
Plus de la moitié du PIB mondial dépend de la nature. Pourtant, les entreprises en parlent peu, ou ont cessé d’en parler. Au Forum Biodiversité & Économie 2026 de l’OFB, une chercheuse, un consultant et un journaliste ont discuté de pourquoi, et comment sortir de ce silence.
Ce 3 novembre, la table ronde présentée par Reporters d’Espoirs au Forum Biodiversité & Économie de l’Office français de la biodiversité (OFB) posait une question en apparence simple : les actions des entreprises en faveur de la biodiversité méritent-elles d’être médiatisées ?
Trois voix y ont répondu : Diana Mangalagiu, professeure à Neoma Business School et chercheuse associée à l’Université d’Oxford, Sylvain Boucherand, dirigeant du bureau d’études BL évolution, et Mathieu Viviani, journaliste économique spécialiste de la transition écologique, passé par La Tribune et Les Echos. Leurs échanges ont montré que la question en cache une autre : celle de la manière.
Une dépendance que les chiffres rendent difficile à ignorer
Selon l’OFB, le Forum a pour objectif de « mobiliser les acteurs économiques, notamment les entreprises, afin qu’ils s’engagent en faveur de la biodiversité et qu’ils la prennent en compte dans le développement de leurs activités ». Les chiffres présentés pendant la séance disent pourquoi.
D’après la Banque centrale européenne, 72 % des entreprises non financières analysées en zone euro dépendent fortement d’au moins un service écosystémique, comme l’eau, la pollinisation ou la fertilité des sols. Environ 75 % des prêts bancaires aux entreprises de la zone concernent ces sociétés (BCE, 2023). À l’échelle du monde, 44 000 milliards de dollars d’activité, plus de la moitié du PIB, dépendent modérément ou fortement de la nature (Forum économique mondial, 2020).
Dans le même temps, les flux financiers défavorables à la nature atteignent 7 300 milliards de dollars par an, selon le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), soit environ 30 dollars pour chaque dollar consacré à la protéger (La Libre, janvier 2026).
La perte de biodiversité n’est donc pas qu’une affaire de morale. C’est un risque économique et financier. Diana Mangalagiu est partie de là : comment cette perte fragilise-t-elle l’activité dans son ensemble ? Elle a demandé quelles entreprises pourraient rester solides sans la nature, et si leur ancrage territorial changeait la donne. Le risque climatique commence à entrer dans les décisions des dirigeants, a-t-elle noté. Pour la biodiversité, la question des opportunités reste ouverte. Co-coordinatrice du rapport Nexus de l’IPBES, qui passe en revue les solutions existantes et celles à venir, elle a cité Tony’s Chocolonely, une entreprise née pour changer les pratiques de son industrie plus que pour fabriquer du chocolat.
Une communication qui ne suit pas
Face à cet enjeu, Sylvain Boucherand a posé un diagnostic sans détour : les entreprises communiquent mal sur la biodiversité. D’abord parce que le sujet est bien plus récent que le climat et que l’on reste sur un schéma décalé. Ensuite parce que le vocabulaire brouille tout. Il est difficile, a-t-il expliqué, de faire comprendre à une entreprise que la biodiversité la concerne.
Reste la transparence. Dans leurs rapports et leurs communications, certaines entreprises veulent surtout montrer qu’elles font du bien, mais peinent à accepter de dire aussi ce qui ne va pas. Et l’on parle davantage des impacts négatifs que des impacts positifs ou de la responsabilité.
La salle a ajouté sa part. On voit surtout ce qui n’a pas encore été fait, rarement ce qui l’a été. Le débat oppose le parfait au nul, alors que la réalité compte beaucoup de gris. Certaines entreprises comprennent et agissent, d’autres pas, et quelques-unes participent à des événements environnementaux sans que leurs pratiques suivent. Dans une chaîne de valeur, le suivi des actions se complique encore.
Le greenhushing, ou l’art de se taire
Le greenwashing consiste à en dire plus qu’on n’en fait. Le greenhushing, aussi appelé « écosilence », en est l’inverse : l’entreprise réduit ou arrête sa communication sur ses actions environnementales.
Le phénomène a été relié au « backlash écologique » observé dans certaines sphères politiques. Face aux critiques, de nombreuses entreprises cessent de parler de ce qu’elles font. Sylvain Boucherand plaide pour l’éviter. La biodiversité doit rester un sujet stratégique, a-t-il dit, et il ne faut pas suivre l’exemple des États-Unis, où des mots sont interdits. Le risque est double : moins de transparence pour le public, moins d’exemples pour les entreprises qui voudraient avancer.
Ce que cherche une rédaction
Côté médias, Mathieu Viviani a commencé par relativiser les méthodes. Même spécialisé, un reporter n’a pas de priorités fixes : il cherche une bonne histoire et un éclairage. Il sait aussi ce qui fonctionne auprès de l’audience et dans les moteurs de recherche, et il l’a reconnu : les mauvaises nouvelles marchent mieux.
Pour qu’une initiative d’entreprise devienne un sujet, il faut donc répondre à quelques questions. Quelle est la ligne éditoriale du média, et qui le lit ? Le sujet rejoint-il l’actualité ? En quoi l’initiative nourrit-elle un enjeu plus large ? Et surtout : qu’apprendra-t-on sur cet enjeu, au-delà du cas de l’entreprise ? Car dans la plupart des articles, l’entreprise sert à nourrir une histoire plus globale. Elle en est rarement le centre. La biodiversité a un atout : elle se prête mieux à l’image que le climat. Quant à la presse économique, elle s’intéresse à la mise en œuvre concrète des solutions.
Biodiversité, nature, vivant : le casse-tête des mots
« Biodiversité » sonne pour certains comme un terme technocratique. « Nature » parle davantage à la sensibilité. « Vivant » a aussi ses partisans. Chaque mot a ses avantages.
Un point est revenu dans la discussion : l’action compte plus que le mot. Une entreprise peut travailler sur la santé ou les pollutions, deux sujets liés à la biodiversité, sans jamais prononcer le terme. Mieux vaut un acte précis, expliqué simplement, qu’un vocabulaire parfait.
Sortir de la peur
Tous les sujets du vivant ne séduisent pas le grand public. Une remarque lancée en séance le résume : « les vers de terre ne sont pas très sexy ». Plusieurs voix ont donc plaidé pour des manières plus directes d’en parler, d’aller plus loin que la peur et de trouver des récits qui mobilisent, en montrant comment une entreprise peut contribuer concrètement à préserver le vivant.
Cela suppose de rapprocher journalistes et scientifiques, ce qui demande une transformation culturelle en France, là où la démarche est mieux enclenchée dans d’autres pays, comme le Royaume-Uni. Cela suppose aussi une communication qui encourage les entreprises à prendre un peu de risque et à agir, sans oublier de raconter les histoires qui avancent.
Raconter ce qui avance ne veut pas dire tout approuver. La ligne tenue pendant la table ronde tient en une phrase : reconnaître les progrès réalisés, encourager la transparence et accompagner les entreprises dans leurs démarches, sans renoncer à l’esprit critique. C’est aussi celle du journalisme de solutions que défend Reporters d’Espoirs : documenter ce qui fonctionne, avec des preuves, sans cacher les limites. Pour s’y former, le MOOC gratuit « Bien informer sur la biodiversité » est ouvert à tous.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que le greenhushing ?
C’est le fait, pour une entreprise, de réduire ou d’arrêter sa communication sur ses actions environnementales, souvent par crainte des critiques. On parle aussi d’écosilence.
Pourquoi la biodiversité est-elle moins médiatisée que le climat ?
Le sujet est plus récent, moins bien intégré dans les discussions, et ses effets sont souvent moins visibles, donc plus difficiles à mettre en contexte. Il souffre aussi de difficultés de vocabulaire. En revanche, il se prête bien à l’image.
Une entreprise a-t-elle intérêt à communiquer sur ses actions pour la biodiversité ?
D’après les échanges, oui, à condition d’être transparente : montrer ce qui est fait, dire ce qui reste à faire, et relier l’action à un enjeu plus large que l’entreprise elle-même.
Sources
- Le Forum Biodiversité & Économie, Office français de la biodiversité.
- Frank Elderson, « The economy and banks need nature to survive », Banque centrale européenne, 8 juin 2023 (en anglais).
- Half of World’s GDP Moderately or Highly Dependent on Nature, Forum économique mondial, 2020 (en anglais).
- Le monde dépense 30 fois plus d’argent pour détruire la nature que pour la protéger, La Libre, 23 janvier 2026, d’après le rapport du PNUE.
- Le Lab Biodiversité de Reporters d’Espoirs.









