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La biodiversité est aussi une affaire de langues

By 6 août 2026No Comments
Photo de Dariia Lemesheva sur Unsplash

Diversité biologique et diversité linguistique vont souvent de pair : près de la moitié des langues du monde sont parlées dans seulement 35 « hotspots » de biodiversité*. Cette corrélation, mise en évidence par une étude publiée en 2012 dans PNAS, révèle que les régions les plus riches en espèces sont souvent aussi celles où l’on trouve la plus grande diversité linguistique. Ce chevauchement va au-delà d’une simple concomitance et englobe la diversité des façons dont nous pouvons utiliser le langage pour aborder la biodiversité. Comment intégrer cette dimension sociale et culturelle dans l’information sur la biodiversité ?

Tous les mots suivis d’une astérisque sont définis dans notre glossaire.  

Les langues, des réservoirs de savoirs

Les langages portent des connaissances sur les milieux dans lesquels ils se sont développés. Les langues autochtones et locales renferment souvent des savoirs écologiques accumulés au fil des générations : des noms d’espèces, des connaissances sur leurs comportements, les interactions entre les êtres vivants ou encore les pratiques de gestion des ressources naturelles. Ces connaissances traditionnelles complètent ainsi celles produites par la recherche scientifique et peuvent contribuer à mieux comprendre les écosystèmes ou à orienter des actions de conservation.

À l’inverse, lorsqu’une langue disparaît, ce n’est pas seulement un patrimoine culturel qui s’efface. Une partie de ses connaissances risque également d’être perdue ou de devenir beaucoup moins accessible, en particulier lorsqu’elles n’ont jamais été documentées dans d’autres langues.

Quand les langues et la biodiversité se superposent

Selon des recherches publiées dans Nature, les régions riches en biodiversité présentent souvent une grande diversité linguistique. Ces résultats, cités par les auteurs d’une étude parue dans PNAS, montrent que quand il y a une plus grande variété de ressources à disposition pour une communauté humaine, il est moins nécessaire d’interagir avec d’autres groupes humains alentour. Cet isolement contribue alors au développement de plusieurs langues uniques. 

Cette cooccurrence fréquente entre diversités linguistique et biologique relève probablement davantage d’une corrélation que d’un lien de causalité. Mais les auteurs soulignent que leur apparition simultanée pourrait indiquer que « certains systèmes et pratiques culturels, représentés par les locuteurs de langues autochtones et non migrantes particulières » sont souvent concomitants avec une grande biodiversité.

Ces travaux s’inscrivent dans le cadre de la diversité bioculturelle*, qui désigne la diversité de la vie sous toutes ses formes — biologiques, sociales et culturelles — et la manière dont elle évolue conjointement au sein de systèmes complexes. Pour les journalistes, cette perspective invite à élargir le regard. Un reportage sur la disparition d’un habitat naturel peut aussi être une histoire de transmission des savoirs locaux ou d’érosion de la diversité linguistique. À l’inverse, un sujet consacré à une langue autochtone ou régionale peut offrir un nouvel angle pour aborder les questions de conservation du vivant et les liens entre sociétés humaines et écosystèmes. 

Un manque de diversité linguistique dans la politique internationale 

La diversité des langues utilisées pour parler de la biodiversité fait défaut. L’anglais règne en maître dans les négociations internationales sur la biodiversité et les publications scientifiques, même si des langues de travail de l’ONU, notamment le français, l’arabe et le chinois, sont également utilisées. Les recherches publiées dans d’autres langues sont donc souvent moins citées, et les savoirs écologiques locaux risquent de rester invisibles dans les débats internationaux. Dans la pratique, cela peut exclure des réflexions les voix et les travaux des pays riches en biodiversité. 

Par ailleurs, une étude publiée en 2025 dans Conservation Letters a révélé que les langues dans lesquelles les politiques internationales en matière de biodiversité sont élaborées et mises en œuvre reflètent rarement celles parlées dans les zones à forte biodiversité. C’est particulièrement le cas dans les régions où les langues officielles ne sont pas nécessairement celles utilisées au quotidien. Ces travaux ont examiné les recoupements entre la répartition des espèces et les frontières linguistiques. En prenant en compte les langues officielles, l’espagnol et l’anglais couvrent chacun environ 25 % de l’ensemble des répartitions d’espèces, tandis que le portugais, le français et le malais, pris ensemble, en représentent 25 % supplémentaires. 

Si l’on considère les langues les plus parlées dans le monde, le malais a fait un bond en avant, tandis que l’anglais et le français ont tous deux perdu beaucoup de terrain (plus de 50 %). Ainsi, dans la mesure où les six langues utilisées dans les pays présentant la plus grande biodiversité ne correspondent pas aux langues les plus couramment mobilisées en politique internationale, les voix des nations les plus riches en biodiversité ne se voient pas accorder suffisamment de place à la table des négociations.

Le portugais, en particulier, bénéficie d’une large diffusion géographique à travers les continents, devançant même le français en termes de pays présentant une forte distribution d’espèces. Pourtant, la langue de Molière fait partie des trois langues de travail les plus couramment choisies pour les politiques liées à la biodiversité.  

Cela soulève de nombreuses questions à prendre en compte : quels experts sont cités ? Quelles études sont lues et mentionnées ? Dans quelles régions géographiques la biodiversité est-elle plus ou moins fréquemment abordée ? 

Raconter la biodiversité ne consiste pas seulement à traduire la science. C’est aussi traduire la complémentarité entre les savoirs scientifiques et locaux et entre différentes cultures et systèmes linguistiques. 

Photo de Dariia Lemesheva sur Unsplash

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