
Les pratiques agricoles ont évolué au fil des siècles : de la domestication à la mécanisation, puis à la fertilisation chimique associée à l’utilisation de pesticides. La couverture médiatique de ces derniers a elle aussi évolué en France entre les années 2000 et 2020, passant d’une perspective centrée sur l’environnement à une approche mettant les préoccupations sanitaires au premier plan. Cette évolution, la chercheuse Nataly Botero, spécialiste de la communication environnementale à l’Université Paris-Panthéon-Assas, l’a analysée à travers trois quotidiens nationaux français entre 2008 et 2020. Ses résultats ont été publiés dans une étude également partagée dans le livre “Qu’est-ce que l’on mange ? Les savoirs alimentaires à l’aune des Sciences de l’Information et de la Communication” (2021). Décryptage.
Pesticides, de quoi parle-t-on ?
Les pesticides servent à protéger les cultures contre des organismes tels que les “mauvaises” herbes, les insectes ou les champignons jugés nuisibles à la productivité agricole. Cependant, ils agissent également comme des polluants, car ils se décomposent et s’infiltrent dans le sol et l’eau — et affectent bien plus d’organismes et d’écosystèmes que l’organisme initialement visé.
Leur ciblage n’est pas précis. Les coformulants ajoutés aux substances actives ne font pas l’objet d’une évaluation de leur toxicité malgré leurs impacts potentiellement graves. Ces effets ne sont pas isolés et se propagent à travers les réseaux trophiques, affectant des services écosystémiques tels que la pollinisation, la fertilité des sols et la lutte naturelle contre les ravageurs.
Les insecticides, par exemple, réduisent les populations de prédateurs des espèces considérées comme nuisibles pour les cultures. Les herbicides peuvent altérer la diversité des plantes sauvages au sein des champs et à leur périphérie, tandis que les fongicides appauvrissent les communautés mycorhiziennes du sol qui contribuent à la disponibilité des nutriments et à la santé du sol. Dans certains cas, la suppression d’organisme considéré comme “ravageur” peut entraîner l’émergence de ravageurs secondaires ou créer une dépendance aux produits chimiques.
Pour plus de détails, nous vous recommandons le livre Loi Duplomb, le débat confisqué, par Philippe Grandcolas, écologue et directeur adjoint scientifique du CNRS.
Un traitement médiatique qui évolue de l’environnement à la santé
Jusqu’en 2015, un focus sur l’environnement
Une grande partie du discours médiatique autour des pesticides à la fin des années 2000 et au début des années 2010 s’est principalement concentrée sur les impacts de l’utilisation des pesticides sur les écosystèmes et les êtres vivants non-humains.
Parmi les Unes étudiées par Nataly Botero, 63 % provenaient du Monde, 27 % du Figaro et 10 % Libération. Il est toutefois à noter que Libération a abordé les pesticides dans son gros-titre trois fois plus souvent que Le Monde ou Le Figaro (respectivement 43 % et 15 %).
En ce qui concerne les sous-titres et les chapeaux, les mots suivants ont été les plus utilisés :
- Environnement
- Agriculture
- Pesticides
- Glyphosate, également mentionné sous le nom de RoundUp
- Abeilles
Tout au long de la période analysée, Le Figaro s’est concentré sur l’agriculture et la production végétale, tandis que Libération et Le Monde, davantage axés sur l’impact environnemental, se sont respectivement concentrés sur les abeilles et le glyphosate.
Selon l’étude de Nataly Botero, les abeilles, et plus particulièrement l’abeille domestique (Apis mellifera), est le symbole le plus souvent brandi par les médias pour illustrer la manière dont les pesticides impactent la biodiversité. Elles sont ce que l’on appelle une « espèce charismatique » et apparaissent par exemple dans les titres de Libération dès 2009.
« L’abeille est déjà largement présente dans la culture occidentale » explique Nataly Botero. Cet insecte se retrouve dans la culture populaire : dans les récits littéraires, les fables et contes, les séries animées et bien plus. Ces insectes occupent une place importante dans le monde politique, ayant été utilisés comme symbole du pouvoir et de la monarchie du Premier Empire. « L’abeille est, en France et plus largement en Europe, un animal doté d’une très forte valeur symbolique. C’est quelque chose d’assez exceptionnel chez les insectes, dont très peu bénéficient d’une image aussi positive ».
Les abeilles sont loin d’être la seule espèce à subir les effets négatifs de l’utilisation des pesticides. En mettant l’emphase sur leur mortalité, les médias minimisent voire occultent à la fois les autres espèces impactées comme les vers de terre, les oiseaux et les poissons.
Comme l’ont souligné les chercheurs Nataly Botero et François Allard-Huver dans une étude publiée dans la revue Cahiers du Journalisme, l’abeille est devenue « à la fois une “championne” de la lutte contre les pesticides et une victime expiatoire, comme en témoignent des expressions hyperboliques telles que “massacre”, “extinction” et “mortalité massive”, qui renforcent simultanément l’image négative des pesticides ».
Pour autant, de nombreux titres étaient formulés sous forme de question : « Pourquoi les abeilles disparaissent-elles ? » « Quelles sont les multiples causes du déclin massif des pollinisateurs ? » « Que se passe-t-il avec ces centaines de milliers d’oiseaux qui meurent ? ». Bien que ce choix éditorial permette d’engager le dialogue avec le lectorat, Nataly Botero souligne qu’elle peut donner une impression d’incertitude, voire d’ignorance. Ce faisant, « les journaux se sont abstenus d’attribuer la responsabilité, alors que de nombreuses études avaient déjà mis en évidence les effets néfastes des pesticides sur la faune sauvage ». Une approche journalistique qui peut profiter à l’industrie agrochimique, même si cela peut ne pas être. La chercheuse explique que les entreprises du secteur, dans leurs actions de lobbying, recourent fréquemment au « trope du mystère », qui utilise des termes tels que « inexpliqué » ou « non prouvé » pour semer le doute.
A partir de 2015, un intérêt médiatique porté sur la santé humaine
Le passage d’une rhétorique fondée sur le doute à une rhétorique fondée sur l’accusation s’est opéré au cours de la seconde moitié des années 2010, entraînant avec lui une réorientation de la couverture médiatique des pesticides vers une perspective “santé” dans la presse française. Mais il a fallu du temps. En témoigne le peu d’intérêt médiatique pour la question en 2015, lorsque le glyphosate a été classé comme cancérigène probable par le Centre international de recherche sur le cancer : seules deux Unes ont abordé cette actualité.
Le bouleversement a eu lieu en 2017. Entre les poursuites judiciaires contre Monsanto, la réautorisation de la commercialisation du glyphosate sur le marché européen et l’interdiction des néonicotinoïdes en France, la couverture médiatique consacrée aux pesticides a atteint son plus haut niveau pendant cette année sur deux décennies. Cette même année, ces produits chimiques se sont vu accolés à un nouveau terme : « scandale ».
Désormais davantage abordés sous l’angle de la santé et du système alimentaire, les pesticides sont depuis restés sous les feux de l’actualité, bien que pour des raisons différentes. Comme l’explique Nataly Botero, « de plus en plus d’acteurs politiques et médiatiques essaient de rattacher le sujet des pesticides à la fois aux questions de la santé humaine et de la biodiversité ».
Néanmoins, la couverture médiatique entre 2015 et 2020 a été variée, comme le démontre Nataly Botero dans son étude. Le Figaro a adopté une ligne éditoriale modérée, s’inscrivant dans une zone grise. Le journal a continué à publier des articles remettant en question la toxicité du glyphosate jusqu’en 2019. Le Monde, en revanche, s’est concentré sur l’analyse des risques et des impacts au niveau européen, tout en explorant la position et l’action de la France en matière de pesticides. Libération a abandonné la neutralité et a adopté une position anti-pesticides qui établissait explicitement un lien entre l’utilisation de ces produits chimiques et d’autres problèmes de santé environnementale (par exemple, la contamination des nappes phréatiques). De manière générale, « alors que Le Monde et Libération abordent la question sous l’angle de la préservation de la biodiversité, Le Figaro définit l’activité agricole comme le domaine qui doit être protégé », analyse Nataly Botero, ce qui soustrait ce secteur au « processus d’attribution des responsabilités ».
Les défis de la couverture médiatique des pesticides
Une part importante de la couverture médiatique des pesticides repose sur la tension entre les logiques écologiques et économiques. Trouver un compromis entre les deux est nécessaire pour assurer un traitement de l’information rigoureux, basé sur des faits scientifiques.
Dans leur étude de 2024, Nataly Botero et François Allard-Huver soulignent que les médias présentent souvent l’utilisation des pesticides comme relevant de l’une des deux approches suivantes qui placent les plantes versus les animaux; les abeilles ou sauver les betteraves. Ce cadrage supposerait qu’il faut « choisir entre sauver les insectes jugés utiles et détruire ceux considérés comme des ravageurs (« pucerons »), tout comme il faut choisir entre sauver les plantes (« betteraves ») et contribuer potentiellement à la mort des abeilles ». La réalité est bien plus complexe.
Dans la presse régionale notamment, des photos de betteraves dépérissantes sont souvent juxtaposées à celles d’abeilles entre la vie et la mort. Nataly Botero et François Allard-Huver font notamment référence à un article de 2020 paru dans Le Parisien qui présente ces deux images côte à côte sous le titre « Retour des néonicotinoïdes : abeille ou betterave, laquelle sauver ? » Les chercheurs soulignent que ce titre, bien qu’évocateur et percutant sur le plan émotionnel, renforce la rhétorique médiatique dominante selon laquelle il faut choisir entre la productivité agricole et la préservation de la biodiversité, en posant la question de « qui sauver, qui sacrifier ». Or, comme le note Eve Bureau-Point, anthropologue au CNRS, le grand public perçoit déjà les pesticides à la fois comme un « remède et un poison ». Ce type de cadrage ne fait que renforcer cette croyance. L’angle d’approche et la formulation choisis par les médias sont donc déterminants.
« Les médias restent globalement fidèles à leur ligne éditoriale, mais en revanche, certains médias ne vont pratiquement jamais parler de “pesticides” parce que le mot lui-même est devenu très chargé. C’est un mot qui est très négatif — il contient notamment la racine “peste,” qui évoque quelque chose de nuisible ou de mortel » analyse Nataly Botero, ajoutant que des termes similairement chargés comme “agrotoxiques” ou “biocides” sont davantage utilisés par des acteurs qui réclament une réduction ou une interdiction des pesticides. A l’inverse, « certains acteurs vont privilégier des expressions comme “santé des plantes », “santé des cultures « , “pharmacie des cultures” ou “pharmacie des plantes.” On retrouve notamment ce vocabulaire dans les communications des ministères et des chambres d’agriculture. Ce qui me paraît important, c’est que ce sont des termes qui permettent de repérer une ligne éditoriale et un positionnement à ce sujet ».
Et maintenant ?
Quelles pourraient être les alternatives pour informer sur les pesticides ? Il serait par exemple intéressant de se demander :
- Comment certaines pratiques agricoles influencent-elles les dynamiques écologiques ?
- Quel rôle la biodiversité joue-t-elle dans le maintien de la productivité à long terme ?
- Quel est l’impact des pesticides sur l’environnement et la santé humaine à chaque étape de leur production et de leur utilisation ?
- Quelles voix sont amplifiées ou réduites au silence dans le débat sur les pesticides ?
- Comment la santé des sols, la diversité des cultures et la structure du paysage affectent-elles les populations de ravageurs ?
Selon Nataly Botero, quand on parle des pesticides, « Il faut aussi se demander pourquoi et comment ils sont utilisés. Les pesticides ne sont pas employés uniquement dans l’agriculture : ils le sont aussi pour éviter que certaines marchandises ou matériaux soient détériorés par des insectes pendant leur transport, pour l’entretien des voies ferrées et beaucoup d’autres façons dont nous n’avons pas conscience ».
Parallèlement, couvrir la question des pesticides en se questionnant sur les alternatives et les conditions dans lesquelles elles peuvent être efficaces est une approche complémentaire, pour apporter une vision plus constructive du sujet :
- Quelles autres méthodes existent pour protéger les cultures et maintenir la production sans pesticides ?
- Qui sont les agriculteurs, producteurs ou associations travaillant sur ces questions ?
- Comment l’agroécologie pourrait aider à réduire l’utilisation des produits chimiques ?
Et si nous nous penchions sur les contradictions et explorions les compromis plutôt que de fuir les liens entre économie et écologie ? Ces relations sont souvent absentes de la couverture médiatique, bien qu’elles soient au cœur de la prise de décision sur le terrain.








