
Un « super » El Niño se prépare dans l’océan Pacifique et s’annonce non seulement comme le phénomène le plus puissant jamais enregistré, mais aussi comme le plus grave, avec une « marge véritablement stupéfiante », selon une analyse récente de Zeke Hausfather, climatologue au sein de l’organisation à but non lucratif Berkeley Earth. Pourtant, la plupart des discussions autour d’El Niño se concentrent uniquement sur le réchauffement des eaux — mais qu’en est-il de ses impacts sur la biodiversité, les régimes climatiques mondiaux et le système alimentaire ?
Tous les mots suivis d’une astérisque sont définis dans notre glossaire.
Qu’est-ce qu’El Niño ?
Ce phénomène fait partie de l’oscillation australe El Niño (ENSO pour El Niño – Southern oscillation), une fluctuation naturelle et récurrente susceptible d’influencer les régimes climatiques mondiaux ainsi que la productivité et la biodiversité marines. Pendant El Niño, l’océan Pacifique équatorial se réchauffe plus que la normale et le rythme des alizés est modifié. Même si le changement climatique d’origine humaine accentue les effets d’El Niño, ce phénomène naturel existe depuis des siècles.
Bien qu’il ait été observé pour la première fois à la fin du XVIe siècle, l’ENSO n’a été officiellement baptisé que dans les années 1960. Le nom El Niño signifie « petit garçon » ou « enfant Jésus » et a été choisi en raison de son pic d’activité autour de Noël. Le phénomène se produit en moyenne tous les 2 à 7 ans. Normalement, les alizés soufflent vers l’Ouest, parallèlement à l’équateur, et poussent les eaux chaudes de l’Amérique du Sud vers l’Asie. Un processus océanique appelé « remontée d’eau » fait remonter des eaux froides et riches en nutriments depuis les profondeurs pour les remplacer.
El Niño interrompt ce processus. Lors de ces épisodes, les alizés s’affaiblissent et les eaux plus chaudes refluent vers les Amériques. Son pendant, La Niña, pousse davantage d’eau chaude vers l’Asie et l’intensification de la remontée d’eau entraîne une baisse des températures océaniques dans la Pacifique oriental.

« Lors de la phase El Niño du cycle naturel, le Pacifique oriental se réchauffe et le Pacifique occidental se refroidit à mesure que cette masse d’eau chaude se déplace vers l’Est », explique Enrique Curchitser, professeur de climatologie et d’océanographie à l’Université Rutgers, dans le New Jersey, aux États-Unis. Ce mouvement modifie la stratification de l’océan : la remontée d’eau froide ralentit et la limite entre les eaux profondes froides et les eaux de surface chaudes, également appelée thermocline, s’aplatit et s’enfonce plus profondément dans l’océan.
On parle de « super » El Niño lorsque la température moyenne de la surface de la mer augmente et se maintient à au moins 2 °C au-dessus de la moyenne à long terme.
L’impact sur l’atmosphère et ses conséquences mondiales
Si la plupart des reportages consacrés au phénomène El Niño se concentrent sur la hausse des températures océaniques, les effets de l’ENSO s’étendent jusqu’à la stratosphère et au-delà. Ses répercussions sont particulièrement marquées pendant l’hiver de l’hémisphère Nord.
Lorsque les alizés soufflent au-dessus de l’océan, ils captent de la vapeur d’eau chaude. En touchant les côtes ou les îles, ces vents s’élèvent, ce qui provoque un refroidissement et de la condensation, formant ainsi des nuages de pluie. Lors d’une année El Niño, ce taux d’absorption augmente car l’air au-dessus de l’océan devient plus humide et plus chaud. Non seulement cela réchauffe l’atmosphère dans son ensemble, mais cela influe également sur les précipitations en déplaçant les pluies tropicales vers l’Est.
L’Amérique du Sud, en particulier les pays côtiers du Pacifique comme le Chili, le Pérou et l’Équateur, connaît ainsi des niveaux de précipitations supérieurs à la normale (tout comme le sud des États-Unis et la côte californienne), tandis que l’Indonésie, l’Australie et certaines régions d’Asie du Sud sont souvent touchées par la sécheresse. Le Pacifique devrait quant à lui connaître une recrudescence des tempêtes tropicales.
De manière plus générale, selon l’Organisation météorologique mondiale, presque toutes les régions de la planète devraient connaître des températures supérieures à la normale pendant l’épisode El Niño de cette année. La péninsule arabique, l’Europe du Sud et l’Asie du Sud-Est sont les plus exposées à la chaleur extrême. L’Europe du Sud, l’Asie centrale et la Corne de l’Afrique devraient également connaître des conditions plus humides que la moyenne, tandis que les prévisions annoncent un temps plus sec que d’habitude pour l’Europe du Nord, le sous-continent indien et certaines régions d’Australie.
« Les impacts atmosphériques mondiaux d’El Niño se manifestent parfois de manière plus intense que des événements passés » explique Enrique Curchitser. Mais il souligne que ce qui est intéressant cette année, c’est qu’un phénomène similaire se développe à l’échelle de la planète et risque d’amplifier les effets d’El Niño : la Niña atlantique. Ce phénomène climatique, bien plus rare, se produit lorsque l’océan Atlantique équatorial oriental enregistre des températures de surface de la mer inférieures à la moyenne.

Selon Enrique Curchitser, ce phénomène régional est à la fois moins prononcé et moins étudié historiquement que son cousin aîné du Pacifique. Cependant, il pourrait réduire encore davantage le nombre de tempêtes violentes dans l’Atlantique, qui connaît déjà moins d’ouragans lors des épisodes El Niño. Il est toutefois encore trop tôt pour se prononcer, et les effets complets de la combinaison des phénomènes El Niño et La Niña du Pacifique restent donc à déterminer.
Le climatologue Zeke Hausfather met néanmoins en garde dans sa récente analyse : « Comme la température mondiale accuse un décalage d’environ trois à cinq mois par rapport à l’ENSO, l’essentiel du réchauffement lié à cet événement se produira en 2027, qui s’annonce désormais comme une année véritablement alarmante et, de loin, la plus chaude jamais enregistrée. Mais le renforcement d’El Niño fait pencher la balance en faveur de la fin de l’année 2026 : [au 13 juillet 2026], notre tableau de bord attribue à cette année une probabilité non négligeable (~28 %) de détrôner 2024 en tant qu’année la plus chaude jamais enregistrée, contre environ 13 % au début du mois. »
Quand la biodiversité ne s’adapte pas au réchauffement des eaux
El Niño a également des répercussions sur les populations marines et les réseaux trophiques.* La diminution des remontées d’eau profonde pendant El Niño se traduit par une baisse de la disponibilité des nutriments provenant des profondeurs. Les populations de phytoplancton qui en dépendent s’affaiblissent, ce qui expose les poissons qui s’en nourrissent à une pénurie alimentaire accrue, générant des effets en cascade à travers le réseau trophique. Conjuguée au réchauffement des eaux, cette situation oblige souvent la faune marine à chercher sa nourriture plus loin et dans des zones plus éloignées, ce qui entraîne un déclin des populations ou leur déplacement.
Prenons l’exemple des anchois. Dans les années 1960 et au début des années 1970, le Pérou était la première économie halieutique mondiale, les anchois représentant une part substantielle des prises. Après deux années exceptionnelles avec au moins 10 millions de tonnes d’anchois pêchés chaque année, 1972 a marqué un tournant majeur. Un « super El Niño » a fait irruption, déchaînant toute sa fureur. Comme le souligne le Centre pour l’enseignement des sciences du consortium académique University Corporation for Atmospheric Research, « El Niño a porté un coup de grâce aux anchois » alors qu’ils souffraient déjà de la surpêche. La population est donc passée de 20 millions à 2 millions lors du phénomène El Niño de 1972-1973. Les anchois péruviens ne se sont toujours pas complètement rétablis à leur niveau d’origine et risquent d’être affectés par la fluctuation de cette année.
« Ces poissons revêtent une grande importance pour le Pérou et l’Équateur et peuvent subir des effondrements spectaculaires lors d’un épisode El Niño », déclare Enrique Curchitser. « Même en remontant le courant de Californie jusqu’au Pacifique Nord, on peut observer des changements radicaux quant aux espèces présentes dans chaque région. Les pêcheurs ne disposent peut-être pas du matériel adéquat pour capturer ces nouvelles espèces — il y aura des gagnants et des perdants, plus ou moins prêts à tirer parti de cette nouvelle situation. C’est la même chose dans les écosystèmes eux-mêmes », où certaines espèces — les « gagnants » — peuvent être capables de mieux s’adapter à certains changements que d’autres. Certains animaux mobiles peuvent nager vers le Nord, vers des eaux plus froides et plus riches en nutriments.
El Niño et les Outre-Mer
La France, et plus largement l’Europe continentale, est moins directement touchée par El Niño que les Amériques. Cependant, la plupart des départements d’outre-mer — notamment La Réunion, la Guadeloupe et la Martinique — devraient connaître des températures supérieures à la normale, alors que les effets devraient être plus inégaux dans ceux du Pacifique Sud. La Réunion et Mayotte devraient connaître des précipitations anormalement élevées, tandis que la Guyane française, la Guadeloupe et la Nouvelle-Calédonie risquent de subir une sécheresse.
D’autres n’auront peut-être pas cette chance. Le plancton par exemple ne peut se mouvoir de manière autonome que verticalement au sein d’une colonne d’eau, ses déplacements horizontaux n’étant possibles que grâce aux courants océaniques. Comparé aux populations plus mobiles, il peut moins facilement migrer vers des conditions plus favorables. C’est en partie pour cette raison que le plancton fait office d’indicateur et de système d’alerte précoce : il permet de déterminer l’orientation du cycle ENSO au cours d’une année donnée et l’impact potentiel sur le réseau trophique marin.
« Lorsque la différence de température entre le haut et le bas de la colonne d’eau est plus importante, faire remonter l’eau plus froide demande plus d’énergie. Le plancton est moins productif — le plancton du niveau suivant est alors moins gras et moins abondant que lors d’une année classique, ce qui a un impact sur les poissons qui s’en nourrissent et sur ceux qui se nourrissent de ces poissons », explique Enrique Curchitser. « Chaque fois que l’on s’écarte du cycle habituel, certains organismes subissent un stress. »
Autre exemple : les écosystèmes coralliens. Leur immobilité les oblige à résister aux variations de leur environnement — y compris le réchauffement des eaux, qui provoque le blanchiment des coraux. Les organismes qui donnent leur couleur aux coraux sont sensibles aux changements de température et ne peuvent survivre qu’à un nombre limité de jours de forte chaleur avant d’en subir les conséquences. Si l’on combine le réchauffement climatique « de fond » et un épisode El Niño, ces organismes atteignent leur seuil de tolérance beaucoup plus rapidement, sans avoir la capacité ni le temps de se rétablir. Cela peut entraîner des épisodes de mortalité massive de ces espèces dans une zone donnée.
Un phénomène climatique, un coût humain
Qu’en est-il des effets potentiels sur les sociétés humaines ? Comme évoqué plus haut à travers l’exemple de l’anchois péruvien, les communautés côtières et celles qui dépendent de l’océan pour leur résilience, leurs revenus et leur subsistance pourraient être exposées à des chocs économiques dus à la dégradation des populations marines.
L’agriculture des régions intérieures pourrait également être confrontée à des risques accrus de sécheresse, d’insécurité alimentaire et de baisse de la production agricole dans les zones les plus touchées ; par exemple, la production céréalière en Afrique australe a chuté ces dernières années en raison des sécheresses provoquées par El Niño. Cela accentue à son tour les besoins d’importation et les répercussions économiques de l’ENSO. Déjà cette année, l’ONU anticipe qu’environ 50 millions de personnes pourraient souffrir d’une famine aiguë d’ici à fin 2027 à cause d’El Niño.

Alors que l’agriculture est déjà mise à mal par la disponibilité réduite d’engrais due à la guerre en Iran, les chercheurs du World Research Institute (WRI) indiquent que le phénomène El Niño de cette année « viendrait ajouter des risques de sécheresse, de canicule ou d’inondations à un système déjà fragile » et augmenterait la probabilité que « les coûts élevés se transforment en véritables pénuries alimentaires ».
De plus, les régions qui connaissent des saisons plus sèches que d’habitude en raison d’El Niño sont également confrontées à davantage d’incendies de forêt, dus à la sécheresse et à un manteau neigeux insuffisant qui facilite la propagation des feux. L’Amazonie en est un exemple particulièrement frappant : le Brésil a connu des saisons d’incendies record lors des deux derniers épisodes El Niño de forte intensité (2015-2016 et 2023-2024). Les chercheurs du WRI soulignent que l’Amérique du Sud devrait connaître une activité accrue de feux de forêt en 2026, mais que les effets les plus marqués se manifesteront très probablement l’année suivante.
Les pays qui subissent les impacts les plus forts d’El Niño, en particulier ceux qui sont déjà confrontés à des situations socio-économiques ou politiques précaires, pourraient voir leurs risques de conflit s’accroître. Une étude réalisée en 2011 par des chercheurs de l’Université de Columbia a révélé que le phénomène ENSO pourrait avoir joué un rôle dans 21 % de l’ensemble des conflits civils survenus entre 1950 et 2004. Une étude plus récente publiée dans la revue PNAS a confirmé qu’El Niño augmentait effectivement le risque de conflit, mais que ce risque concerne principalement les régions qui deviennent plus sèches, et non celles qui deviennent plus humides.
Couvrir El Niño à l’aide du le journalisme des solutions et de la pensée systémique
Il est évident que la sphère d’influence planétaire d’El Niño s’étend bien au-delà du réchauffement des océans — mais ses autres impacts sont souvent moins médiatisés. La complexité du phénomène ENSO est telle qu’il n’est pas toujours facile de cerner ses liens avec d’autres enjeux, et il peut s’avérer délicat de les expliquer de manière concise au grand public.
Pour les journalistes, couvrir efficacement El Niño nécessite de s’orienter délibérément vers une réflexion systémique. Enrique Curchitser le résume ainsi : « Tout est interconnecté et ce sont finalement les interactions délicates entre la physique et la biologie qui sont à l’origine de la biodiversité. Il existe de nombreux comportements complexes, mais en fin de compte, la plupart des organismes cherchent simplement à vivre confortablement. Chacun se bat pour obtenir la nourriture dont il a besoin et la température à laquelle son métabolisme fonctionne le mieux et le plus efficacement ».
Comment alors relever le grand défi journalistique qui consiste à trouver l’équilibre entre expliquer cette complexité, reconnaître l’horizon temporel étendu des impacts et informer en limitant l’anxiété ?
Bien qu’ENSO représente des défis importants à relever, ses impacts ne sont ni permanents, ni insurmontables, s’ils sont anticipés. L’action préventive permet dans une certaine mesure de réduire la sévérité des effets d’El Niño sur nos sociétés. Prenons l’exemple récent du Programme alimentaire mondial (PAM), qui a assigné plus de 14 millions de dollars américains pour exécuter des plans d’action provisoires contre El Niño dans des pays les plus impactés comme le Soudan du Sud, la Mauritanie et le Guatemala. Plus généralement, le PAM a constaté que l’intégration de programmes anticipant les effets d’El Niño permettait d’économiser entre 3 et 7 dollars américains en coûts évités pour chaque dollar américain investi.








