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Mathieu Dupré

Journalisme de Solutions dans le Monde

Semaine de l’Afrique des Solutions 2026 : un nouveau paradigme pour l’information constructive

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En mai 2000, The Economist titrait en couverture « L’Afrique : le continent sans espoir ». Un quart de siècle plus tard, ce cadrage a la vie dure. Le paysage médiatique contemporain fait pourtant face à un double défi : d’un côté, la saturation des audiences, puisque selon la 40e édition du Baromètre de confiance des Français dans les médias (La Croix, 2026), un Français sur deux exprime un sentiment de rejet ou de fatigue face à l’information, et 68 % déplorent que les médias privilégient le clash à la pédagogie ; de l’autre, un biais de négativité qui, appliqué au continent africain, réduit trop souvent les réalités de terrain aux crises structurelles, aux tensions ou aux seuls impacts de la crise environnementale. C’est à la croisée de ces deux constats que se situe la Semaine l’Afrique des Solutions (SAS), dont la 4e édition se tiendra les 23 et 24 octobre 2026 à la Mairie du 16e arrondissement de Paris.

Le coût mesurable d’un récit biaisé

Le sujet dépasse de loin la question de l’image. Une étude publiée en octobre 2025 par l’organisation Africa No Filter et le cabinet Africa Practice, intitulée « Le coût des stéréotypes médiatiques pour l’Afrique », a chiffré ce que les économistes appellent désormais une prime de préjudice : les stéréotypes médiatiques gonflent le coût des emprunts africains jusqu’à 4,2 milliards de dollars par an, car la couverture négative affecte directement les primes de risque exigées par les investisseurs internationaux. Les chercheurs estiment qu’une amélioration de 10 % de l’image médiatique d’un pays entraîne une baisse de 1 % de ses taux d’intérêt. Autrement dit, le récit médiatique n’est pas un enjeu de communication : c’est une variable macroéconomique.

Le phénomène est d’autant plus complexe qu’il ne se limite pas aux rédactions occidentales. Selon un rapport d’Africa No Filter publié en 2023, un tiers des articles sur l’Afrique publiés par les médias du continent proviennent d’agences de presse étrangères, un constat qui alimente un mouvement croissant en faveur d’une souveraineté narrative africaine. C’est précisément dans cet espace que la SAS a construit sa légitimité.

Une trajectoire ascendante, un écosystème structuré

Portée par l’association Notre Voix, média fondé sur le principe du « 100 % solutions », et son président-fondateur Léonce Houngbadji, en partenariat avec l’agence LH Partners, la SAS a connu en trois éditions une montée en puissance méthodique : Paris et Port-Marly en 2023, un dialogue euro-africain entre Paris et Rabat en 2024, puis une édition parisienne en 2025 qui a marqué un tournant structurel. Le bilan cumulé donne la mesure du mouvement : plus de 5 000 participants venus de 40 pays, plus de 300 projets innovants révélés, plus de 300 médias et journalistes mobilisés, plus de 150 journalistes formés au journalisme de solutions, une cinquantaine de partenaires institutionnels et privés, et cinq ouvrages publiés recensant les initiatives du continent.

Surtout, l’édition 2025 a transformé l’événement en infrastructure. Quatre comités stratégiques ont été créés : le Réseau des Ambassadeurs de Solutions pour l’Afrique, qui ambitionne de fédérer 10 000 porteurs de solutions ; le Réseau des Médias et Journalistes de Solutions pour l’Afrique ; un Comité de mobilisation des financements ; et l’Innov’Africa Hub, laboratoire réunissant chercheurs, entrepreneurs et créatifs. Cette architecture distingue la SAS d’un simple rendez-vous annuel : elle vise la circulation de modèles duplicables, du prototype local au déploiement continental.

L’édition 2026 : la « Génération Solutions » au centre

Placée sous le thème « Génération solutions : l’Afrique qui crée, ose et transforme », l’édition 2026 assume un pari démographique autant qu’éditorial : faire de la jeunesse africaine, la plus nombreuse au monde, le sujet central du récit plutôt que son angle mort. Le constat est documenté : les travaux d’Africa No Filter montrent que les récits sur la jeunesse africaine sont souvent marqués par des stéréotypes évoquant l’inactivité, la violence ou la criminalité, et que sa couverture médiatique en ligne a diminué entre 2017 et 2021.

Le programme articule le Forum des Solutions Africaines, espace de co-création entre innovateurs, investisseurs et décideurs ; le Village des Entrepreneurs de Solutions (Exposition Innov’Africa Hub) ; la Soirée des Solutions Awards ; des ateliers immersifs et laboratoires thématiques ; et l’espace « Parole aux Femmes de Solutions », consacré au leadership féminin. Fait notable pour un événement à dominante économique et diplomatique : la formation au journalisme de solutions y constitue un axe de programme à part entière, avec ateliers pratiques, mentorat et études de cas.

L’exigence de la sixième question

Car pour éviter les pièges de la communication institutionnelle ou du storytelling creux, ce changement de récit repose sur une méthodologie journalistique stricte. Il s’agit d’appliquer systématiquement la sixième question du journalisme : « Qu’est-ce qu’il se passe maintenant ? ». Enquêter sur une initiative implique d’en analyser les causes, d’évaluer le processus de mise en œuvre, de mesurer les résultats par des faits vérifiables, mais également d’en exposer les limites matérielles ou structurelles. Cette approche, initiée dès 2004 par des organisations pionnières comme Reporters d’Espoirs, a acquis une reconnaissance institutionnelle en France : le rapport des États généraux de l’information (2024) recommande explicitement de généraliser le journalisme de solutions, dont il est démontré qu’il fait baisser l’info-anxiété et renoue une relation de confiance avec les consommateurs d’information, notamment via la formation initiale et continue des journalistes.

C’est cette rigueur qui distingue le journalisme de solutions d’une narration simplement positive. Il ne s’agit pas d’éluder les difficultés du continent, mais d’adopter un spectre large capable de documenter à la fois les problèmes et les réponses concrètes apportées par la société. En réunissant autour de cette exigence innovateurs, décideurs, investisseurs et professionnels des médias, la Semaine l’Afrique des Solutions confirme qu’une information factuelle, constructive et non complaisante constitue à la fois un levier de confiance démocratique et, les chiffres le démontrent désormais, un levier de développement économique pour les territoires.

Journalisme de Solutions dans le Monde

MondoSolutions | Asie : le journalisme de solutions à l’épreuve des contextes politiques

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En Asie, le journalisme de solutions n’est pas une simple théorie. Il se déploie avec une vitalité réelle de Manille à Mumbai, et de Dacca à Hanoï. Cependant, cette pratique se heurte à une contrainte structurelle majeure que l’Europe et l’Amérique du Nord connaissent peu : dans une grande partie du continent asiatique, l’espace éditorial est étroitement négocié avec le pouvoir politique.

Une pratique ancrée dans l’urgence du terrain

Dans les démocraties fragiles ou émergentes d’Asie du Sud et du Sud-Est, le journalisme de solutions s’ancre d’abord dans l’urgence du terrain et les besoins vitaux des populations. En Indonésie, des portails d’information reconnus comme Mongabay traitent par exemple les controverses minières locales sous l’angle exclusif des alternatives concrètes et des remèdes durables.

Aux Philippines, des chercheurs documentent la façon dont les rédactions locales s’emparent de la méthode constructive pour couvrir les effets directs de la crise environnementale sur les communautés côtières. En Inde et au Pakistan, ce traitement journalistique irrigue massivement les sujets de santé publique et d’écologie, mettant en lumière des initiatives de proximité très concrètes, telles que le déploiement de la télémédecine dans les zones rurales isolées ou la gestion communautaire des ressources en eau.

Ces pratiques de terrain restent pourtant peu théorisées et s’avèrent largement absentes de la littérature académique internationale. C’est ce que les chercheurs désignent par le terme de « Global South Gap » : un angle mort structurel dans la production de savoirs et de données de référence sur les médias du Sud.

Le cas chinois : quand la méthode constructive devient un instrument d’État

La Chine représente un cas d’étude à part entière, mais aussi un avertissement utile pour la profession. Le journalisme constructif y est massivement pratiqué par les médias, mais entièrement réinterprété à l’aune de l’idéologie d’État.

Lors des confinements liés au Covid-19 à Shanghai, les récits médiatiques axés sur la solidarité collective et les réponses organisationnelles ont ainsi servi autant la cohésion sociale que la narration officielle du gouvernement. À l’international, les médias d’État comme Xinhua ou le China Daily exportent activement ce modèle, notamment en Afrique, en proposant une couverture « solutions » des relations sino-africaines pour faire contrepoids aux récits occidentaux jugés systématiquement négatifs.

La liberté éditoriale comme premier critère d’évaluation

Face à ces réalités, la ligne directrice reste mince. Entre un journalisme de solutions rigoureux, qui documente des réponses vérifiables à des problèmes réels à l’aide de preuves chiffrées, et une communication étatique habillée en journalisme constructif, c’est la liberté éditoriale qui fait la différence. En Asie plus qu’ailleurs, cette indépendance journalistique demeure le premier critère d’évaluation de la qualité de l’information. Dans le cadre de notre série sur le journalisme de solutions à travers le monde, ce panorama rappelle que la méthode exige une vigilance constante pour préserver la confiance du public et le débat démocratique.

biodiversité journalisme économique

Faire de la Biodiversité un (vrai) sujet économique : ce que les journalistes sont venus chercher au Challenge Reporters d’Espoirs

By Biodiversité Le Challenge, Economie, HomeNo Comments

Ils n’étaient pas venus écouter un énième discours sur l’urgence écologique. Ils étaient venus travailler. Le 9 juin, quarante journalistes, dirigeants de rédactions, économistes et scientifiques se sont retrouvés à la Fondation François Sommer, dans le quartier du Marais à Paris, pour une nouvelle édition du Challenge Reporters d’Espoirs. Un seul objectif : faire de la biodiversité un sujet du journalisme économique et financier. Pas une rubrique nature. Pas un encart de plus en fin de journal. Un sujet de fond, traité avec l’exigence de la macroéconomie ou des marchés financiers.

En trois heures, le format a tenu sa promesse : une conférence d’ouverture avec des économistes du vivant, des ateliers de co-construction d’angles et de formats, et un temps de networking. Ce que les participants ont rapporté dans leurs rédactions, ce ne sont pas des bonnes intentions. Ce sont des sujets, des sources, des méthodes.

Un nouveau réflexe : devancer la question du vivant

Pour les journalistes économiques et les correspondants internationaux présents, l’intérêt premier n’était pas idéologique, mais méthodologique.

Si la couverture de sujets complexes, comme le déploiement de l’intelligence artificielle et la construction massive de data centers,  intégrait déjà la consommation des ressources en eau, les risques de pollutions locales ou les arbitrages fonciers, le Challenge a permis d’ajouter une dimension systématique. Le constat partagé est clair : s’accorder un temps de réflexion dédié permet d’acquérir un réflexe supplémentaire. L’objectif éditorial est de ne plus attendre que les décideurs économiques amènent d’eux-mêmes la question de la biodiversité. Le journaliste peut l’imposer proactivement, en interrogeant les conséquences directes sur les écosystèmes et en s’appuyant sur des rapports scientifiques précis pour nourrir son enquête.

En quelques heures de travail collectif, ces professionnels ont ainsi pu élargir leur réseau de sources : nouveaux rapports d’experts, références scientifiques et indicateurs du vivant jusqu’alors hors de leur périmètre habituel.

Cette évolution n’est pas une conversion. C’est une consolidation de méthode. Le journalisme économique a toujours cherché à cartographier les interdépendances. La biodiversité en est une, massive, et longtemps sous-exploitée dans les grilles d’analyse habituelles.

Rendre le vivant palpable, sans édulcorer les faits

Le deuxième enjeu pour les participants était d’ordre éditorial. Comment traiter un sujet que les audiences perçoivent comme abstrait, lointain, ou réservé aux spécialistes, sans tomber dans le catastrophisme qui produit l’effet inverse de celui recherché ?

Deux journalistes présentes au Challenge posent le problème depuis des angles complémentaires. Lorraine Goumot, journaliste financière, commence par déconstruire une opposition qu’elle juge infondée : « L’économie est strictement corrélée à l’environnement. S’il n’y a pas de forêt qui fonctionne et d’agriculture qui fonctionne, il n’y a pas de création de richesse. Donc la biodiversité est un élément essentiel de la finance et de l’économie. Je pense qu’il faut sortir d’une dialectique qui oppose création de richesse, économie et protection de la nature. Les sujets ne s’opposent pas, ils sont intimement liés. »

Ce cadrage posé, reste une difficulté concrète de métier. Émilie Brouze, journaliste au service économie et transition au Nouvel Obs, la formule directement : « La difficulté en tant que journaliste, c’est que la biodiversité peut être plus abstraite ou difficile à relier à la vie économique. Il faut incarner ces sujets à travers des histoires, à travers des portraits. Je pense que le journalisme de solutions est une réponse pour dépasser les simples constats. »

C’est précisément l’articulation entre les deux : dire que biodiversité et économie sont liées ne suffit pas. Encore faut-il trouver les histoires qui le rendent visible. Donner la parole à des experts capables de vulgariser les indicateurs du vivant, enquêter sur des mécanismes concrets, c’est outiller les lecteurs — grand public autant qu’investisseurs institutionnels — pour orienter leurs arbitrages en connaissance de cause.

50 % du PIB mondial : un angle mort médiatique ?

Le chiffre est connu des économistes. Il l’est moins des rédactions : 50 % du PIB mondial dépend directement ou indirectement de la biodiversité, selon les estimations du Forum économique mondial de Davos. Derrière ce chiffre, 44 000 milliards de dollars d’activité économique exposés à la dégradation des écosystèmes. Un sujet qui concerne les rubriques finance, immobilier, agro-industrie, assurance, énergie, autant que les pages environnement.

C’est précisément l’angle que le Challenge proposait de travailler : non pas convaincre les journalistes économiques que la biodiversité « mérite » d’être couverte, mais leur montrer concrètement comment l’intégrer dans les sujets qu’ils traitent déjà. Avec des économistes comme Harold Levrel (Professeur au Muséum National d’Histoire Naturelle), Lauriane Mouysset (CNRS), Alexandre Rambaud (AgroParisTech) ou Clément Feger (AgroParisTech), les ateliers ont permis d’identifier des angles solides, sourcés scientifiquement, directement exploitables en rédaction.

Ce qui change dans les rédactions

Ce que le Challenge révèle, au fond, c’est moins une prise de conscience qu’une accélération. Dans les rédactions économiques, le mouvement est déjà là. Les sujets existent, obligations réelles environnementales, comptabilité du capital naturel, risques climatiques dans les bilans bancaires, impact de l’agriculture intensive sur les rendements à long terme. Ce qui manquait, c’était un espace structuré pour travailler collectivement les angles, tester les formats, et trouver les sources scientifiques capables de tenir face aux exigences du fact-checking journalistique.

En trois heures, le Challenge a fourni une première version de cet espace. La biodiversité comme sujet économique n’est plus une intention. C’est un chantier ouvert.

Reporters d’Espoirs organise chaque année le Challenge avec le soutien de la Fondation Crédit Mutuel Alliance Fédérale et de l’Office Français de la Biodiversité, et également le soutien cette année de la Fondation François Sommer, de l’Alliance de la Presse et du PressClub de France.

label Trusted European Platforms

VivaTech Paris : Reporters d’Espoirs s’associe au lancement du label « Trusted European Platforms » pour faire émerger les réseaux sociaux européens de confiance

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Alors que l’Europe accélère sa stratégie de souveraineté technologique, Europe MédiaLab lance le label Trusted European Platforms (TEPs), une initiative destinée à soutenir l’émergence de réseaux sociaux européens de confiance. Le lancement officiel aura lieu jeudi 18 juin à VivaTech Paris.

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Adwanted Research Awards 202

Le Lab Biodiversité récompensé : Reporters d’Espoirs et iligo remportent l’Argent aux Adwanted Research Awards 2026

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L’étude fondatrice du Lab Reporters d’Espoirs Biodiversité, menée par Reporters d’Espoirs et l’institut iligo, vient d’être distinguée par le Prix argent (catégorie Brand Value and Purpose) aux Adwanted Research Awards 2026. Une reconnaissance de la rigueur de notre approche pour faire évoluer l’information sur le vivant.

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Simon de Cyrène

« Le handicap a tout pour nous rebuter, et pourtant, il nous renvoie à notre humanité ». Le film Les Habitants diffusé sur Canal+ nous invite à fraterniser à travers l’expérience Simon de Cyrène.

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Chaque année en France, 40 000 personnes tombent dans un handicap grave, victimes notamment d’accidents vasculaires cérébraux. Depuis la loi sur l’habitat inclusif, 2000 lieux ont essaimé dans le pays pour les accueillir « autrement » que dans des établissements hospitaliers. Les maisons Simon de Cyrène, à l’initiative de Laurent de Chérisey, par ailleurs cofondateur de Reporters d’Espoirs, offrent un cadre particulièrement humain où personnes valides et handicapées vivent en colocation. Quinze ans après leur émergence, le réalisateur Louis-Julien Petit donne à voir ces lieux de vie et des moments de partage touchants, avec « Les Habitants », diffusé gratuitement pendant 1 mois sur la plateforme Canal+. Nous avons profité de l’avant-première parisienne au Grand Rex pour nous entretenir avec les deux comparses.

Propos recueillis par Gilles Vanderpooten/Reporters d’Espoirs

Comment s’est faite la rencontre entre le réalisateur et Simon de Cyrène ?

Louis-Julien Petit : Candice Souillac, productrice de films, m’a évoqué Simon de Cyrène en des termes très simples évoquant les valeurs de l’association : de la vulnérabilité, de la réciprocité, des valides qui vivent avec des non-valides. Ça a éveillé ma curiosité d’homme et de réalisateur. Car ce sujet de l’humain au service des humains, c’est le vecteur de tous mes films. J’ai découvert qu’à 800 mètres de chez moi, à Marseille, se trouvait une communauté Simon de Cyrène. Je suis tombé en amour avec le lieu et les gens, et n’ai cessé d’y revenir. Puis je me suis ensuite rendu dans les maisons de Vanves, Rungis, Nantes, Angers, Toulouse, La Rochelle. On s’est tapé dans la main avec Laurent, sans trop savoir où j’allais car c’était mon premier documentaire.

Laurent de Cherisey :  La rencontre avec Louis-Julien constitue l’un de ces moments qui ne mentent pas. “Est-ce que cet homme va être capable de rentrer en relation ?” me questionnais-je. Un déjeuner avec lui a suffi à m’en convaincre immédiatement. Car il a ce talent relationnel. Après quoi je me suis mis en retrait. Il a pris son bâton de pèlerin pour rencontrer les personnes dans chaque maison où il s’est rendu. Je lui ai donné mon bouquin qui retrace l’utilité sociale du projet. Je lui ai fait confiance, d’autant que j’avais en tête sa signature très forte de films au service des êtres humains et des projets de société. Et c’est bien ce qui ressort des retours que l’on a du film : il n’y pas de pathos, pas de trop ni de pas assez. C’est un regard d’auteur. Le film ne dit pas tout de Simon de Cyrène mais il dit l’essentiel sur la relation et sur le goût de la vie.

Laurent de Cherisey a-t-il été facile à convaincre de se mettre en avant dans le documentaire ?

Louis-Julien Petit : Laurent m’a laissé construire le film. Quand j’ai commencé à plonger chez les habitants, il m’est apparu important de rentrer aussi chez toi Laurent. Il fallait que je filme ta sœur, tes parents, car votre histoire familiale est bien à l’origine de l’aventure humaine que tu as bâtie.

Laurent de Cherisey : Mon obsession, c’est que le projet de l’association soit solide, et qu’il le soit sans moi, parce que les œuvres qui sont liées à leur fondateur sont hyper fragiles. J’avais dit au début, surtout à Candice, productrice du film, que je ne voulais pas être du tout dans le film. Mais je savais de l’aventure Passeurs d’espoir [voyage autour du monde entrepris par Laurent, son épouse et leurs cinq enfants] qu’il fallait quand même qu’on ait un fil rouge qui raconte d’où vient l’histoire. Si ce n’est pas incarné, les gens ne comprennent pas et ne se projettent pas. Donc je t’ai dit, Louis-Julien “tu fais le minimum nécessaire me concernant”, et j’ai l’impression que tu l’as fait de manière ajustée. Je pense que ton parti-pris était de ne pas tomber dans le panneau de réaliser un film institutionnel.

Vous êtes habitué à réaliser des fictions, avec des acteurs et des actrices. Le registre est ici tout autre : filmer la réalité. L’exercice du documentaire est-il totalement différent ?

Louis-Julien Petit : Réaliser un documentaire n’a pas constitué un changement total, parce que je fais souvent des comédies sociales. Il y a dans chacun de mes films une part de réflexion sur la société, sur l’humanité, sur l’affection sociétale. Et pour enrichir le scénario, je vais souvent chercher des personnes qui n’ont jamais joué de rôle et se livrent telles qu’elles sont. Quand j’ai réalisé « Les Invisibles », film sur l’insertion des femmes de la rue, c’est avec beaucoup de femmes qui avaient réellement connu la rue et n’étaient pas forcément actrices. Pareil pour « La Brigade », qui porte sur des mineurs non accompagnés : les jeunes mineurs venaient des quatre coins du monde et n’étaient pas des acteurs non plus. Avec « Les Habitants », la boucle est bouclée : Sylviane, “la mascotte”, je l’ai tellement aimée que je lui ai proposé d’apparaitre dans mon prochain film, « En haut de la pile », qui sortira au cinéma en janvier 2027. Elle figure aux côtés de grands acteurs comme Alexandra Lamy, Corinne Masiero, Aliocha Schneider, Anthony Bajon et Yvan Attal. Et elle a trouvé sa place sans aucun problème.

Comment s’est déroulé le tournage des Habitants ? Combien d’heures et de jours de tournage, de temps d’acclimatation, a-t-il nécessité ?

Louis-Julien Petit : On a tourné des centaines d’heures de juin à décembre 2025. J’ai tourné 30 jours, peut-être 15 heures par jour, tellement il y avait de choses captivantes. Une partie du film était informative, didactique, et, au fur et à mesure du montage, je voulais qu’on raconte la communauté de l’intérieur par l’émotion, par le ressenti, par l’action presque.

Ça m’a touché d’être immergé non seulement en tant que réalisateur mais en tant que citoyen-témoin du vivre-ensemble dans plusieurs communautés Simon de Cyrène. J’y ai dormi aussi, plusieurs fois. C’était important d’assister au réveil, au coucher. Quand je revois cette caméra posée sur le lit de Nadia alors qu’elle tache de se remettre droite, je m’étonne encore qu’elle a oublié la présence de cet objet, pourtant intrusif. Au départ, durant les premiers jours, tout le monde te regarde, regarde la caméra, il y a un perchman. Puis, très vite, à se familiariser avec notre présence, les habitants en font abstraction et reviennent à la vie courante. Dans ce film, je ne voulais aucune voix off, aucun synthé, aucun sous-titrage. Je ne voulais pas entendre dire qu’on ne comprend pas bien ou qu’on sous-titre parce que telle ou telle personne a des problèmes d’élocution. Je ne voulais pas qu’on explique. Je voulais qu’on ressente.

Laurent de Cherisey : C’est puissant d’arriver à réaliser un film sans une voix off et sans un sous-titrage. La caméra disparaît, Louis-Julien a chopé des trucs de dingue. Il a tout compris.

Nombre de réalisateurs et producteurs disent qu’il est difficile de convaincre les diffuseurs, les chaines, d’accepter des films sur des initiatives solidaires. Qu’en est-il de votre côté ?

Louis-Julien Petit : C’est la force de persuasion de Laurent et de Candice ainsi que de Christine Cauquelin [ancienne directrice des documentaires chez Canal +] qui ont joué. Quand, après avoir dit que je voulais faire un documentaire dans mon petit milieu, on me demandait avec qui, je répondais “avec Christine Cauquelin”. C’était “madame documentaire”. Les Habitants, c’est son dernier avant de partir à la retraite. Elle est venue dans la maison partagée de Vances et s’est dit “il y a un film à faire”. On fait des films avec 3 mots : conviction, désir et confiance. Comme dans l’entreprenariat social.

Laurent de Cherisey : Ce sont des histoires de personnes engagées. Comme Candice Souillac, qui a mis toute sa crédibilité et son réseau sur la table. Christine Cauquelin et Louis-Julien Petit sont aussi engagés. Il fallait ces trois personnalités pour arriver à cela, en plus de la volonté de Canal+ de faire des films à impact.

Louis-Julien Petit : Je souhaite que le film vive sa vie le plus longtemps possible, en France et à l’étranger. Comme les maisons partagées, ce n’est que le début de l’histoire de ce film.

Tatiana Giraud - Moins de diversité, c’est une alimentation plus vulnérable et moins nutritive

« Moins de diversité, c’est une alimentation plus vulnérable et moins nutritive »

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INTERVIEW – Spécialiste de la diversité génétique et de l’évolution (CNRS et Collège de France), Tatiana Giraud salue le modèle de la ferme de Grand Laval, avec sa formidable biodiversité, et une compréhension de ce délicat système d’interactions du vivant.

Dans votre livre L’attention au vivant, vous insistez sur l’urgence de protéger la biodiversité.

Elle est souvent perçue, à tort, comme une simple collection d’espèces qu’il suffirait de stocker dans des banques de graines, ou de congeler. L’idée d’une Arche de Noé est fausse. Ce n’est pas une affaire de conservation statique : la biodiversité est un système dynamique d’interactions, qui entraînent des réactions en chaîne, un point de bascule critique. Quelle espèce clé de voûte disparue fera collapser tout un écosystème ? Si on stoppe ce mouvement, tout peut s’effondrer comme un vélo qui tombe à l’arrêt. Le vivant ne peut être figé, il doit évoluer.

Une illustration de ces interactions fragiles ?

Au Kenya, la disparition d’une fourmi locale, chassée par une espèce invasive, a perturbé toute une chaîne écologique : cette fourmi avait une interaction symbiotique avec les acacias, qu’elle protégeait des herbivores. Sans elle, les acacias ont moins de feuilles, qui cachent moins bien les lions, qui attrapent moins de zèbres et s’attaquent alors aux buffles… dont la population a chuté. L’introduction d’une espèce peut faire disparaître une espèce native, sans a priori de lien évident. Chaque espèce est un rouage, parfois invisible, du fonctionnement global. De même, un champignon pathogène a déjà fait disparaître plus de mille espèces de batraciens.

Comment expliquer l’appauvrissement de la diversité génétique ?

Essentiellement par les activités humaines : surexploitation, espèces invasives, destruction des habitats et dérèglement climatique. Ces pressions réduisent la diversité génétique des espèces, affaiblissent les écosystèmes et perturbent les équilibres naturels, comme l’augmentation des inondations liée à la disparition des zones humides, qui agissaient comme zones tampons.

Quelles conséquences pour nos modes de vie ?

Moins de diversité, c’est une alimentation plus vulnérable et moins nutritive. Les écosystèmes appauvris sont moins résilients face aux catastrophes et notre microbiote intestinal, donc notre immunité, s’altère. Il est aussi fondamental de conserver la diversité génétique dans nos ressources gastronomiques. Or, je travaille depuis dix ans sur les moisissures de fromage, et note que le Pénicillium camemberti ne se reproduit plus. En réalité, nos chers camembert et brie sont en train de devenir une espèce en voie de disparition…

Que peut-on faire pour inverser la tendance ?

Restaurer les habitats, réintroduire des espèces, développer l’agroécologie… Mais aussi éduquer et réglementer. Les COP sur la biodiversité sont un premier pas, trop lent. Il faut une régulation mondiale pour sanctionner les comportements destructeurs. La tragédie des biens communs, c’est que chacun en dépend, mais que certains en profi tent sans jamais payer les dégâts. La sobriété doit devenir une règle, pas une option, et remplacer le greenwashing des influenceurs.

Et à l’échelle individuelle ?

Réduire les pesticides, soutenir l’agriculture locale, participer à des actions de conservation. Chacun a un rôle à jouer. Il ne s’agit pas d’un lointain avenir, à moyen terme, nos enfants seront les premières victimes si rien ne change.

PROPOS RECUEILLIS PAR ANGELICA TARNOWSKA /REPORTERS D’ESPOIRS