ai effectué mon alternance au sein du média L’Étudiant en contrat de professionnalisation. L’Étudiant n’avait pas la possibilité de m’embaucher du fait d’une situation économique tendue, mais ils ont continué à me solliciter comme pigiste. D’une situation un peu subie, elle m’a finalement rendu service : ça m’a appris à être débrouillarde, démarcher toujours de nouvelles rédactions, diversifier les angles, développer une capacité à chercher de bons sujets et différentes façons de traiter un même sujet. De travailler, aussi, avec une diversité de médias, et de m’adapter au rythme particulier de la pige. J’ai ainsi appris à compter sur moi et à croire en moi. Aujourd’hui, j’aime partir d’une idée, d’un sujet, pour les proposer à tel ou tel média. Avec une constante toutefois : travailler sur le sport en l’abordant d’une manière sociétale.

Vous vous passionnez pour « la place du sport comme levier de société, la question de l’égalité dans le sport, mais aussi des femmes, du genre et des discriminations dans le sport et dans la société. » Vous contribuez à rendre visibles des histoires de résilience ou de personnes invisibilisées. Peut-on dire que le journalisme constructif est pleinement intégré à votre démarche journalistique ?

Je ne sais pas si dans tous les articles que j’ai écrit, j’ai été constructive ou pas, mais j’ai toujours eu la volonté de me sentir utile dans cette profession. Ce besoin motive le choix de mes sujets, et me permet de mieux les défendre dès lors qu’il s’agit de raconter une histoire qui peut inspirer d’autres personnes. Quand je tâche de mettre en valeur un projet, une initiative ou une cause, j’ai besoin d’y croire. Bien sûr, il m’arrive comme tout journaliste de traiter de sujets parce qu’il y a un besoin précis d’une rédaction, mais j’ai la chance de pouvoir la plupart du temps choisir mes propres sujets.

Vous avez postulé au Prix Reporters d’Espoirs de l’Innovation sociale : qu’est-ce qui vous y a motivée ?

Je suis tombée par hasard sur le site internet de Reporters d’Espoirs. Je connaissais le Prix de nom. Le thème donné cette année m’a immédiatement parlé. J’ai trouvé très intéressant de valoriser ainsi la thématique du sport mêlée à celle de l’innovation sociale. Car j’ai l’impression que dans le journalisme, le sport n’est pas forcément vu comme un vecteur social. J’ai trouvé encourageant que Reporters d’Espoirs reconnaisse le sport comme un outil d’innovation, et cela m’a poussé à candidater.

Que représente pour vous le fait d’être lauréate du Prix Reporters d’Espoirs ?

J’ai jeté un œil aux autres reportages en présélection et il y a une chose amusante : j’envisageais de traiter une des initiatives. Cela m’a fait plaisir de voir qu’autant d’initiatives sont mises en avant par notre profession et valorisées par votre association. D’autant que j’ai souvent l’impression que le sport est le vilain petit canard du journalisme : on va en parler en fin de journal, on a l’impression qu’il a une dimension futile dans notre société – même si les JO ont apporté du nouveau.

Je suis très fière et honorée d’être lauréate car ce Prix récompense toute une façon de traiter le sport. Hélas, des annonces ont été faites visant à limiter les heures supplémentaires de pratique sportive hebdomadaire dans certaines écoles alors qu’il s’agissait d’une mesure phare annoncée dans le cadre des JO. C’est inquiétant et cela donne une dimension encore plus forte et plus importante à notre travail et à cette nécessité de documenter le sport dans notre société. Je travaille sur l’héritage des JO et j’ai envie de continuer à faire en sorte que le sport ne soit pas oublié dans les années qui viennent.

En plus d’être journaliste spécialisée en sport et société, vous faites de l’éducation aux médias en intervenant dans des établissements scolaires. Pensez-vous que le journalisme de solutions puisse redonner aux jeunes confiance dans les médias ?

Totalement. Le journalisme de solutions appliqué au sport consiste à aller sur les territoires, que ce soit dans les banlieues où la pratique sportive est indispensable ou des zones en campagne, éloignées des grandes villes. 

Tout l’intérêt de notre métier réside dans le fait de donner la parole à des gens pour lesquels la pratique sportive apporte quelque chose, que ce soit des enfants issus de quartiers défavorisés ou des personnes atteintes d’une maladie. J’utilise beaucoup ce type d’exemples quand j’interviens dans des écoles.

Lorsque j’échange avec les jeunes dans les ateliers d’éducation aux médias, ils m’indiquent qu’ils lisent le journal de leur ville, donc ce qui les concerne en premier. Quand on leur parle de quelque chose à un niveau national, par exemple les JO, je pense que le plus intéressant est de les emmener sur une compétition ou les faire rencontrer un athlète sur son terrain d’entraînement. Ainsi, avec un collègue, j’ai mené l’an dernier un projet d’EMI avec le plongeur Gary Hunt qui se préparait aux JO et qui s’entraînait à Montreuil. Il est venu les rencontrer dans leur collège mais nous avons aussi emmené les jeunes assister à son entraînement et ils trouvaient ça exceptionnel de rencontrer un sportif, ils étaient émerveillés. Quand on casse les barrières comme ça, les jeunes peuvent vraiment sentir l’intérêt de notre profession : le journalisme ce n’est pas forcément aller à l’autre bout du monde, ça peut aussi se passer en bas de chez soi. Les collégiens avec lesquels j’échange m’apportent aussi beaucoup, ils me permettent de voir comment la perception de notre métier évolue.

Quelle est votre volonté profonde, en tant que journaliste, face aux défis que représentent les sujets que vous traitez ?

Si je parle du milieu du sport, la question de l’inclusion et de l’égalité me fait beaucoup échanger avec des associations, des personnes militantes, entraîneuses, entraîneurs, des sportives et sportifs, des enseignants aussi. Ce qui me plaît c’est d’avoir l’impression que nous sommes une équipe et que chacune et chacun apporte de soi.

Par exemple, je connais bien un enseignant à Aulnay-sous-Bois qui fait beaucoup de sensibilisation, en enseignement d’éducation physique, aux questions d’égalité entre les genres, égalité homme-femme, histoire du sport, lutte contre le racisme auprès de ses élèves. Ça fait des années que nous menons des projets ensemble. Quand je dois faire intervenir des professeurs dans certains articles je le sollicite, comme lorsque j’ai raconté son histoire en tant que porteur de la flamme olympique. Avec ses élèves, nous avons aussi réalisé un grand dossier sur les sports avec le magazine Phosphore. De la même manière, je vais me rendre dans l’une de ses classes pour réaliser des ateliers d’EMI où je parle de mon expérience de journaliste sur les JO.

C’est vraiment ce travail de long terme que j’apprécie, au contact d’acteurs locaux qui prennent leurs responsabilités en se disant qu’ils peuvent changer les choses à leur manière, et essayent de le faire.

Propos recueillis par Léa Varenne/Reporters dEspoirs

INTERVIEW # Jeunesses du monde dans l’objectif de Théo Saffroy

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« Je m’intéresse avant tout aux gens qui font bouger les lignes »

Amoureux de la culture mexicaine, Théo Saffroy photographie aussi la jeunesse du monde dans ses combats et ses paradoxes. À 31 ans, son travail, subtil mélange de documentaire et de fiction, veut raconter la réalité au-delà des clichés et des masques. Révéler des univers cachés, découvrir les montagnes derrière les écrans et les carcans… Son remède pour inspirer, à son échelle.

Votre intérêt pour la photographie, d’où vient-il ?

Théo Saffroy. Le déclic est arrivé avec le projet « El Grito » : une aventure de huit mois et 25 000 km à moto en Amérique du Sud avec mon meilleur ami. J’étais très intéressé par l’histoire coloniale du continent et les peuples précolombiens… nous avions 22 ans et rêvions d’aventure ! Avec ma caméra, j’ai pu documenter notre aventure, rencontrer des centaines de personnes, et réaliser des reportages notamment avec les Mapuches au Chili, les Quechuas au Pérou ou encore les Yanesha d’Amazonie. Un projet documentaire sur l’identité du continent qui fut ensuite publié et exposé en France. La photographie est arrivée à ce moment-là comme une manière de transmettre un récit et une réalité cachée.

Des inspirations dans le milieu de la photographie ?
T. S. Mon premier choc a été la découverte de la photographie humaniste de Sebastião Salgado. Ensuite j’ai beaucoup regardé la street photo new-yorkaise de Joel Meyerowitz par exemple, et le travail d’Harry Gruyaert sur les couleurs primaires qui donne beaucoup d’intensité et d’équilibre à ses compositions. C’est cette photographie du réel que je trouve la plus émouvante et que j’essaie de reproduire : jeu de composition, lumières contrastées et couleurs vives. Je m’inspire aussi beaucoup de la photographie de mode, particulièrement sur le travail de mise en scène comme Alex Prager et Sarah van Rij.

Qu’est-ce qui caractérise la « photographie documentaire » ?
T. S.
En ce qui me concerne, mes séries sont issues de réflexions personnelles qui tournent en général autour d’une jeunesse en mouvement et d’une idée de métamorphose, de « l’autre soi » en quête de liberté. Ce qui la caractérise spécifiquement, à mon avis, c’est surtout la notion de temps. Elle est primordiale pour développer une série. Je prépare mes shootings en amont (documentation, prise de contact) puis, une fois sur place, je prends le temps de créer une connexion avec mes sujets. Je les rencontre souvent avant le shooting sans appareil photo pour expliquer ma démarche, apprendre à les connaître et comprendre leur mode de vie, leurs habitudes. Cela me permet d’identifier les éléments à photographier tout en laissant une place à l’imprévu et à la collaboration. C’est un travail au temps long, parfois précaire, mais qui permet de témoigner d’une réalité entière avec des rencontres humaines plus fortes et des photographies plus intimes.

La jeunesse semble traverser l’ensemble de votre œuvre, est-ce un hasard ?
T. S. Je ne pense pas que ce soit un hasard, bien que ce soit rarement mon point de départ. Je m’intéresse avant tout aux gens qui font bouger les lignes, qui suivent une direction par passion et offrent un regard différent sur la société… Et il se trouve que la jeunesse a ce talent, cette soif de liberté, qu’ils s’émancipent à travers le parkour [une méthode d’entraînement pour franchir toutes sortes d’obstacles dans des environnements urbains ou naturels, Ndlr.], ou luttent sur un ring pour s’affranchir des règles de genre.

Les jeunes vous inspirent ?
T. S. Bien sûr ! Je suis extrêmement surpris par les jeunes d’aujourd’hui. Ils me donnent parfois l’impression d’avoir déjà vécu une vie tant leur discours est mature. Les lutteuses mexicaines, par exemple, ont cette aura, cette force, elles incarnent un passé violent avec une grande résilience. Depuis quelques années j’aborde les mutations de la société à travers la fenêtre du sport. Pour moi, les sportifs de haut niveau ont une force d’incarnation. Pour se consacrer à leur discipline, ils connaissent le sacrifice dès le plus jeune âge, un dépassement physique et mental constant, et développent un système de valeurs nobles autour du respect. De quoi inspirer la jeunesse.

Un message pour la jeunesse ?
T. S. Une phrase de Brel: « se tromper, être imprudent et aller voir ». Être curieux donc, s’accomplir en allant vers l’autre et vers le monde. Il faut conserver son authenticité, la cultiver et aller au bout de ses passions, de ses folies même, tout en respectant son entourage.

Vos photos contrastent parfois avec le sérieux des sujets qu’elles illustrent…
T. S. J’aime jouer avec l’absurde ou le contraste pour créer de nouvelles portes d’entrée vers des sujets plus sérieux. C’est la partie fictionnelle du documentaire. Cela renvoie aussi au paradoxe et à l’harmonie qu’il y a souvent dans mes sujets : imaginaire et réalité, intimité et énergie, équilibre et absurdité. Entrer dans un sujet grave avec des images graves serait sans doute plus compliqué. Je mise par exemple sur les leggings et les paillettes des lutteuses pour mieux aborder les 11 féminicides quotidiens au Mexique, je mets l’accent sur la prothèse stylisée de l’athlète paralympiques Arnaud Assoumani pour mieux parler du handicap…

Vous avez photographié le collectif musical Bon Entendeur. Quelle influence la musique a-t-elle sur vous ?
T. S. Je suis un grand amateur de rock et de musique en général, sujet sur lequel j’ai même réalisé un mémoire de sociologie. Je me suis intéressé à la création des courants musicaux contemporains : quels mouvements économiques, technologiques, sociétaux ont créé le rock’n’roll au sortir de la Seconde Guerre mondiale, pourquoi le disco et la techno sont apparus à ces moments précis… La musique dit beaucoup d’une époque, des idéologies et de ses influences. Par ailleurs, les collaborations avec des artistes me permettent de développer une dimension plus créative. Je m’amuse à créer dans un univers fictif, surréaliste, parfois cosmique : on peut partir plus loin dans la création et moins se soucier du réel. Cela me rapproche de la BD futuriste des dessinateurs du magazine « Métal hurlant » ou du dessinateur Ugo Bienvenu, qui inspirent beaucoup mon travail.

Comment composez-vous les lumières et les zones d’ombre ?
T. S. Les ombres renforcent l’idée du contraste et surtout du mystère, qui donne envie d’aller voir. Elles permettent de modeler l’image, de créer des formes et des compositions plus saisissantes. J’aime cette phrase d’Antoine de Saint-Exupéry dans «Le Petit Prince » : « Quand le mystère est trop impressionnant, on n’ose pas désobéir ». Elle traduit l’attirance et la curiosité qui redoublent d’intensité pour une zone mystérieuse et sans repères.

Vous qui êtes photographe documentaire, aimeriez-vous passer de l’autre côté de la caméra ?
T. S. Non, je ne crois pas. Dernièrement j’ai eu des passages à la télé et à la radio qui m’ont fait plaisir, mais autrement je ne me vois en aucun cas passer devant la caméra. Je n’ai pas envie d’être autre chose qu’un « directeur des histoires » !


↪︎ Retrouvez son portfolio sur theosaffroy.com

Propos recueillis par Paul Chambellant/Reporters d’Espoirs

« Peu de personnes s’engagent du jour au lendemain quatre heures par semaine dans une association. Il faut tester pour y prendre goût. 18 000 missions sont disponibles sur JeVeuxAider.gouv.fr pour toutes et tous ! » – Benjamin Richard

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Benjamin Richard est le responsable de la plateforme numérique jeveuxaider.gouv.fr, créée au sein de la Direction de la jeunesse, de l’éducation populaire et de la vie associative, et du Ministère de l’Education Nationale et de la Jeunesse. La plateforme publique du bénévolat met en lien 18 000 missions d’intérêt général avec les 550 000 citoyens inscrits qui souhaitent s’engager.

Dans quel contexte cette plateforme a-t-elle été créée ?

La plateforme a émergé dans un contexte de crise. Sa création s’est faite au moment du Covid, comme beaucoup de services de solidarité. Mais son idée remonte aux attentats de 2015, lorsque la Réserve Civique a été mise en place.  On a remarqué qu’il fallait faire face à de fortes envies et besoins de mobilisations au moment des crises, à l’image de l’accueil des réfugiés ukrainiens par exemple. L’Etat a voulu faciliter l’engagement des citoyens sur ces grandes causes.

Quelles ont été les évolutions de la plateforme depuis sa création ?

On a remarqué qu’outre les élans de solidarité dans les moments difficiles, l’engagement sur le long terme, au quotidien, était plus difficile. Or les associations ont aussi besoin d’un engagement régulier. De nombreuses structures cherchent des compétences particulières : un secrétaire, un trésorier, ou quelqu’un du monde juridique ou informatique par exemple.

Comment donner aux gens l’envie de s’engager ?

Je suis partisan de donner l’envie par l’exemple et par l’action. Peu de personnes s’engagent du jour au lendemain quatre heures par semaine dans une association. Il faut tester pour y prendre goût. Le premier pas, c’est de lever les freins ou les craintes : montrer que ce n’est pas nécessairement chronophage, qu’il y a des missions qui correspondent aux attentes de chacun. On doit goûter à la sensation d’être utile, à la proximité avec les gens.
La plateforme est conçue pour que les recherches soient facilitées. Il y a une grande variété de missions proposées, que ce soit près de chez soi ou à distance, sur des temps d’engagement longs ou courts. 28% des bénévoles réalisent leur première mission grâce à notre plateforme, et plus des deux tiers continuent leur engagement par la suite.

Qu’est-ce que les gens retirent de leur expérience ?

Il y a mille et une raisons de s’engager. La première est un attachement à la cause, et le sentiment d’être utile à la société. Mais il y a d’autres motivations : acquérir des compétences, faire des rencontres, se créer un réseau, sortir de chez soi… Chaque raison est légitime. On a l’idée reçue que l’engagement serait quelque chose de sacrificiel, qui coûte beaucoup. En réalité, on en tire beaucoup de bénéfices personnels et il faut l’assumer. L’engagement, on le fait pour les autres ainsi que pour soi.

Votre plateforme met en lien la population non seulement avec les associations, mais aussi avec d’autres acteurs ?

11 000 associations sont inscrites sur la plateforme, et nous regroupons 13800 structures en tout. Il y a des collectivités territoriales, comme des communes ou des départements, des organisations publiques, des CCAS, des EPHAD… Tout acteur à but non lucratif et portant un projet d’intérêt général est le bienvenu sur la plateforme. L’engagement n’est pas propre aux associations, beaucoup d’acteurs y concourent.

Quelle tranche d’âge est la plus représentée parmi les bénévoles ?

Ce sont les jeunes. Sur 550 000 personnes inscrites, la moitié a moins de 30 ans. Nous ne les ciblons pas particulièrement, mais cette nouvelle génération vient à nous plus naturellement. Ce qui n’empêche pas que toutes les générations soient représentées. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le service numérique n’est pas un frein à son utilisation par les plus de 60 ou 70 ans. La plateforme a l’avantage d’être très simple : en quelques clics, on est en relation avec une association et on peut aller rapidement sur le terrain. Il y a un côté concret et pragmatique qui plaît à tout le monde, bénévoles comme organisations d’ailleurs.

Comment développer l’envie de s’engager ?

Notre fil rouge, c’est la conviction qu’il existe une manière de s’engager qui correspond à chacun. On va chercher les personnes qui se sentent éloignées du bénévolat dans les endroits où les associations ne vont pas forcément. A ces personnes, on pourra proposer du bénévolat à distance, même si notre objectif est bien sûr de soutenir la dynamique associative partout. Pour faire connaitre notre service public numérique, nous sommes présents sur de nombreuses plateformes en ligne, comme des sites d’orientation ou des forums d’emploi. On intervient en milieu scolaire, dans des forums associatifs, au sein de divers événements. Une grande campagne d’affichage a également été mise en place dans les réseaux de transports des métropoles. Nous avons enfin des relais dans des médias.

Comment les médias peuvent-ils aider?

Nous développons des partenariats avec des médias, avec des rubriques « engagement » à côté des articles. J’ai la conviction que leur lecture donne aux gens l’envie d’agir. L’actualité nous laisse parfois désemparés donc on essaye de montrer qu’il existe des moyens d’agir à notre petite échelle. Par exemple, après un article qui parle des évolutions de la pauvreté, nous pouvons mettre en valeur des missions de distribution alimentaire ou de maraude à proximité. Notre utilité, c’est d’être à rebours du pessimisme ambiant, de montrer qu’on a des moyens de dépasser certains obstacles. Le bénévolat, c’est la joie en action. On entend toujours que la jeunesse ne fait rien, mais on constate exactement l’inverse à travers son engagement.

Propos recueillis par Maëlle Widmann pour Reporters d’Espoirs