Développer un regard critique

 

I. S’appuyer sur la science et sur l’ingénierie

A. Éviter de céder à la tentation du « tout ou rien » en matière de solutions

Thierry Salomon, ingénieur énergéticien, observe que « des journalistes, quand bien même ils réalisent des enquêtes très intéressantes sur l’extractivisme, vont vous dire qu’on utilise des métaux rares pour le photovoltaïque, donc que ce n’est pas bien.
Il ne faut pas s’arrêter à cela. Ce qui pose réellement problème dans le cas des terres rares, c’est l’utilisation du neodim dans les aimants permanents. Il faut se poser la question de pourquoi on l’utilise. La réponse : pour gagner 1 à 2% dans le rendement. La solution est simple : si cette terre rare n’est plus exploitable, alors on s’en passe et on perd le surplus de rendement d’1%. Bref, il ne faut pas se focaliser sur des détails alors que des constructeurs savent très bien fabriquer des machines sans cet aimant. Rien d’extraordinaire qui justifierait d’arrêter de développer le photovoltaïque. »

B. Miser sur l’intelligence technologique… sans céder à la pensée magique du « solutionnisme »

On peut à la fois croire dans notre capacité à améliorer la situation grâce à la technologie, sans pour autant céder à un enthousiasme non-justifié à l’égard des promesses de certaines technologies, poursuit Thierry Salomon. Les journalistes sont ici indispensables pour décrypter les « fausses bonnes solutions » technologiques qui conduisent à une impasse énergétique et climatique.

« Prenez l’isolation du frigo et le circuit réfrigérant : on est parvenu à diviser par 3 les consommations. Dans le bâtiment, on sait diviser par 10 les consommations. Avec le véhicule électrique, on sait diviser par 10 ou 20, et faire l’équivalent du « 1 litre aux 100 ».

Si la technologie offre en pareil cas des sources de performance énergétique, en revanche, ce n’est pas le cas selon lui de « la fameuse 5G » : « Tout un discours nous fait rêver en nous disant qu’elle va favoriser des millions d’objets connectés, la chirurgie à distance, les véhicules de demain. J’ai interrogé des tas de gens de haut niveau –scientifiques et techniciens- en leur demandant : « Citez-moi une seule application qui pourrait résoudre une partie de nos problèmes écologiques qu’on ne puisse pas faire avec la 4G et la fibre ? » Réponse : « aucune » ! »

Un autre ingénieur appelle à la vigilance : pour Jean-Marc Jancovici, « aujourd’hui, le grand n’importe quoi est assurément bien moins présent dans le constat. Mais il s’est déplacé… vers les solutions, les médias étant devenus un formidable passeur de plats pour toute entreprise, collectivité locale ou autre entité se revendiquant « verte » (ou expliquant qu’on va y arriver facilement) sans le moindre élément probant. »2

De plus, certains acteurs n’ont pas travaillé le sujet mais font la seule chose qu’ils peuvent : dire sans forcément avoir fait. Dire par exemple que « les avions rouleront à l’hydrogène » peut constituer une aspiration, sans toutefois être fondée en l’état des techniques.

Qu’on se le dise : n’est pas solution, au sens d’initiative éprouvée, qui veut !

C. Dissocier les effets d’annonce spontanés (des politiques) des stratégies réfléchies (des ingénieurs)

« Nous, ingénieurs, évitons d’annoncer des choses pour lesquelles nous n’avons pas de trajectoire cohérente. Pour calculer comment parvenir à la neutralité carbone, on établit d’innombrables modélisations, calculs, après avoir hésité dix fois avant de mettre le chiffre exact dans la case Excel. Mais les politiques, eux, n’hésitent pas, quitte à s’adonner à la surenchère. Certains proposent de réaliser les objectifs de 2050 pour 2040. Ce serait effectivement mieux, et coïnciderait avec ce à quoi les climatologues nous enjoignent. Hélas, ces annonces relèvent de l’impossible.

Prenez la question de la rénovation énergétique. Selon nos scénarios, on devrait rénover 700 000 logements par an dès aujourd’hui. En réalité, on en rénove 20 000. Et pour que la France soit réellement neutre en carbone d’ici 2050 comme certains l’annoncent, il en faudrait 1 million… Ni le tempo ni les moyens à mettre en œuvre ne sont là. »

Thierry Salomon, ingénieur énergéticien, vice-président de l’association négaWatt.

II. Débusquer le « greenwashing »

Le changement climatique est d’autant plus exposé à la pensée magique ou au greenwashing que c’est un sujet anxiogène, à propos duquel on cherche à se rassurer.

Aujourd’hui, à tous les niveaux – entreprises, élus – on semble admettre le caractère impérieux de l’action climatique. Le travail journalistique est précieux pour évaluer dans quelle mesure les acteurs se mettent en mouvement et agissent. Et lorsque c’est nécessaire, de débusquer les incohérences.

A. Pour le contourner

La lutte contre le changement climatique est susceptible de servir de prétexte à une publicité « gratuite » au sens où elle ne serait pas soumise à un travail de vérification rigoureux. A ce sujet, Anne-Laure Barral, journaliste à France Info, alerte :

« Attention, il y a beaucoup de com. Sans changer leur façon de faire, certaines entreprises vont juste repeindre leurs actions en vert. »

Pour éviter de tomber dans cet écueil, France Info s’est doté au moment de la Cop21 d’un comité d’experts – composé notamment de Pierre Radanne, Yann Arthus-Bertrand, Catherine Chabaud, Roland Jourdain, Valérie Masson-Delmotte –  qui attribuait le label #maplanète aux solutions jugées pertinentes :

« On les identifie à l’antenne pour montrer que ce n’est pas du greenwashing et que c’est quelque chose de plutôt consensuel chez les experts. »

B. Pour le dénoncer

Plutôt que de distribuer les « bons points » ou d’ignorer les pratiques considérées comme mauvaises, d’autres journalistes préfèrent pointer du doigt les responsables du greenwashing. C’est ce que préconise la revue américaine Columbia Journalism Review (publiée par l’école de journalisme de l’université Columbia)1 :

« Désamorcer la crise climatique est l’intérêt de tous, mais certaines organisations sont résolument opposées à faire ce que la science dit nécessaire, à commencer par le président des États-Unis. La presse a invalidé Trump sur de nombreux fronts – pour son mensonge, sa corruption et son racisme – mais son aggravation délibérée de la crise climatique a été peu mentionnée, bien qu’elle soit sans doute la plus conséquente de ses actions présidentielles. Pendant ce temps, ExxonMobil a annoncé son intention de continuer à produire de grandes quantités de pétrole et de gaz au moins jusqu’en 2040, et d’autres sociétés ont fait des déclarations similaires. S’ils sont adoptés, ces plans garantissent la catastrophe. Le journalisme a la responsabilité de faire comprendre ce risque au public et de couvrir les entreprises, les cadres et les investisseurs qui mettent en œuvre ces plans. »

[Exemple] Décryptage de greenwashing par le media DeSmogUK : How Shell Greenwashed its Image as Internal Documents Warned of Fossil Fuel’s Contribution to Climate Change

Ce blog environnementaliste met en lumière comment l’entreprise pétrolière Shell, alors qu’elle savait les impacts écologiques désastreux de son activité, a tenté de « verdir » son image en se positionnant comme un acteur de la transition énergétique – tout en continuant d’investir dans les énergies fossiles.

[Outil] Climate Feedback, plateforme de vérification d’informations sur le réchauffement climatique : Créée par un climatologue, Emmanuel Vincent, pour vérifier –par des climatologues-docteurs- des articles, des informations, publiés dans la presse et sur les réseaux sociaux. Ils contactent les journalistes lorsqu’ils détectent des erreurs dans les propos qui leur ont été tenus.

II. Débusquer les lobbys de tout poil

A. Avoir conscience des postures des groupes de pression quels qu’ils soient : associatifs, politiques, économiques…

Conséquence de la complexité du sujet du changement climatique et de la diversité des réponses possibles, plusieurs camps s’affrontent : croyance en un effondrement du système, dénonciation du capitalisme, espoir en des technologies et une croissance verte, promotion d’actions individuelles… Difficile pour le journaliste de traiter de ces positions de façon constructive, estime Gilles van Kote du Monde :

« En général vous avez deux camps : le camp des industriels et le camp des « écolos ». Le premier voit les solutions dans les entreprises, le deuxième dans les individus, à des échelles beaucoup plus réduites. Et grosso modo, chacun tente d’utiliser le journaliste à son profit pour dénigrer l’autre camp. Très souvent, on s’aperçoit que ce sont deux dogmes qui s’opposent. Le journaliste ne doit être l’otage ni de l’un, ni de l’autre. Une solution est de faire appel à une panoplie d’experts : interroger des experts pour comprendre, dans un premier temps, une controverse scientifique. Puis, interroger d’autres experts sur l’antagonisme dogme/contre-dogme lui-même, c’est-à-dire sur la société : pourquoi est-ce qu’il y a cette controverse ? »3.

B. Distinguer faits et opinions : ne pas faire confondre « motivation louable » et « interlocuteur fiable »

Il arrive que des médias se laissent embarquer par des arguments militants plus qu’ils ne se fient à des informations factuelles. « Il y aurait une chose à faire : que les étudiants en journalisme apprennent systématiquement les règles de processus qui permettent de distinguer les faits avérés des opinions dans un domaine technique que l’on ne connait pas » recommande Jean-Marc Jancovici. « Attention » ajoute l’ingénieur, à ce que le journaliste « ne considère pas qu’un militant est par construction un interlocuteur fiable sur la transcription des faits, au motif que sa motivation est louable. L’erreur de bonne foi, ça existe ! ».

C. Identifier les lobbys particulièrement contre-productifs

Le scepticisme à l’égard du changement climatique a longtemps fait florès, entretenant l’idée de controverses scientifiques alimentant une confusion des expertises en mettant par exemple sur le même plan météorologie, géochimie, et climatologie, et prospérant y compris dans des médias qui, désarmés, leur concédèrent jadis un temps de parole important.

Les climatosceptiques eux-mêmes ont adapté leurs positions au fur et à mesure que l’évidence se faisait jour : ils ont d’abord nié son existence, puis minimisé son lien avec les activités humaines, avant d’opter pour un discours admettant sa réalité mais prétextant de priorités plus urgentes encore. Pourtant, il n’y a aujourd’hui guère de doute pour considérer que l’action pour le climat est impérieuse. 

Lorsqu’il est mal intentionné, le lobbying peut faire perdre un temps précieux aux journalistes et à la société. Pour Audrey Garric, journaliste au Monde, le sujet climatique y est particulièrement exposé :

« Le climat est un sujet avec de forts enjeux économiques et politiques donc on sait que certaines entreprises exercent des pressions ou financent des climatosceptiques. En tant que journalistes, nous devons enquêter sur les pratiques de ces entreprises et pas nous laisser avoir. »

Comment reconnaître un climatosceptique, en sept contrevérités, Basta Média, 30/09/2013

[CAS] DeSmog, un « site de réinformation sur le changement climatique » (Canada, Etats-Unis, Royaume-Uni)

Fondé en 2006, DeSmogBlog se présente comme un site de « réinformation » sur le changement climatique. Il adopte une perspective ouvertement critique vis-à-vis du climatoscepticisme et de sa prépondérance dans le débat public (en Amérique du Nord), l’accusant d’être organisé et généreusement financé. Le fondateur du blog, James « Jim » Hoggan, a créé en 2013 DeSmog Canada – devenu depuis The Narwhal-, un magazine destiné à une audience strictement canadienne et poursuivant la même mission. Dans la foulée, une édition britannique, intitulée DeSmog UK, est lancée par Brendan Montague.

En plus de la partie consacrée à l’actualité « chaude », DeSmog consacre des séries d’articles d’investigation notamment au financement du climatoscepticisme ou au greenwashing, décryptant le revers de discours ambitieux sur le changement climatique. Ainsi, la majeure partie de la publication de DeSmog est consacré à la critique et au debunking.

Cependant, quelques articles répondent aux critères du journalisme de solutions, donnant des outils, notamment rhétoriques, pour contrer le climatoscepticisme dans le débat public ou dans des conversations privées. C’est le cas des articles Comedy Can Help Us Tackle The Climate Change Crisis-Here’s How ou New Research Points to Effective Ways to Talk to Skeptical Conservatives about Climate Change.

En outre, DeSmog tient une base de données conséquente sur le climatoscepticisme, répertoriant les personnes et les organisations impliquées dans le financement ou la diffusion de discours climatosceptiques.

Le travail de DeSmog a été repris dans une grande variété de médias, tels que le New York Times, le Guardian, le Wall Street Journal, Forbes, Huffington Post, Grist ou Earth Island Journal.

IV. Penser en termes de rapports de force, de lobbys plutôt que d’idéologies

Un autre écueil serait de faire passer l’enjeu du changement climatique pour strictement idéologique. D’après la journaliste Jade Lindgaard de Mediapart, il relève davantage des rapports de force :

« En 2007, [à propos du Grenelle de l’environnement] j’étais en désaccord avec les positions de Nicolas Sarkozy, mais je croyais réellement à un  effet  d’opportunité qui conduirait à de véritables réformes. Quelles en étaient les motivations ? Là n’était pas la question. L’annonce de la taxe carbone me paraissait crédible.  Mais, dès 2010, je me suis progressivement rendu compte de mon erreur : c’est une question systémique dans laquelle je vois clairement apparaître la force des lobbies industriels, des entreprises, des groupes énergétiques. Ils sont sous-estimés par les ONG, pourtant ils pèsent énormément sur les réformes environnementales. Le problème, c’est que les partis politiques, les ONG ou les mouvements écolos méconnaissent le monde de l’entreprise. Tous construisent une discussion idéologique alors que la vraie bataille est celle des rapports de force. C’est sur cela que je concentre mon travail. »

Cette perception qu’a la journaliste n’est pas sans rappeler l’expérience de Nicolas Hulot, qui motivera sa décision de démissionner du poste de Ministre de l’écologie, précisément en raison de la présence de lobbys dans l’enceinte des institutions publiques.

À cet égard, les médias ont un rôle salvateur – et difficile – à jouer : faire la lumière sur les causes, les enjeux et les rapports de force qui entourent la question du climat. Cela requiert indépendance et rigueur : il s’agit d’expliquer ce qu’implique une réforme, de décortiquer les résultats des organisations en matière de responsabilité environnementale, d’étudier les liens amicaux et économiques entre différents acteurs, de comprendre l’influence des cadres légaux nationaux et supranationaux sur l’adoption de mesures… 

[Exemple] La rubrique Explainers de The Narwhal

V. ALLER SUR LE TERRAIN POUR RENCONTRER CEUX QUI SUBISSENT LES CHANGEMENTS CLIMATIQUES

« Il faut aller sur le terrain à la rencontre des gens qui subissent de plein fouet la crise climatique. C’est en étant témoin de ces expériences et au contact de ces personnes que vous allez en apprendre plus sur le sujet et que vous allez bien parler du climat. Il faut être les vecteurs de l’histoire vécue par ces gens. Il faut le ressentir pour bien parler du changement climatique. Si l’on reste dans ces bouquins, dans ces bureaux, on n’a pas les “tripes”, la réalité. Il faut rencontrer et donner la parole. »
Anne-Cécile Bras, journaliste à RFI.

VI. FAIRE PRESSION POUR QUE LES CHOSES CHANGENT

Que ce soit pour attirer l’attention du politique, des investisseurs ou d’autres acteurs qui disposent de leviers conséquents, les médias parviennent parfois à impulser des orientations favorables au climat.

A. Quand des médias se font activistes auprès des investisseurs

Le journal anglais The Guardian a choisi de se positionner contre l’extraction des énergies fossiles sous l’impulsion de son éditeur Alan Rusbridger en 2015. Il s’est associé à l’ONG 350.org dans une campagne dénommée « Keep it in the Ground » (« Laissez-les sous terre »), visant à « désinvestir » les énergies fossiles. Outre la sensibilisation du public, il s’est agi pour The Guardian d’influencer les choix des investisseurs. Le journal a ainsi lancé une pétition4 en avril 2015 à l’adresse de philanthropes comme Bill et Melinda Gates, qui gèrent de gros portefeuilles d’actifs. Le journal s’est adressé nommément aux Gates après avoir estimé les investissements réalisés par leur fondation dans les énergies fossiles à 1,4 milliards de dollars. Quelques mois plus tard, en 2016, le couple s’est dessaisi d’actifs dans les compagnies pétrolières ExxonMobil et BP, à hauteur de 200 millions de dollars5.

B. Faire du changement climatique une question politique 

Contextualiser le local dans le global

Aline Robert, rédactrice en chef à Euractiv :

« Les politiques et les journalistes qui traitent de ce sujet ont tendance à trop se focaliser sur le local et pas assez sur des problématiques globales. Il faut que cela change car le climat dans les années à venir va considérablement changer nos modes de vie. C’est un sujet qui doit être pris en main avant tout par les politiques avec l’aide des journalistes qui doivent les solliciter le concernant. »

Placer le climat au centre des débats politiques, en particulier électoraux

Pendant longtemps, l’environnement et le climat passaient sous les radars des journalistes, en particulier des animateurs de soirées électorales, dont le logiciel n’était pas plus orienté sur ces questions-là que celui du personnel politique. David Gelber, journaliste et producteur (The Years Project), suggère qu’à l’occasion d’élections, il faut ramener la question climatique au centre des débats lorsque les candidats manquent de le faire eux-mêmes, et développer les positions de chacun sur le sujet avec la même précision que sur les questions économiques ou les enjeux sociétaux. Les candidats doivent pouvoir être poussés dans leurs retranchements sur ce sujet comme sur les autres.

En France, à l’approche de l’élection présidentielle 2022, plus de 1400 scientifiques s’étaient par exemple réunis dans une tribune pour exhorter candidats et médias à se pencher sur la question du climat pendant la campagne.

D’autant plus que la publication dernier volet du rapport du GIEC tombait au milieu de la campagne, ils estimaient que le traitement médiatique du sujet était largement insuffisant, tout en reconnaissant cependant un contexte international particulièrement chargé, notamment en raison de la guerre en Ukraine).

Saluer les efforts des acteurs qui mettent en adéquation communications et réalisations

Plus de 70 médias espagnols dont Agencia Efe (l’équivalent de notre AFP), El País, La Vanguardia ou RTVE, ont signé une Déclaration des médias contre le changement climatique6 . Elle propose notamment de « dénoncer le déni du changement climatique dans les discours économiques, politiques et publicitaires ».

VII. Faire preuve de nuance : le cas (pas évident) du nucléaire

Certains sujets se retrouvent dans l’actualité, autant pour leur importance propre que parce qu’ils concentrent des tensions idéologiques : c’est le cas du nucléaire.

Bien sérier le périmètre : quand on parle climat, on parle gaz à effet de serre

Selon l’ingénieur Jean-Marc Jancovici, le nucléaire polarise « 95 % du débat médiatique » alors qu’il ne constitue que « 5% du problème ». Le traitement médiatique aurait ainsi un impact sur le jugement erroné selon lequel « 80% des Français pensent que le nucléaire contribue au changement climatique. Or il peut avoir tous les défauts de la terre mais pas celui-là. » Selon les chiffres rapportés par l’ADEME7, l’énergie nucléaire émet 66 grammes de Co2 par kWh produit, soit nettement moins que les 443 grammes des centrales à gaz ou les 960 grammes du charbon… mais plus que l’éolien (10g environ), l’hydroélectrique (13g) ou le solaire (15g).

Considérer qu’il n’existe pas de solution absolue

En même temps, il importe de porter un regard critique, aussi sur les arguments avancés par les tenants d’une solution univoque, prévient Coralie Schaub, journaliste à Libération : « On nous présente le nucléaire comme une énergie propre, sous prétexte qu’il émet moins de carbone que les énergies fossiles. Mon rôle est de déconstruire ce discours, admettre la faible émission en CO², mais soulever, par ailleurs, les problèmes que l’on tend à ignorer :  le coût très élevé, le risque d’accidents, etc. »

Regarder la dynamique du film plutôt que la photographie à l’instant T

Thierry Salomon, ingénieur énergéticien et coauteur du scénario « négaWatt », appelle à une nuance plus forte encore. Et défend les énergies renouvelables, comme un chemin de « non-regret », contrairement au chemin du nucléaire.

« Imaginez que vous allez faire une marche en montagne jusqu’à un plateau, un col assez haut, un objectif pas évident à atteindre (par analogie, contenir le réchauffement climatique à 1,5 degrés). Derrière ce col, se trouve un paysage (énergétique) qui sera meilleur que les problèmes qu’on rencontre aujourd’hui. On se prépare, le scénario nous dit à quel rythme on doit marcher, qui il faut former, ou sont les points de base comme en alpinisme, de manière à emmener tout le monde sur le chemin.

Personne n’est sûr à 100% qu’il s’agit du bon chemin, mais c’est un chemin de non-regret. Contrairement à d’autres chemins qui peuvent s’avérer « de regrets », comme par exemple celui du nucléaire si un problème de sécurité surgit et nous oblige à faire éventuellement un aller-retour… alors que l’on pouvait prendre d’emblée un chemin de non-regret fondé sur les énergies renouvelables.

L’erreur que font certains est de se baser sur une photographie d’aujourd’hui, par exemple en matière d’effet de serre, mais sans regarder la dynamique du film. 

La réflexion qu’il faut avoir doit être basée sur la recherche d’un équilibre avantage-inconvénient global, ce qui  implique de faire quelques compromis.

L’éolien témoigne qu’aucune énergie ne peut jamais être parée de toutes les vertus. […] Ce qu’il faut regarder, c’est la pollution correspondante. Là, elle revient souvent à mettre du calcaire dans du calcaire. Il y a pire. D’autant que les opérateurs ont l’obligation de recasser le béton sur un mètre de profondeur pour reconstituer un sol si l’éolienne est enlevée. On ne peut pas dire la même chose du nucléaire.

Vous aurez toujours des inconvénients à mesurer et comparer, pour déterminer lesquels sont acceptables. Il faut comparer ce qui relève des pollutions immédiates, des risques et des charges laissées aux générations futures et ainsi prendre les bonnes décisions en regardant l’ensemble des chaines, amont-aval.

De la même manière que les pro-nucléaire ne voient que la photo d’aujourd’hui, les anti-éoliens n’ont pas de vision systémique. »

Notes :
[1] Échange avec Jean-Marc Jancovici, mars 2020
[2] https://www.cjr.org/special_report/climate-change-media.php
[3] Entretien avec Gilles van Kote, 2015
[4] Alan Rusbridger, “Dear Bill Gates: ‘Will you lead the fight against climate change?”, The Guardian, 30 avril 2015
[5] Damian Carrington, “Bill and Melinda Gates Foundation divests entire holding in BP”, The Guardian, 12 mai 2016
[6] https://ecodes.org/hacemos/cambio-climatico/movilizacion/medios-de-comunicacion-y-cambio-climatico/decalogo-de-recomendaciones-para-informar-sobre-el-cambio-climatico
[7] http://23dd.fr/images/stories/Documents/PV/Ademe_Metro_Chapitre_2_Energie.pdf