
À l’occasion du prix européen jeunes Reporters d’Espoirs, nous avons pu échanger avec deux journalistes de l’Agence France Presse (AFP), Marianne Barriaux, adjointe au rédacteur en chef Europe et Juliette Michel, adjointe à la cheffe du pôle Planète, pour comprendre comment l’agence internationale a réorganisé sa rédaction pour mieux couvrir les enjeux environnementaux.
En 2022, à l’occasion d’une refonte de l’organisation de la rédaction, un pôle Planète a vu le jour dans les locaux parisiens de l’Agence France Presse (AFP). Le premier point sur lequel il a fallu travailler, c’est le positionnement géographique des journalistes de ce pôle. « Le pool environnement s’est installé au milieu des journalistes qui traitent les activités économiques qui ont le plus d’impact sur l’environnement », explique Juliette Michel, adjointe à la cheffe du pôle. Les voici donc plongés parmi les agenciers chargés de la couverture de l’industrie, l’énergie, l’agriculture et les transports. Une configuration qui permet « de les faire communiquer entre eux au quotidien ». Cette mesure s’insère dans une stratégie globale de « faire infuser la question écologique dans tous les services » de l’agence. « Au quotidien, ça marche, assure-t-elle. Ils se parlent beaucoup, et presque tous nos services traitent d’environnement. »
Une coordination internationale
Si l’organisation géographique aide à inspirer les journalistes “non spécialistes” de la question, ce n’est pas la seule mesure prise par la rédaction pour assurer un meilleur traitement des thématiques liées au changement climatique. En plus des cinq journalistes consacrés entièrement au pôle planète au siège, la rédaction en chef s’est dotée d’un coordinateur avenir de la planète, explique Marianne Barriaux, adjointe au rédacteur en chef Europe. Son rôle : « coordonner avec le réseau mondial tous les sujets Planète, susciter des papiers de la part de tous les bureaux, éviter les doublons », et assurer une cohérence éditoriale.
Autre point important, une vigilance accrue quant aux tentatives de greenwashing, une technique de marketing consistant à se donner une image éco-responsable, parfois éloignée de la réalité. Une agence de presse reçoit une très grande quantité de communiqués de presse, qu’il faut trier, selon leur intérêt. S’il y en a moins ces derniers temps, « on a reçu beaucoup de communiqués d’entreprises qui nous promettaient la prochaine révolution écologique, ou qui annonçaient atteindre zéro émissions de gaz à effet de serre en 2030, mais sans donner aucune explication, indique Juliette Michel. Par rapport à quelle date, et grâce à quelles mesures ? », interroge-t-elle.
La vigilance sur ce point peut d’ailleurs mener les équipes de l’AFP à enquêter sur des sujets parfois trop beaux pour être vrais, en matière de lutte contre la pollution. Ça a notamment été le cas d’une enquête menée au Cambodge, sur l’avènement des crédits plastiques. « Après les crédits carbone, les crédits plastique sont en train d’apparaître, explique Juliette Michel, mais en fait, ils sont utilisés pour récupérer du plastique, qui va ensuite être incinéré comme des déchets normaux. » L’enquête complète est disponible ici.
Il n’y a pas de secret, il faut ANTICIPER
L’AFP, en tant qu’agence de presse, travaille souvent dans l’urgence. Sa mission consiste à assurer une couverture rapide, complète, impartiale et vérifiée de l’actualité mondiale, dans tous les domaines, et sur tous les supports. Du “Breaking News” à la couverture en direct d’événements internationaux, le temps manque parfois pour assurer un traitement approfondi de certains sujets liés au changement climatique. La solution ? « C’est l’anticipation », assure Marianne Barriaux.
Pour éviter d’illustrer les vagues de chaleur dans l’hexagone par des images de français heureux dégustant une glace en terrasse, alors que ces phénomènes météorologiques sont mortels, rien de tel que la préparation en amont. « Quand on a un peu de temps au quotidien, on s’occupe de ça, explique la journaliste. On sait qu’il va y avoir de nouveaux événements climatiques majeurs à couvrir, donc on fait un travail de formation, d’entretien de nos réseaux, de nos sources, notamment scientifiques. Comme ça, le jour j, on sait quelle personne experte contacter pour chaque sujet. »
Quels reportages sous 40°C ?
Entretenir son carnet d’adresses permet de mieux réagir une fois l’événement survenu, mais ne suffit pas pour traiter correctement des sujets scientifiques ardus. Il y a un vrai besoin de former les journalistes. « En ce moment, on est vingt-cinq membres de l’équipe à suivre une formation délivrée par un organisme américain sur la façon de traiter les études scientifiques, notamment sur le climat », indique Juliette Michel.
Avant que la saison estivale ne prenne d’assaut la France, la direction demande à ses bureaux locaux de préparer leurs idées de reportages. « Cet été, pour anticiper les vagues de chaleur, certains bureaux ont pris contact avec les services locaux de ramassage des poubelles, ou avec une prison, pour s’assurer de pouvoir les suivre en reportage le jour où les températures dépassent les 35°C », souligne Marianne Barriaux.
« A chaque vague de chaleur, on insiste sur les solutions
qui sont apportées pour y faire face. »
Enfin, un meilleur traitement des sujets environnementaux implique forcément de traiter davantage de sujets sous le prisme du journalisme de solutions. « À chaque vague de chaleur par exemple, on passe par les Breaking news pour annoncer les records ou les consignes des autorités, mais on produit également des reportages sur la façon dont cela affecte les gens au quotidien, les écoles, les usines, les agriculteurs, et on insiste sur les solutions qui sont apportées pour y faire face. Et on le fait systématiquement maintenant », assure la journaliste.
> Pour en savoir plus sur le journalisme de solutions vu par l’AFP, lisez notre article AFP : comment la plus grande agence de presse s’approprie le journalisme de solutions.
Jeanne Tesson // Reporters d’Espoirs









