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« Les solutions existent mais il faut les présenter de manière à ce qu’elles soient entendues » Xavier Fontanet

By 26 juillet 2021août 20th, 2021No Comments

Président du groupe Essilor de 1990 à 2013, entreprise devenue leader mondial sur le marché de l’optique ophtalmique, Xavier Fontanet est éditorialiste, professeur à HEC, et participe activement à l’animation de l’émission BFM stratégie. La Fondation Fontanet qu’il a fondée et qu’il préside, abritée sous HEC, distribue des bourses d’étude. Dans le cadre des Jeudis de la stratégie et d’Outremer network, Xavier Fontanet accompagne des créateurs d’entreprise issus de l’immigration par de la formation de haut niveau en stratégie et une distribution de bourses.

A l’occasion de la publication de son nouvel ouvrage Conquérir le monde avec son équipe : La fabuleuse histoire d’Essilor (éditions Manitoba), nous avons voulu en savoir plus sur la manière dont un grand patron, qui plus est sensible à la cause de Reporters d’Espoirs dont il a été mécène, appréhende le secteur de l’information et des médias.


Comment expliquez-vous le succès du groupe Essilor ?

La créativité a été à la source du formidable développement d’Essilor.

Les produits phare ont été historiquement les verres organiques et les verres progressifs ; plus récemment les verres photochromiques sont venus enrichir la gamme.

A cela sont venus s’ajouter deux mots d’ordre : focalisation et mondialisation. Nous avons opté pour la spécialisation, en focalisant notre attention sur les verres. Nous avons fait le choix stratégique d’aller prendre des positions significatives dans les cinquante premiers pays mondiaux en veillant partout à l’excellence de l’ambiance de travail ! Ce sont les différentes facettes de cette stratégie que j’ai voulu partager dans mon livre Conquérir le monde avec son équipe : La fabuleuse histoire d’Essilor.

En tant que dirigeant, quelles étaient vos pratiques de consommation de l’information ?

Je lisais beaucoup de médias américains, japonais et singapouriens. En chapeau de tout, The Economist était ma source principale d’information. C’est un journal qui fonctionne sans publicité, avec des abonnements dont les prix sont certes élevés mais la qualité éditoriale unique.

Comment votre rapport à l’information a-t-il évolué depuis ?

Ayant davantage de temps pour moi, je me suis mis à lire énormément : plusieurs livres par semaine, que ce soit l’histoire des grands Hommes, celle des pays ; je me suis passionné pour les différentes philosophies ou sagesses des pays ou j’ai travaillé.

Je me suis adapté aux nouveaux enjeux de l’information. Mon fil Twitter me permet de suivre l’actualité car j’ai des suiveurs de grande qualité qui m’alimentent quotidiennement. Je regarde YouTube pour visionner des conférences que l’on me recommande. C’est une source passionnante et foisonnante de contenus. J’apprécie également les nouveaux phénomènes médiatiques comme Thinkerview. Leur progression est fulgurante car ils captent les reflexions de fond. A ce jeu, ils pourraient très bien déstabiliser à terme même les grands médias. Enfin, phénomène à ne pas négliger, je m’intéresse beaucoup aux influenceurs : ayant été administrateur de l’Oréal, entreprise aux multiples égéries, j’ai saisi combien leur rôle était fondamental.

Editorialiste aux Echos, animateur de cours de stratégie sur BFM Business, vous êtes devenu un homme de médias !

Je ne pense pas être un homme de média car tout est arrivé par le hasard des rencontres. Lorsque j’ai pris ma retraite en 2013, j’ai réalisé une centaine de conférences dans toute la France. On venait souvent me voir à la fin pour me demander de faire un livre . C’est ce qui a amené la publication de mon premier ouvrage en 2010, Si on faisait confiance aux entrepreneurs. L’entreprise française et la mondialisation. Plusieurs livres ont suivi : Pourquoi pas nous ? et Que chacun s’y mette !. J’ai tenu un édito hebdomadaire dans Les Echos pendant 7 ans ; cela représente à peu près 300 articles. J’ai eu également la chance de rencontrer Alain Weil qui m’a demandé d’adapter mes cours de stratégie à la télévision d’où « BFM stratégie » en collaboration avec le BCG ; nous en sommes, après trois ans, au cent-cinquantième épisode.

Qu’attendez-vous des médias aujourd’hui ?

J’attends des médias qu’ils se dotent d’une véritable déontologie. Cette déontologie ne peut venir que d’eux même !

La question pour moi est de réfléchir au concept même d’actualité. On est passé en trente ans d’une période ou l’on visait l’information juste  -quitte  à ce que cela prenne du temps et coute de l’argent- à une période ou la vitesse et le spectaculaire priment.

La publicité est aussi rentrée dans le jeu. Les journaux dont les recettes publicitaires sont majoritaires  ont fini par vendre leur lecteurs aux annonceurs. Ceci a eu pour effet de détourner  notre attention collective des véritables sujets, et d’enfermer les médias dans un cercle vicieux : le sensationnel génère de l’audience qui certes attire la publicité… mais au prix d’un détournement des sujets essentiels ! Il faut repenser ce modèle économique d’autant que l’industrie du net prend aujourd’hui la majorité des publicités et déstabilise tout.

Je fais  une suggestion originale dans le but de faire réfléchir : suspendre les aides à la presse. En contrepartie de ce désengagement de l’État, il encouragerait les abonnements en permettant à chacun de déduire de ses impôts le prix des abonnements. Les journaux retrouveraient leur indépendance, les journalistes pourraient être mieux payés et la presse remonterait en  qualité.

Quant au net, qui devient central dans toute cette affaire, il faudrait réfléchir à  l’idée de rendre payantes les applications délivrant des informations, et de rétribuer les citoyens que nous sommes en échange de nos données qui sont offertes gratuitement et largement exploitées. De nombreuses voix s’expriment en ce moment dans ce sens.

Les bouleversements actuels sont considérables, bien malin celui qui peut dire ou tout cela va aller !

Pensez-vous que les médias concourent à un climat de défiance, et le cas échéant quel pourrait en être un remède ?

L’Homme est reptilien, il a toujours vécu dans le danger et est entraîné depuis de millénaires à poser son regard sur ce qui va mal et est dangereux. La mauvaise nouvelle attire… c’est un fait. Les bonnes nouvelles sont recevables lorsqu’elles sont présentées sous des formes  originales et percutantes. Le remède, vous l’incarnez déjà avec Reporters d’Espoirs depuis de nombreuses années. Il faut du fond et une forme de qualité. Les solutions existent mais il faut les présenter de manière à ce qu’elles soient entendues. La forme ne peut pas être dissociée du fond.  Vous avez du pain sur la planche… continuez !

Propos recueillis par Léa Sombret et Gilles Vanderpooten.


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