
Quand on parle de journalisme de solutions en Europe, on pense aux pays de l’Europe de l’Ouest et du Nord mais pas de l’Europe centrale et de l’Est. Pourtant, depuis quasiment dix ans, les initiatives ne manquent pas, tant dans les médias, que via des formations ou des réseaux de journalistes. Que donne la recherche sur une initiative encore balbutiante et dans des contextes politiques encore fragiles ? C’est ce que nous allons voir dans cet article de la série “Le JoSo dans le monde ».
Pour comprendre correctement la façon dont le journalisme de solutions a été implanté en Europe centrale et de l’Est, il est important de comprendre à quoi ressemble le paysage médiatique dans ces régions marquées par les crises. La consommation des médias et les changements d’habitude des citoyens sont étudiés dans le Digital News Report, un rapport publié chaque année par Reuters et l’Université d’Oxford, via un prisme historique, social et économique. Nous nous sommes intéressés au rapport 2026 pour plusieurs pays, en voici quelques extraits. A noter, le pourcentage de confiance dans les médias dans le monde est de 37 %.
Un paysage médiatique fragilisé
République Tchèque :
- 36 % des Tchèques ont confiance dans les médias et 41 % évitent régulièrement/souvent de s’informer.
- Le paysage médiatique montre un rétablissement économique mais aussi la montée des pressions technologiques notamment avec l’arrivée de l’Intelligence Artificielle.
- La concentration des médias augmente tandis que les abonnements baissent en particulier la presse papier.
- L’adoption d’une législation à partir des principaux cadres européens a été à maintes fois retardée.
- En attendant, les principaux organes de presse et associations de journalistes ont adopté un code d’autorégulation qui vise à renforcer la transparence, l’autonomie éditoriale et le respect de normes éthiques communes.
Hongrie :
- Seulement 17 % des Hongrois ont confiance dans les médias (contre 31 % il y a 10 ans) et 45 % évitent régulièrement/souvent de s’informer.
- Les élections législatives d’avril 2026 et la fin l’ère Orbán ont suscité des changements majeurs en Hongrie. Le gouvernement hongrois contrôlait jusqu’alors 80 % des médias et poussait l’usage massif de l’IA.
- Son projet de loi qui prévoyait des amendes et voulait interdire les rédactions de recevoir de l’argent de pays étrangers a été suspendu malgré plusieurs tentatives – en réponse, il y a eu un boom des donations pour les rédactions indépendantes.
Serbie :
- 22 % des Serbes ont confiance dans les médias tandis que 53 % d’entre eux évitent régulièrement/souvent de s’informer.
- Le paysage médiatique s’est beaucoup détérioré cette année dû à la crise politique (depuis novembre 2024 – qui a mobilisé des milliers de Serbes).
- Depuis, le gouvernement a de plus en plus la main sur les médias tout comme son influence financière et politique sur le marché, et persécute de plus en plus les médias indépendants.
- La crise a poussé au déclin de la liberté des médias et de la sécurité des journalistes, notamment via la répression.
- Depuis, le gouvernement a de plus en plus la main sur les médias tout comme son influence financière et politique sur le marché, et persécute de plus en plus les médias indépendants.
- Cependant, il y a de plus en plus d’intérêt pour le journalisme d’investigation et les médias citoyens.
Slovaquie :
- 19 % des Slovaques ont confiance dans les médias et 47 % évitent régulièrement/souvent de s’informer.
- Le service public slovaque est faible, il est souvent utilisé par le gouvernement pour diffuser sa communication.
- Le paysage médiatique est polarisé, notamment la presse.
Le manque d’investissement financier dans les médias pour assurer une bonne qualité de l’information, couplé à la baisse des revenus publicitaires, a eu de lourdes conséquences pour le journalisme dans cette région de l’Europe. Face à cette situation, certains journalistes ont mutualisé leurs forces pour trouver une autre façon de faire du journalisme.
Un véritable hub du journalisme de solutions en Europe centrale
Le journalisme de solutions est apparu en Europe centrale et de l’Est grâce à TOL. Une ONG fondée en 1999, par Jeremy Druker (rédacteur en chef et directeur exécutif) qui a pour but de renforcer le professionnalisme, l’indépendance et l’impact des médias d’information dans les pays européens post-communistes et de l’ancienne Union Soviétique. TOL présente différents programmes :
- Le magazine en ligne, Transitions, bilingue anglais-langue native du journaliste, se focalise sur l’Europe centrale, de l’Est, Sud-Est et la Turquie, le tout grâce à un réseau de journalistes locaux et internationaux. Les contributeurs sont indépendants et couvrent des sujets souvent peu abordés.
- Concernant le journalisme de solutions, Transitions s’appuie sur le Transitions’ Knowledge Center for Solutions Journalism qui fournit des cours, du mentorat et un soutien aux journalistes. Le centre collabore également avec des universités et écoles de journalisme pour intégrer cette méthodologie au sein des programmes.
- Un programme Media Academy est proposé, Tol Education, et plus de 14 500 personnes à travers le monde ont participé aux cours via leur plateforme en ligne mais aussi en présentiel.
Transitions s’est mis au journalisme de solutions en 2016 via Ashoka République Tchèque qui a introduit le Prix Spécial du Journalisme de solutions lors de la cérémonie des Prix du journalisme Tchèque. Ce prix spécial a perduré jusqu’en 2019. Avec le journalisme de solutions, Jeremy Druker et Lucie Černá (cheffe du programme de mentorat chez Transitions) ont trouvé un moyen de faire du journalisme autrement. Après un travail de formation et de coordination de plusieurs années, notamment avec le Solutions Journalism Network (SJN), Transitions a pris la coordination des activités régionales dans le domaine et offre aux journalistes locaux formations et soutien.
Véritable hub du journalisme de solutions dans cette région de l’Europe, Transitions a su s’imposer et a permis à de nombreux médias de réaliser des reportages constructifs. Entre 2018 et 2021, 20 ateliers en ligne et en présentiel ont été organisés et plus de 650 journalistes, étudiants et rédacteurs en chef ont été formés. Depuis lors, ils organisent les European Solutions Journalism Summit chaque année à Prague.
Formations, réseaux et prix : un écosystème en construction
Les programmes et réseaux passés
Transitions s’est imposé comme leader du journalisme de solutions mais d’autres réseaux et programmes se sont développés. C’est le cas du projet mené par le Service européen pour l’action extérieure (SEAE) en collaboration avec le Constructive Institute, en 2024. L’objectif : implanter un programme afin de montrer aux rédacteurs et journalistes comment le journalisme constructif/de solutions contribue à la démocratie en présentant des solutions concrètes. Un programme qui s’inscrit dans un cycle de sensibilisation pour combattre la manipulation de l’information dans les pays Balkans occidentaux.
Les formations et réseaux ne manquent désormais plus. De même pour les récompenses attribuées aux professionnels de l’information qui se sont tournés vers le journalisme de solutions. C’est le cas du prix Tchèque du journalisme de solutions, mentionné ultérieurement, ainsi que le Prix Spécial du journalisme de solutions en Slovaquie, remis lors de la cérémonie des Prix du Journalisme, organisé par Memo 98 et Open Society Foundation.
L’Union Européenne a également contribué à “SoJo Europe”, programme européen de deux ans (2023-2025) à hauteur de 1,6 millions d’euros, cofinancé par la Commission Européenne via le Creative Europe Media. Sont aussi associés le Journalismfund Europe (Belgique), le Constructive Institute (Danemark), le South East European Network for Professionalisation of Media (réseau de 19 organisations de médias dans treize pays d’Europe centrale et la Turquie) et Transitions (République Tchèque). Il a pour but de promouvoir la production de contenus de solutions et des enquêtes partout en Europe, et d’apporter des clés pour construire un modèle économique viable grâce à l’expertise de pays d’Europe du Nord et de l’Ouest.
Les projets actuels
Mediacentar, fondée en 1995, est une organisation bosniaque qui vise à améliorer les normes journalistiques pour le journalisme indépendant. Elle a développé un module de formation en présentiel sur le journalisme de solutions, disponible en plusieurs langues. Mediacentar organise par exemple à la fin du mois de septembre 2026, une formation régionale au Monténégro, afin de promouvoir des reportages sur l’agenda écologique des balkans occidentaux (soutenu financièrement par divers organismes allemands) et en collaboration avec Clean Energy Wire (CLEW), la principale plateforme européenne dédiée au journalisme collaboratif et axé sur les solutions en matière de climat et d’énergie.
Transitions a lancé au printemps 2026, le projet Rebuilding Trust Project. Il vise à rassembler une cohorte de rédactions pour tendre vers un journalisme fondé sur les données et impliquant de multiples parties prenantes, au service de la résilience démocratique. Les rédactions vont travailler avec des chercheurs, organisations de la société civile, experts en data et autres partenaires à travers l’Europe. L’objectif : d’explorer comment le journalisme basé sur les faits, la data et les solutions contribuent à un meilleur écosystème d’information et des démocraties résilientes. Ce projet est financé par un fonds de soutien du département des affaires étrangères suisse.
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La recherche dans cette région pointe le bout de son nez
Lenka Vochocová, enseignante-chercheuse tchèque au Département des médias de l’Université Charles de Prague, a publié en avril 2026 “Good News is No News, despite the crisis” – Les bonnes nouvelles ne font pas la une, malgré la crise – avec une focale sur la République Tchèque. L’enseignante revient sur le fait que dans le pays, le terme “journalisme de solutions” est davantage employé que “journalisme constructif”. Il est plus “institutionnalisé” notamment avec la mise en place de programmes de mentorat et des prix. Le terme “constructif” paraît plus conceptuel, moins normatif et pousse moins au changement que le terme “solutions”. La chercheuse a mené une étude auprès de huit journalistes sur leur perception du rôle du journalisme de solutions en temps de crise, ce qui les a motivés à faire du journalisme de solutions et ce qu’ils en pensent.
Les conclusions de l’étude permettent de comprendre la présence du journalisme de solutions en Europe centrale et de l’Est. En effet, les journalistes tchèques ne voient pas le journalisme de solutions comme un moyen de sortir des crises, au contraire elles font obstacle à son implantation dans les rédactions car elles sont trop exigeantes en ressources et trop contraignantes. Et ce, malgré une bonne image de cette méthodologie. Tous reconnaissent le fait que le journalisme de solutions est un moyen de s’émanciper de la crise des médias, de retrouver de la stabilité dans les démocraties et l’utilité dans son métier. Par ailleurs, ils remarquent que le journalisme de solutions n’est que très peu présent dans le pays car peu de médias s’en saisissent. Pour cela, ils estiment que les conditions humaines et financières doivent être réunies, ne laissant pas la place à des changements structurels dans les rédactions. Dans une région qui porte encore les stigmates de son lourd passé, et où l’efficacité dans la production de l’information est le maître mot, il paraît difficile d’implanter le journalisme de solutions sans passer par des réseaux.
Marine Issartel








