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L’interview de Luc Julia, co-créateur de Siri et ponte de l’intelligence artificielle

By 26 janvier 2022No Comments

Co-fondateur de Siri, l’assistant vocal d’Apple, ainsi que des imprimantes connectées d’HP ; auteur du livre L’intelligence artificielle n’existe pas (First Editions) ; Luc Julia est une tête pensante de l’intelligence artificielle qu’il préfère appeler « intelligence augmentée ». Depuis trente ans qu’il vit dans la Silicon Valley, il a œuvré au Stanford Research Institute (SRI), au MIT, travaillé chez Apple, HP ou encore Samsung – qu’il a incité à s’implanter en France. Un bref passage chez Amazon lui fait prendre conscience qu’il préfèrerait « faire quelque chose pour [son] pays ». 
Désormais Directeur scientifique de Renault, nous l’avons rencontré à l’occasion de son passage à Paris.


Yann LeCun, Jérôme Pesenti, Yves Raimond… et vous ! On a le sentiment que la France est un berceau de grands ingénieurs.

Nous les Français sommes les meilleurs ingénieurs du monde ! Notre éducation est globalement bonne, même si elle a tendance à laisser des gens sur le bord de la route. On a donc une éducation élitiste, et il faut certainement trouver une solution pour ceux qui sont en difficulté. Une fois qu’on sort de ce système par le haut, on est les meilleurs. Voyez le nombre de médailles Fields, l’équivalent du prix Nobel de mathématiques : les Français sont en haut du classement.

Qu’est-ce qu’il manque à la France pour rayonner davantage en matière de « tech » selon vous ?

On n’a pas la culture de vendre, on ne sait pas monter sur la table et dire qu’on est les meilleurs contrairement aux américains. On n’a pas non plus la culture de l’échec – rien que le mot nous fait peur. Le jour où l’on comprendra qu’échouer c’est apprendre, que ça fait partie de l’éducation, on sera plus fort encore. Mais nous sommes très forts en débrouillardise ! Il suffit de voir le concours Lépine pour s’en rendre compte, c’est extraordinaire de construire n’importe quoi avec deux allumettes. Les Français sont très ingénieux.

D’où vous vient la volonté de renouer avec la France ?

Il y a 55 000 français dans la Silicon Valley et depuis 10 ans, de plus en plus font des allers-retours vers la France pour redonner à leur pays de naissance. Il faut dire que grâce à la French Tech, Fleur Pellerin a redonné espoir aux ingénieurs français, et a réussi à montrer avec cette structure que la France est à l’origine d’innovations extraordinaires.

Sur votre LinkedIn, trône un peu à la manière d’une raison d’être, d’une mission : « Améliorer la vie des vrais gens, grâce aux technologies ». Y a-t-il une tech qui n’apporte pas de valeur ajoutée à la vie des gens ? Une tech « bullshit » ?

Tout dépend du contexte dans laquelle on regarde la technologie. Par exemple la 5G ça ne sert strictement à rien pour un particulier : c’est plus énergivore, il faut déployer un nouveau parc d’antennes, les gens vont vouloir renouveler leurs appareils… Tout ça pour charger plus rapidement des vidéos ? Avoir une résolution de 8K sur un écran aussi petit, ou un temps de chargement inférieur d’une seconde, ça n’a aucun intérêt pour un usage quotidien classique. Sans parler du coût écologique.

En revanche, dans l’industrie, ça prend tout son sens : ça pourrait remplacer le wifi en local sur plein d’usines.

Il faut mesurer l’impact et l’utilité des technologies, et les mettre en perspective.

Croyez-vous dans la tech et la data dites « for good » (« pour le bien commun »), au service de l’impact social et écologique.

En général, nous, scientifiques, quand on crée ou qu’on essaie de créer quelque chose, c’est pour le bien de l’humanité. On est là pour les « vrais gens » et pour faire en sorte qu’ils aient une meilleure vie d’une manière ou d’une autre.

Après il y a des dérives. La tech est un outil. Je compare l’intelligence artificielle à un outil : l’IA c’est un marteau, je peux m’en servir pour planter un clou, ça marche beaucoup mieux que mon poing, mais le marteau peut aussi servir à taper sur la tête de quelqu’un. Ce n’est pas bien mais je suis celui qui tient le manche, donc c’est moi qui décide. Finalement, c’est la société qui décide que taper sur la tête de quelqu’un, c’est mal. Ce qui compte, c’est l’éducation. Le problème des technologies c’est qu’il en arrive de nouvelles en permanence, aussi il est très compliqué de s’éduquer.

Vous avez travaillé avec des scénaristes d’Hollywood pour mettre au point Siri – l’assistant vocal utilisé sur des millions d’appareils Apple. Avez-vous travaillé aussi avec des journalistes ?

En créant Siri, nous savions que l’outil ne pouvait pas répondre à tous les coups aux demandes exprimées par les utilisateurs. Nous voulions que lorsque ça ne marchait pas bien, c’est-à-dire 20% du temps, ce soit rigolo. Alors nous avons fait appel à des scénaristes d’Hollywood, car eux pouvaient facilement réaliser ce que nous, « scientifiques pas drôles », ne savions pas faire.

Siri n’a jamais fait appel à des journalistes pour vérifier les faits. Il utilise des sources publiques comme Wikipédia. Quant aux actualités, lorsque vous lui demandez « donne-moi les dernières nouvelles », c’est un mélange de différents médias provenant du propre agrégateur d’Apple. Sur Alexa, l’assistant vocal d’Amazon, et sur Google Home, celui de Google, c’est Franceinfo qui les délivre, ce qui est très bien. Je suis d’ailleurs administrateur de Radiofrance depuis décembre 2021.

Quelles sont vos sources d’information privilégiées ? Suivez-vous l’actualité chaude ? Préférez-vous les reportages ?

C’est simple : je suis abonné au Canard Enchainé depuis 40 ans, que je reçois chaque semaine en Californie avec un léger décalage temporel par rapport à vous : il ne me parvient que le samedi… mais c’est mieux que de ne pas arriver du tout ! Ma deuxième source est Franceinfo, que j’écoute tout le temps en voiture. J’ai besoin d’avoir les infos françaises. En dehors des médias, j’écoute des podcasts tech en français et en anglais.

A quoi ressemblerait votre journal idéal ? 

J’aime bien l’instantanéité de la radio, l’idée de fact-checking (vérification des faits) de Franceinfo.
D’une manière générale, il faut faire un tri, filtrer les informations. J’aime dire qu’il faut s’éduquer mais on ne peut pas s’éduquer à tout. Il m’arrive certainement d’absorber des infos qui peuvent être incorrectes. Aussi le média idéal ne transmettrait que la vérité. Il serait aussi celui qui s’adapte à moi, mais sans m’enfermer dans ma bulle. Un média qui me laisse m’intéresser à tout, qui ouvre mon esprit, tout en triant les sujets que je n’ai pas envie d’entendre.


Chaque jour, Luc écoute une à deux heures de podcasts.
En balade ou en voiture, il aime se tenir informé de l’actualité tech
Ses favoris :

Propos recueillis par Gilles Vanderpooten et Joshua Tabakhoff, Reporters d’Espoirs.

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