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Olivier Guez, président du jury du Prix européen du jeune reporter 2022, nous livre sa vision de l’Europe

By 30 mars 2022avril 1st, 2022No Comments

Profondément attaché à l’Europe, Olivier Guez a travaillé en tant que journaliste indépendant pour nombre de médias à travers le continent, de la Frankfurter Allgemeine Zeitung à Il Foglio en Italie. Également essayiste et écrivain, il a obtenu en 2017 le Prix Renaudot pour son roman La Disparition de Joseph Mengele. C’est sous sa direction que 27 écrivains européens, un par État-membre de l’Union européenne, ont délivré, dans l’ouvrage collectif Le Grand Tour sorti en mars 2022, leur vision de l’Europe, notamment à travers des lieux évocateurs de la culture et de l’histoire européennes.


Votre regard de journaliste est tourné vers l’Europe et le monde.  Existe-t-il un « journalisme européen » ou bien y a-t-il autant de pratiques que de nations, que de cultures ?

Je pense que quel que soit le pays où le journaliste exerce, il est censé faire la même chose : relater la réalité ; ne pas donner son avis ; et enfin, laisser parler les évènements.  Fondamentalement, je pense qu’il n’existe qu’une école de journalisme. Elle devrait être universelle.

Quel espoir portez-vous sur ce continent et sur sa cohésion aujourd’hui ?

L’invasion de l’Ukraine par l’armée russe a fait basculer les Européens dans une communauté de destin. Pour la première fois depuis la chute du mur de Berlin ou peut-être même la Seconde Guerre Mondiale, un unique évènement concerne et unit tous les européens.

Si parler d’espoir au vu de la situation début mars me semblerait présomptueux, il y a en tout cas une prise de conscience. C’est un réveil douloureux pour l’Europe, mais qui s’avérera peut-être être salvateur dans les années qui viennent.

Plus que d’espoir, peut-être pourrait-on alors parler d’une accélération de l’union ?

Pour moi, il y a eu trois phases dans la construction européenne. Premièrement, les débuts héroïques, qui correspondent à un projet technocratique d’expansion et de partage économique. Au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, on ne peut plus parler de civilisation ou culture européenne. La civilisation européenne sort alors d’une phase de plus de 30 ans d’autodestruction qui a conduit à Auswitch : il faut donc une approche pragmatique et modeste portée par des personnes qui ont vécu les deux conflits mondiaux dans leur chair.

La deuxième phase se situe autour de 1989 : c’est l’ère d’une expansion joyeuse, même si je pense qu’elle a été en quelque sorte ratée dès le début. On a mésestimé les souffrances endurées par les pays d’Europe centre et orientale sous domination russo-soviétique. 

Enfin, la troisième phase, qui commence au début des années 2000, voit arriver au pouvoir des dirigeants européens qui n’ont ni vécu ni la guerre ni l’Europe au quotidien. Ils ne se sont pas baladés à travers le continent, ont peu vécu à l’étranger ni aimer en Europe. Avec leurs carrières très nationales et leur vision très centrée sur leur propre pays, il ne s’est pas passé grand-chose en Europe depuis 20 ans. Mais peut-être que l’on est aujourd’hui en train de vivre le prochain basculement, avec l’avènement de la génération Erasmus qui est désormais aux prises avec une menace existentielle :la Russie de Vladimir Poutine.

L’Europe est-elle une entité qui vous inspire d’un point de vue culturel, littéraire, ou politique ?

Je ne me suis jamais posé la question de savoir si j’aimais ou pas l’Europe car je suis né Européen. Je suis né à Strasbourg, dans une ville et une région européenne, que ce soit par leur culture et française et allemande, ou par leur géographie marquée par le Rhin, ce grand fleuve qui relie plusieurs pays. Et puis, j’ai aussi grandi au cours des années 80, la décennie miraculeuse de la construction européenne qui s’est terminée en apothéose à l’automne 1989. Ainsi, ces années de formation qui sont essentielles pour tout le monde ont pour moi été placées sous le signe de l’Europe.

Depuis, je n’ai cessé d’aimer l’Europe : j’y ai beaucoup voyagé, découvert et aimé. Après avoir vécu en Belgique, au Royaume-Uni et en Allemagne, je me suis finalement posé en Italie. L’Europe, je la pratique au quotidien. Je me définis ainsi comme un écrivain européen puisque ce continent constitue mon terroir. J’ai sa cuisine, ses odeurs et ses paysages en moi, Je me les suis appropriés, tel un écrivain national ou régional qui puiserait dans ces éléments pour développer ses œuvres. Ma géographie est continentale.

« Le Grand Tour », titre du livre que vous venez de publier chez Grasset, c’est une manière de rendre plus concrète cette Europe qui vous est constitutive ?

Mon projet du Grand Tour s’est quelque part inscrit dans ce que j’ai toujours fait et aimé. J’ai tout simplement demandé à 27 auteurs européens, un par pays membre de l’Union Européenne, de raconter un lieu, chez eux, dans leur pays, qui évoque la culture ou l’histoire européenne. Le résultat est ce magnifique recueil, constitué de textes de fiction comme de non-fiction et de récits parfois très personnels qui n’évoquent pas directement l’histoire européenne, mais décrivent le continent tel qu’il est aujourd’hui.

Le Prix européen du jeune reporter vise également à promouvoir la francophonie à travers le continent. Etes-vous confiant dans le français comme langue d’avenir, notamment sur le plan européen ?

Le départ des Britanniques a provoqué une situation paradoxale, puisque la lingua franca de l’Union Européenne est aujourd’hui une langue très minoritaire. C’est donc bien une chance pour le français, mais il faut aussi rester réaliste : l’anglais, ou plutôt le globish, domine tous les échanges internationaux et continuera sûrement à le faire. Toutefois, cela ouvre peut-être le champ à une diversification linguistique des échanges au niveau européen : ce serait alors une chance autant pour le français que pour l’allemand, l’espagnol etc. 

En tant qu’écrivain, vous avez exploré le passé et analysé le présent. Quel rôle le journaliste peut-il jouer pour lier le passé, le présent et éventuellement nous aider à construire un avenir de manière constructive ?

Le journaliste est un témoin, un passeur. Celui qui raconte à la fois le passé et évidemment le présent. C’est justement en racontant de la manière la plus objective possible et le passé et le présent que l’on peut envisager de construire un avenir serein. Avec la diffusion des fake news, on voit bien que cette réécriture du passé peut avoir un impact immédiat sur le présent et des conséquences potentiellement terribles pour le futur. L’invasion du Capitole aux Etats-Unis en est le parfait exemple : les fausses nouvelles ont alors tellement abondé que l’on a basculé dans un monde totalement chimérique et délirant. Le journalisme a donc une mission extrêmement importante qui se situe au niveau de l’objectivité et de la réalité.

Tous les reportages candidats devront mettre en avant une solution intégrant une dimension européenne et un regard critique sur cette dernière. En quoi, d’après vous, le journalisme de solutions est-il porteur de sens ?

On reproche souvent aux journalistes de toujours relayer uniquement une information anxiogène. Or, tel que le promeut Reporters d’Espoirs, il faut aussi raconter autre chose, il faut donner envie :  ne pas seulement déplorer, pleurer, mettre en garde, mais aussi montrer que des solutions existent. Il ne s’agit pas de faire de la promotion : il faut continuer à viser une certaine objectivité journalistique tout en adoptant peut-être un angle un peu différent.

Au vu de la situation tragique en Ukraine au moment où nous nous parlons, il est peut-être encore un peu tôt pour parler de journalisme de solutions et je pense qu’il faut aussi garder un peu de modestie à cet égard. Mais bien sûr viendra le moment où il faudra reconstruire et témoigner de la solidarité envers les réfugiés et exilés de cette guerre, et alors ce journalisme-là aura tout son sens.

Les Français seraient particulièrement pessimistes et méfiants à l’égard des médias : est-ce quelque chose que vous constatez également dans le traitement de l’information ?

Ce qui me frappe en France, c’est qu’il y a un habillage anxiogène dans notre façon de présenter l’information : tout est enrobé d’une certaine dramaturgie afin de capter au mieux notre attention. Cela contraste beaucoup avec l’Allemagne par exemple, où règne au contraire une grande sobriété. Et puis, il y a en France l’omniprésence des chaines d’information en continu, inexistantes en Allemagne. Ces chaines sont anxiogènes par définition, car leur métier consiste à créer un état d’alerte permanent. Malheureusement, je pense que l’on a beaucoup copié sur les Américains à cet égard. S’y ajoutent les réseaux sociaux qui amplifient encore ces tensions, ce qui pousse même les chaines « généralistes » à dramatiser l’information.

Avez-vous des exemples de reportages qui vous ont inspiré dernièrement ?

Je trouve que tout ce que l’on peut lire sur l’Ukraine, avec ces magnifiques initiatives dans une situation dramatique de guerre, est très inspirant. Il est important que ce message soit aussi relayé aux Ukrainiens pour qu’ils ne se sentent pas seuls même si eux seuls vivent ces évènements tragiques. On ne sait plus ce que c’est de tout abandonner sans savoir quand on reverra sa maison, son pays, ses proches. Mais toutes ces initiatives et symboles de solidarité, que ce soient les collectes, les dons ou volontaires qui vont là-bas pour aider, c’est bien sûr inspirant.

Quel conseil adressez-vous aux jeunes journalistes ou apprenti-reporters qui postulent au Prix européen du jeune reporter ?

Travailler, tout simplement. Un article, cela ne s’improvise pas. Un bon journaliste est quelqu’un qui raconte, qui sait se mettre de côté et s’effacer derrière son sujet sans donner son avis ou jugement. Le journalisme est une sorte de littérature du réel : que les candidats nous racontent donc simplement une histoire dans leurs mots de la façon la plus sobre et efficace possible.

Interview réalisée par Morgane Anneix et Augustin Perraud.

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