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[Interview] Le design fiction pour « éviter de laisser les autres choisir le futur de l’information à votre place » – Nicolas Minvielle

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En plus d’être le cofondateur du collectif de designers, anthropologues, et prospectivistes « Making Tomorrow », Nicolas Minvielle est professeur de design et de stratégie à Audencia Business School, dont il dirige le master « Marketing, Design et Création ». Il travaille également à la coordination de la « Red Team », groupe d’auteurs de science-fiction qui mettent leur imagination au service du ministère des Armées pour plancher sur des scénarios souvent dystopiques. Son leitmotiv : « susciter l’imagination de scénarios alternatifs, de mise en mouvement, pour que le pire ne se produise pas, mais bien le meilleur possible ». Il a publié lundi dernier aux éditions Hold Up, « Design fiction et plus pour votre organisation, un guide pour construire demain », que vous pouvez vous procurer sur https://www.okpal.com/making-tomorrow/#/

Gilles Vanderpooten – Vous êtes spécialiste en « design fiction ». De quoi s’agit-il ?

Nicolas Minvielle – Le designer Julian Bleecker, auquel on en attribue la paternité, le définit comme « l’emploi intentionnel d’un mélange de faits de sciences et de fiction pour suspendre le sentiment d’incrédulité face à un futur possible ».

Le futur est une zone de conflit, les gens veulent s’y projeter et se l’approprier, ce pourquoi il est important de le mettre en fiction.

Durant la guerre froide, chacun développait ses outils : quand le bloc de l’Est misait sur la statistique, les États-Unis misaient sur le croisement des opinions d’experts avec la méthode Delphi. Le design-fiction est un outil né il y a une dizaine d’années, par lequel on peut imaginer des visions de l’avenir qui se démarquent des visions dominantes. Il s’agit de stimuler l’imagination en « jouant » avec le futur. En imaginant des scénarios, en créant les maquettes de différentes versions possibles de ce que pourrait être demain.

Cette discipline est en construction. Avec le collectif Making Tomorrow, on fait de la recherche poussée pour en appréhender l’impact. Comment ces histoires ont-elles été appropriées par les organisations ? Ont-elles modifié les visions et actions des gens ? Le point de vue scientifique est indispensable pour évaluer la réalité de la chose.

Le manuel que nous publions ces jours-ci, Design fiction et plus pour votre organisation, un guide pour construire demain, présente les techniques nécessaires à la mise en œuvre d’une approche de design-fiction au service des stratégies et des organisations.

Les outils de notre époque (twitter, info en continu, vidéos tiktok, communication tous azimuts…) ont tendance à nous confiner dans l’immédiateté de l’actualité. Là, il s’agit de proposer des outils de réflexion pour le temps long ?

Le design-fiction veut amener les entreprises à se projeter au-delà des 3 à 5 ans d’exercice stratégique… sachant que ces délais sont eux-mêmes trop longs pour répondre à l’incertitude du monde dans laquelle nous naviguons !

C’est pour cela que l’exercice fait faire des allers-retours entre temps court et temps long. Se projeter dans ce qui semble essentiel à une prise de conscience collective pour une mise en mouvement à grande échelle, afin de réorienter l’action dans un sens souhaitable.

Outre l’entreprise, un domaine qui parait d’autant plus évident à l’heure de la guerre lancée par la Russie contre l’Ukraine, c’est celui de la défense. Vous travaillez avec les Armées –de terre, de l’air, de la marine.

Au sein de la « Red Team » dans laquelle j’interviens se rassemblent des auteurs, scénaristes de science-fiction, scientifiques et militaires, pour imaginer les menaces pouvant directement mettre en danger la France et ses intérêts. Elle a notamment pour objet d’anticiper les aspects technologiques, économiques, sociétaux et environnementaux de l’avenir qui pourraient engendrer de potentiels conflits à l’horizon 2030-2060.

Quels nouveaux types de conflits envisagez-vous avec cette méthode ?

Hacking des implants neuronaux, émergence de sphères communautaires développant une réalité alternative, bioterrorisme face au changement climatique, guerres cognitives s’appuyant sur la désinformation de masse, polarisation du monde en hyperforteresses et hyperclouds… Ou encore, plus « positivement » si je puis dire, guérison spectaculaire d’une patiente atteinte de stress post-traumatique par un implant neuronal qui modifie sa perception de la réalité. Voilà quelques exemples parmi d’autres.

Le scénario d’une guerre contre l’Ukraine avait semble-t-il été prévu, planifié, et même formulé par Poutine il y a plusieurs années.

Cela n’a effectivement pas empêché de se réveiller un matin en découvrant qu’il était passé à l’action.

On peut donc tout à fait imaginer, projeter, anticiper la catastrophe… sans pour autant mettre en place les moyens de s’en prémunir.

Quand des puissances sont asymétriques, la plus forte se croit tout permis. C’est ce que nous apprenait Thucydide déjà au Ve siècle avant Jésus Christ, racontant L’Histoire de la guerre du Péloponnèse opposant les Athéniens à la petite cité de Mélos. Dans le Dialogue mélien, dans la bouche des Athéniens, « la justice n’entre en ligne de compte dans le raisonnement des hommes que si les forces sont égales de part et d’autre ; dans le cas contraire, les forts exercent leur pouvoir et les faibles doivent leur céder ». C’est ainsi que les Athéniens mettent leur menace à exécution, assiègent la cité, tuent les hommes, esclavagisent femmes et enfants, et rayent Mélos de la carte…

Aujourd’hui quand l’Europe parait faible, tout le monde gueule. Et quand elle a des velléités de se doter d’une armée européenne supranationale, ou que des nations projettent d’augmenter le budget de leur propre Défense, l’acceptation des citoyens ne semble pas évidente. De ce point de vue, la réalité a ceci de particulier qu’elle a parfois la capacité de dépasser la fiction…

Revenons aux scénarios de design fiction. Ils sont souvent négatifs, dystopiques, alarmistes. En quoi imaginer le pire est-il plus pertinent, crédible, ou captivant que de prendre le parti de l’utopie ?

Nous les humains sommes des animaux à histoire : la narration est importante pour nous. Or on a tendance à vite s’ennuyer dans une utopie : vous n’allez pas passer deux heures au cinéma pour entendre parler d’un monde parfait. Vous vous attendez à une tension, un ennemi, une résolution ; une perspective étendue qui ait pour objectif de résoudre un problème.

Dans un exercice fait récemment on a demandé aux gens « comment mieux vivre ensemble en 2035 ». Ils ont partagé 40% d’utopies et 60% de dystopies. Le problème avec les utopies envisagées c’est qu’elles sont rarement originales : on tourne toujours grosso-modo autour des cinq mêmes scénarii : Ecotopia, utopia, la Belle Verte, les Cités Végétales de Schuitten etc. De plus on se retrouve avec une collection de points de vue, propres à ce que vit, pense, ressent, chaque personne, et ça ne fonctionne pas, parce qu’on ne vit pas les mêmes enjeux. A contrario, on se rend compte que raconter des dystopies offre des tractions plus fortes, une capacité supérieure à se projeter ensemble.

Des travaux de recherche ont été menés sur ce sujet. Et l’Histoire nous fournit des exemples de notre incapacité à créer des utopies globales qui marchent.

Nous on va chercher les conséquences inattendues, les usages non souhaitables, pour trouver les réponses. On assume les parts de l’ombre – pour le dire vite, on assume que votre voisin reste jaloux de votre nouvelle voiture-, on assume les complexités partant du principe qu’il n’y a et qu’il n’y aura pas de monde parfait.

Pour autant, il ne s’agit pas de faire de la peur le moteur central de la réflexion. Car projeter le pire n’est –heureusement- pas la garantie d’avoir raison ! J’aurai pu imaginer une dystopie il y a dix ans de la ville dans laquelle je vis, mais globalement il faut reconnaitre que la vie est chouette à Nantes…

Vous êtes récemment intervenu auprès de Reporters d’Espoirs. Que peuvent apprendre les journalistes des méthodes de prospective utilisées par les directions de la stratégie des grandes entreprises ou par l’armée, tout en restant attachés à leur mission première : rendre compte du réel ?

Remarquez que les journalistes sont parfois les personnages principaux de récits de science-fiction : c’est le cas du héros principal de la bande-dessinée Transmetropolitan (journaliste version extrême !) ; ou de celui d’Ecotopia [scénario d’un système économique et politique écologiquement vertueux, imaginé en 1975 par Ernest Callenbach] qui d’abord critique et cynique, finit par se convaincre de la pertinence du système qu’il découvre.

L’idée de l’exercice de créativité mené avec Reporters d’Espoirs à l’occasion de l’événement La France des solutions [le 15 décembre 2021] était de regarder ce que les imaginaires peuvent raconter à vous journalistes, qui avez souvent le nez dans le guidon de l’actualité. Les scénarios que l’on projette sur votre métier sont essentiellement dystopiques : un monde de l’information hacké, en proie aux fake news, en rupture avec les citoyens…Dans le monde de demain, votre métier de journaliste quel sera-t-il ? Bref, il s’agissait d’imaginer des versions de l’avenir du journalisme. Une manière de réfléchir à comment améliorer les choses, à comment éviter de laisser les autres choisir le futur de l’information à votre place.

Du point de vue du journalisme de solutions que promeut Reporters d’Espoirs, il me semble que c’est une perspective intéressante. Votre démarche -rendre compte des dysfonctionnements comme des remèdes- fait précisément écho à celle du design-fiction : envisager le scénario du pire tout en examinant comment l’éviter.

Les imaginaires sont importants, c’est le terreau de demain. Apprendre à tirer le fil sur la base de ce que vous décrivez des faits ici et maintenant pour aller plus loin que l’actualité, penser un temps un peu plus long pour le journalisme, est certainement utile.

Une innovation à partager avec la profession journalistique ?

Je suis fasciné par les débats qui se tiennent dans la twittosphère. Le sujet de « la vérité » y occupe tout un tas de gens. Pas seulement des complotistes, mais aussi des observateurs du complotisme et des gens de bonne volonté qui cherchent, travaillent sérieusement sur des dossiers, confrontent scrupuleusement des sources, s’efforcent de commenter de manière constructive… Ce sont souvent eux les « rois » de la newsroom sur les conflits. Regardez par exemple la section « War zone » du site américain thedrive.com : elle est alimentée par des spécialistes de la défense et la sécurité, et près d’un quart des contenus est constitué de tweets. Ils agrègent du factuel, des photos de googlemap, disent leur désaccord avec les twittos… prennent des précautions oratoires, reprennent leurs articles en fonction de l’interaction et affichent leurs modifications en transparence. De vrais geek contribuent, parfois des gamins de 16 ans qui auraient presque les capacités d’analystes de la NSA !

Voilà peut-être une inspiration pour des journaux que je trouve globalement très « top-down » et parfois trop lisses, trop contraints. Ils pourraient envisager des articles plus courts avec davantage de diversité de points de vue, des inserts de tweets, des justifications… Ce peut être utile pour contrer les complotistes qui disent à chaque fois « élargissez vos sources » : pourquoi ne pas insérer leurs tweets en démontant à quel point ils sont ineptes ?

L’idée d’un agrégat de flux d’informations qui permet de faire émerger de la sérendipité en interaction avec le journaliste me semble une piste à explorer. A vous, journalistes et rédactions, d’en décider !

Interview réalisée par Gilles Vanderpooten.

11 au 13/03/2022 · Invitation au voyage, rdv au Festival du film Partances · Toulouse

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Documentaires, rencontres avec des réalisateurs et acteurs, exposition de photographies… : ce week-end, le Festival du film « Partances » vous invite au voyage et à l’aventure pour la 18e édition.

Où ? A la salle Altigone de Saint-Orens (31) près de Toulouse.

Au programme : des séances qui vous mèneront sur les hauteurs de l’Himalaya, au cœur de la forêt amazonienne ou encore sur les banquises de l’Arctique. Dépaysement garanti !

Fidèles au thème de l’année, « Contre vents et marées », les films vous raconteront d’incroyables histoires de résilience, d’espoir et d’humanisme.

Gilles Vanderpooten, journaliste et directeur de l’ONG Reporters d’Espoirs sera présent et participera à l’animation des échanges avec les réalisateurs et voyageurs.

>Toutes les infos sur le festival et la programmation

>L’interview de Patricia Ondina, fondatrice du Festival

09/03/2022 · Reporters d’Espoirs vous donne rendez-vous au Cleantech Open France · Paris

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Depuis 2010, le Cleantech Open France accompagne les acteurs de la transition environnementale et énergétique qui développent des technologies propres et innovantes dans les domaines de l’énergie, la mobilité, l’agriculture et l’alimentation etc.

Ce mercredi 9 mars, l’association vous invite au lancement de son « Baromètre 2022 » qui vise à aider à comprendre les enjeux, les attentes et les perspectives d’évolution des startups dans ce domaine.

Au programme :

Reporters d’Espoirs sera heureux de vous y retrouver : Gilles Vanderpooten, journaliste et directeur de Reporters d’Espoirs, interviendra aux côtés d’Albane Godard, directrice de la Fondation GoodPlanet, et Myriam Schwartz, directrice des relations diplomatiques de Solar Impulse Foundation.

Rendez-vous de 17 à 19h au siège de Bpifrance à Paris (6/8 Boulevard Haussmann, 75009 Paris).

>Pour plus d’informations et vous inscrire

« Les voyageurs que l’on invite nous ressemblent. Leurs films aident chacun à prendre conscience de ses propres capacités » – Patricia Ondina, fondatrice du Festival du film Partances

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Amoureuse des périples hors des sentiers battus, Patricia Ondina a créé il y a vingt ans le festival de films de voyage et d’aventure « Partances » près de Toulouse. À l’approche de la 18e édition, elle partage sa conception du voyage et d’un certain cinéma documentaire « constructif ». Reporters d’Espoirs y sera, contribuera à l’animation du festival, et vous donne donc rendez-vous le week-end des 11, 12 et 13 mars à la salle Altigone de Saint-Orens (31). Pour découvrir le programme, rendez-vous sur www.partances.com.


Après une année d’absence, le festival Partances revient dans quelques jours pour mettre à l’honneur l’ouverture sur le monde, le voyage et l’aventure.

Évidemment, on est très heureux de reprendre de vraies rencontres. Avec comme thématique en clin d’œil à cette période mouvementée, « Contre vents et marées », qui reflète aussi les réalisations que l’on va donner à voir cette année.

Revenons-en aux origines : d’où est venue l’idée de votre festival de film de voyage et d’aventure ?

Le hasard des rencontres ! Mon conjoint et moi étions voyageurs, faisions et montions des films, des projets personnels que l’on n’osait pas vraiment présenter. Au fin fond de la Chine, nous avons rencontré les organisateurs d’un festival sur le voyage et l’aventure, auquel nous avons ensuite assisté à notre retour en France. Nous en sommes sortis éblouis et enthousiasmés de l’énergie qui s’en dégageait. Par la suite, nous avons eu la chance de voir nos films sélectionnés dans plusieurs festivals, ce qui nous a permis de mieux connaitre l’organisation des festivals et de nous émerveiller à chaque fois de la magie qui opérait.

Nous avons alors voulu reproduire dans notre région ces moments de découverte, d’évasion, d’ouverture au monde et de rencontres avec des gens qui font des choses incroyables.

Voyage et aventure sont aussi synonymes d’échange et de partage : c’est ce que vous faites en invitant acteurs, réalisateurs et producteurs de films documentaires.

L’objectif n’est évidemment pas de passer des films pour passer des films, mais bien de créer un véritable échange entre les réalisateurs ou les gens qui incarnent ces films et le public. Des temps permettent aux spectateurs de poser leurs questions, de rencontrer chacun des invités sur leur stand, d’échanger pendant les entre-actes… Et un voyage ça dure longtemps dans la tête !

Vous faites ainsi voyager vos spectateurs ‘par procuration’.

Parmi nos spectateurs, certains ne voyagent pas beaucoup alors que d’autres sont de vrais globe-trotteurs. Peu importe ! On peut voyager de mille façons, y compris à travers les livres et à proximité de chez soi. L’important c’est cette forme de communion à certains moments : des fenêtres que l’on ouvre, des univers que l’on essaie de faire découvrir.

Comment est établie votre programmation ?

Il est difficile de choisir, et c’est forcément injuste pour ceux qui ne figurent pas dans la sélection. Nous visionnons tous les films que nous recevons (il y en a beaucoup !) et faisons une sélection « aux tripes ». Nul besoin de films qui présentent un exploit, mais il faut qu’ils nous embarquent dans une aventure, ne nous lâchent pas, aient une connotation humaniste, incluent un échange avec les gens des pays visités – parce qu’effectivement, ce qui fait le voyage c’est aussi le partage. 

 « Contre vents et marées »  est le thème de cette 18e édition : vous mettez donc à l’honneur des personnes qui, confrontées à des obstacles, les ont surmontés.

La nature des obstacles peut être géographique ou liée à un parcours de vie. Dans tous les cas, « nos » aventuriers font preuve d’un sacré entêtement et d’obstination. Parce qu’il est difficile de se rendre aux Zanskar [région himalayenne très isolée] quand le seul moyen de traverse, le fleuve gelé, se met à dégeler en cours de route ; parce qu’il est dangereux de traverser la banquise au vu du réchauffement climatique ; ou encore parce qu’il est périlleux de vouloir participer à une course autour du monde quand on a seize ans, un rêve mais ni moyen ni expérience. Les films en sélection cette année mettent en lumière l’idée d’être endurant et tenace.

Dans la sélection figurent notamment deux documentaires dans le contexte de (l’après)guerre en Syrie et au Liberia, mais qui témoignent de la résistance de la société civile. Pourquoi avoir sélectionné « Daraya, une bibliothèque sous les bombes » et « Water gets no enemy » ?

Ces films peuvent a priori représenter des choix audacieux au regard de l’objectif du festival qui n’est pas de montrer la guerre ou l’horreur de la guerre, mais des gens qui dans des contextes particuliers parviennent à accomplir des choses exceptionnelles.

Dans Daraya, on suit de jeunes gens qui construisent une bibliothèque sous les bombes pour essayer de préserver un minimum d’enseignement, de culture et de normalité alors qu’ils subissent la guerre dans une partie de la Syrie.

Avec Water Gets No Enemy, on est au Libéria, pays qui n’est plus en guerre mais l’a été. Là, le sport et le surf en particulier sont prétextes à construire autre chose pour ceux qui ont vécu des choses difficiles, particulièrement les jeunes [qui ont parfois été enfants-soldats]. C’est une très belle histoire d’autant qu’au-delà de la promotion d’un sport et de ce que montre le film, les réalisateurs ont distribué et installé 70 filtres à eau dans des écoles, villages et dispensaires.

Seriez-vous une avocate du « cinéma de solutions », le pendant du journalisme constructif version 7e Art ?

Les films que Partances ne cesse de promouvoir depuis vingt ans témoignent de l’existence d’énergies formidables qui méritent d’être partagées. A côté des catastrophes dont témoignent les médias d’information, nous voulons révéler ce qui fonctionne, montrer qu’une rencontre avec l’autre n’est pas forcément une violence, mettre à l’honneur y compris dans les situations les plus terribles la capacité de gens qui se démènent, vont au bout de leur rêve, réalisent des choses… C’est pour ces raisons que ces films et documentaires nous font tant de bien. Les personnes et les voyageurs que l’on invite au festival pourraient, pour certains, être nos voisins, nous ressembler. Ce sont parfois des gens ordinaires qui accomplissent des choses extraordinaires. En cela leurs films aident chacun d’entre nous à prendre conscience de ses propres capacités.

Une interview réalisée par Morgane Anneix pour Reporters d’Espoirs

« Permettre aux réfugiés d’être reconnus pour leur savoir-faire professionnel est un formidable levier d’intégration » – Inès Mesmar, fondatrice de La Fabrique nomade

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Inès Mesmar, fondatrice de la Fabrique Nomade à la France des solutions 2021

Convaincue qu’une nouvelle voie d’intégration centrée autour de la créativité est possible, Inès Mesmar, fondatrice de La Fabrique nomade, accompagne les réfugiés dans leur insertion en leur permettant d’exercer leur métier en France. Elle revient sur son parcours, la genèse de son association et sa conception de la richesse de l’immigration.


Quel a été le point de départ de votre association ?

L’histoire de ma mère a été un déclic. En 2015, j’ai trouvé des broderies dans son armoire. C’est comme ça, que j’ai découvert que ma mère avait un métier. Elle m’a alors appris qu’avant de s’installer en France, où je l’ai toujours connue comme mère au foyer, elle était brodeuse en Tunisie. Elle possédait, comme d’autres réfugiés et migrants, un savoir-faire qu’elle avait oublié… et qu’elle a mis 35 ans à dévoiler à ses enfants ! J’ai alors enquêté dans les centres d’hébergement et identifié les freins auxquels ils sont confrontés : barrière de la langue, absence de réseau, méconnaissance du marché… l’absence d’un accompagnement adapté et l’urgence de leur situation les conduit à exercer des emplois dans les secteurs en tension comme le bâtiment, le ménage ou la sécurité, les obligeant à délaisser leur véritable métier qui est souvent aussi leur passion.

J’avais l’intime conviction que si on permettait à ces personnes de développer leurs compétences et d’être reconnues pour leur savoir-faire, cela pouvait être un formidable levier d’intégration.

J’ai alors lancé La Fabrique nomade dans le but de les accompagner  dans leur insertion professionnelle en France. Luthier, couturière, bijoutier, céramiste… notre association défend un nouveau modèle d’intégration, qui montre que l’immigration est une richesse et la diversité une force pour la France.

De quelle manière accompagnez-vous les réfugiés pour les aider à renouer avec leur métier artisanal ?

Nous travaillons en collaboration avec des structures d’hébergements et l’Office français de l’immigration et intégration (Ofii). Les stagiaires retenus suivent une formation certifiante de neuf mois. Neuf mois, c’est le temps d’une renaissance pour nos artisans. Ils suivent des cours de français, découvrent l’environnement économique et culturel de leur secteur d’activité, animent des ateliers de pratique artisanale et font un stage en entreprise. A travers ce programme, ils développent également une collaboration professionnelle : chaque artisan forme un binôme avec un designer et ensemble ils vont co-créer un objet d’art et de design. La collection ainsi créée fait l’objet d’un vernissage où toutes les créations sont mises en vente.

Quels résultats obtenez-vous, et comment se développe votre association ?

Aujourd’hui nous comptons 8 salariés dans notre équipe. En 5 ans, nous avons soutenu plus de 50 artisans, qui représentent 20 savoir-faire différents, venus de 28 pays du monde. C’est dire la richesse de l’immigration quand on veut bien la regarder. 76% d’entre eux se sont insérés sur le marché du travail et ces savoir-faire enrichissent notre patrimoine commun. Le groupe LVMH a compris l’apport que représentent ces personnes pour notre pays. C’est pourquoi ils ont décidé de soutenir notre action : aujourd’hui, nos artisans collaborent avec des créateurs, des artisans des maisons comme Chaumet, Céline et Repossi.

« La reconnaissance par la création » c’est votre crédo.

Notre action ne vise pas seulement à trouver un emploi, mais bien de construire un véritable projet de vie, en permettant à ces artisans exilés de trouver leur juste place dans la société. La reconnaissance de ce qu’ils sont et ce qu’ils apportent à la société est une étape essentielle pour leur intégration et devenir des citoyens et acteurs à part entière de notre pays. Cela permet d’ailleurs de développer un sentiment d’appartenance qu’ils transmettront à leurs enfants.

La force de La Fabrique nomade réside dans notre capacité à rendre compte, valoriser, et insérer ces profils spécialisés sur le marché du travail en même temps que dans la société. Notre action apporte une solution concrète pour éviter le processus de déqualification et de déclassement professionnel systématique, tout en apportant une nouvelle approche du processus d’intégration.

Vous mettez en valeur la spécificité de chaque individu ; cette perception de la valeur de chacun est-elle assez reconnue dans notre société ?

J’ai eu la chance de grandir dans un quartier monde, la Cité des 4000 à la Courneuve, où se mêlent différentes nationalités et cultures. Pourtant, je me suis construite dans l’effacement de ma différence qui n’était pas perçue comme une richesse. C’est encore le cas aujourd’hui en France. C’est aussi contre cette uniformisation des individus que j’ai voulu lutter en créant La Fabrique nomade. J’ai pris conscience de la force de la reconnaissance, de son pouvoir d’ intégration dans la société. Créer ces chemins de la reconnaissance c’est essentiel pour vivre ensemble grâce au « faire ensemble ».

Quelles difficultés avez-vous rencontrées dans la construction de votre association ?

Trouver un modèle économique viable est un challenge que nous avons à relever tous les jours. Aujourd’hui nous dépendons des subventions publiques qui sont des fonds variables d’année en année et restent liées au contexte politique. Ces contraintes financières limitent le développement des solutions que nous déployons. Nous devons donc faire preuve de créativité pour diversifier nos sources de financement. Créer des collaborations inédites entre associations et entreprises me semble être l’une des clefs.

Comment concevez-vous le rôle des médias face aux difficultés d’intégration des réfugiés ?

Les médias ont un rôle primordial dans la perception des réfugiés, d’autant plus que la migration est un sujet sensible. Certains organismes participent à mettre en exergue des solutions, comme le fait Reporters d’Espoirs avec La France des solutions. La Fabrique nomade a bénéficié d’une belle visibilité médiatique, de nombreux médias ont mis en avant nos actions, ce qui a permis de développer la notoriété de l’association. Mettre en avant les acteurs qui agissent et trouvent des solutions permet d’inciter d’autres personnes à agir. C’est un cercle vertueux où tout le monde a son rôle à jouer, et celui des médias compte beaucoup.

Louise Darrieu, avec Caline Jacono et Gilles Vanderpooten pour Reporters d’Espoirs