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Quand les écrans façonnent nos rapports à la biodiversité

By 16 février 2026février 17th, 2026No Comments

Un constat s’impose à nous : les médias grands publics parlent bien plus du changement climatique que de la biodiversité. Une étude menée par Reporters d’Espoirs, iligo et l’Observatoire des Médias sur l’Écologie montrait en 2025 que dans les programmes d’information audiovisuels français, les problématiques liées au changement climatique représentent autour de 3,4 % du temps d’antenne, contre 1,5 % pour la biodiversité (données entre 2023 et 2025). Un état des lieux qui nous conduit à nous demander si cette dernière est assez visible sur nos écrans au regard des enjeux qu’elle sous-tend pour notre économie, notre santé ou encore notre alimentation.

Reconnaissons-nous la biodiversité comme faisant partie de notre réalité quotidienne et non comme un simple décor ou une question scientifique lorsque nous la voyons sur nos écrans ? Il s’agit moins de critiquer nos divertissements que de discuter de leur exactitude et de leur représentativité. La culture populaire participe à la formation de notre perception collective de la réalité. Ce que nous ne voyons pas, nous l’oublions. La perte mondiale de la biodiversité s’accélérant, sa représentation sur nos écrans pour favoriser la prise de conscience est d’autant plus importante.

Ce que les écrans disent (et ne disent pas) sur la biodiversité

Une étude récente de l’Observatoire de la Fiction nous donne un aperçu détaillé de la façon dont l’écologie, le changement climatique et la biodiversité sont représentés dans les médias audiovisuels populaires. En moyenne, les téléspectateurs croisent une mention à l’écologie une fois par tranche de 2h40 de contenu. Dans les séries quotidiennes, cette durée passe à presque 4h50. Les séries prime-times et les téléfilms sont dans l’entre-deux avec des mentions espacées de 3h40. Les formats courts, cependant, vont à contre-courant de cette tendance et mentionnent l’environnement environ une fois toutes les 29 minutes.

Dans l’ensemble, 62 % des programmes analysés par l’étude incluent au moins une référence à l’écologie. À première vue, il semble que les problématiques environnementales soient relativement bien mises en avant sur les écrans. Mais le diable est dans les détails : en y regardant de plus près, nous découvrons une histoire très différente. 91 % des mentions environnementales sur les écrans ne sont que de petites phrases de dialogue qui restent largement déconnectées de l’intrigue, du développement des personnages ou des enjeux narratifs. Même si les détails peuvent varier, la forme de la mention ne change pas, et l’écologie ne joue que très rarement un rôle majeur dans le déroulé de l’histoire. 

Dans la même veine, les perturbations environnementales — comme les catastrophes naturelles, ou les conditions météorologiques extrêmes — n’impactent que rarement la vie quotidienne des personnages. Souvent, ces thématiques ne sont même pas discutées. Des sujets tels que les vagues de chaleur, les sécheresses, la dégradation des écosystèmes ou les énergies renouvelables restent largement absents de leur quotidien, malgré leur impact croissant sur nos vies hors écrans. 

De plus, les médias audiovisuels ont tendance à sur-représenter des métiers particuliers comme la police et à en sous-représenter d’autres comme les agriculteurs. L’étude souligne que les emplois dans l’agriculture et l’agroalimentaire, malgré leur importance pour l’économie française, ne représentent que 3 % des personnages, tandis que les policiers, les avocats et les juges constituent près d’un tiers de toutes les professions représentées à l’écran.

Il ne s’agit pas de dire qu’un métier mérite plus de représentation qu’un autre. Mais la quasi absence des travailleurs environnementaux sur les antennes n’est pas neutre. L’audience peut remarquer que la surreprésentation de certaines professions est irréaliste, mais cette prise de conscience n’empêche pas ces représentations d’influencer notre perception de ce qui est normal. D’après l’Observatoire de la Fiction, lorsque des modes de vie sont présentés de manière répétée sans contraintes écologiques, cela renforce silencieusement l’idée que nos vies aussi sont libres de toute contrainte liée à notre environnement.

Disney et le long déclin des espaces naturels dans la culture populaire 

Prenons pour exemple Disney, et la façon dont l’entreprise dépeint le vivant et l’environnement dans ses films.

Des chercheurs du Muséum national d’histoire naturelle et du collège de Wooster dans l’Ohio aux États-Unis ont réalisé une étude longitudinale sur 70 ans de production des films animés de Disney, pour déterminer comment les représentations de la nature ont évolué dans le cinéma. Leur analyse souligne un déclin significatif de la présence et de la complexité des environnements naturels au fil du temps.   

Selon l’étude, la proportion des tableaux en extérieur versus en intérieur n’a pas changé dramatiquement. Mais parmi ces scènes, le nombre de celles qui mettent en avant la nature sauvage et la biodiversité a considérablement diminué. La plupart des tableaux prenant place à l’extérieur réalisés pendant les quarante premières années des animations Disney mettaient en scène des décors naturels riches et verdoyants. Au cours des trente dernières années, près de la moitié des scènes en extérieur se déroulent dans des environnements où la nature est peu présente, voire inexistante.

La nature sur nos écrans est maintenant représentée comme davantage domestiquée. Les jardins, champs cultivés et parcs dominent les animations aux dépens d’écosystèmes sauvages ou semi-naturels. La variété d’espèces montrée dans ces paysages décline elle aussi, reflétant une simplification visuelle de la biodiversité. Comme le soulignent les auteurs, il y a une tendance croissante vers la réduction de la complexité du monde vivant. C’est le cas même quand l’histoire porte des messages ouvertement environnementaux. 

Quels sont les risques à minimiser la biodiversité dans nos films et médias pour enfants ? 

L’exposition à la nature pendant l’enfance — directe ou indirecte — joue un rôle clé en formant nos attitudes envers la conservation et la préservation en tant qu’adultes. Alors que nos sociétés continuent de s’urbaniser, et que les possibilités d’entrer en contact direct avec la nature diminuent, les représentations de la biodiversité ont une importance grandissante pour favoriser la prise de conscience et le passage à l’action des prochaines générations. Mais, comme l’étude le montre, ces représentations deviennent moins diverses et moins fréquentes.   

Un fossé grandissant entre la réalité sociale et la vie à l’écran

La déconnexion entre la vraie vie et sa représentation sur les écrans est particulièrement frappante quand nous considérons les réponses émotionnelles et psychologiques aux crises écologiques. Selon l’étude de l’Observatoire de la Fiction, près d’un Français sur quatre souffre d’éco-anxiété, mais seulement 0,5 % des personnages fictionnels expriment des sentiments similaires. La dégradation des écosystèmes et la perte de la biodiversité impactent rarement les vies personnelles et les états psychologiques des protagonistes, malgré le fait que ces enjeux soient de plus en plus cités comme des sujets de préoccupation du public.   

Le même écart apparaît dans la manière dont les pratiques quotidiennes sont représentées. Les médias — qu’ils soient d’information ou de fiction — peuvent montrer le recyclage, des produits réutilisables ou la réduction des déchets, mais ces comportements sont rarement intégrés dans des choix ou des conflits significatifs. Les auteurs de l’étude précisent que les régimes végétariens n’apparaissent presque jamais de manière neutre, et suscitent souvent des débats ou des moqueries entre les personnages. Les voitures restent le mode de transport dominant, plutôt que la mobilité partagée ou les mobilités douces.

La même étude souligne également que ces représentations de nos relations avec l’environnement recoupent les stéréotypes de genre. La responsabilité écologique est souvent implicitement associée aux femmes, tandis que la consommation de viande ou l’utilisation de la voiture sont présentées comme des marqueurs de masculinité. Ces représentations risquent de renforcer les normes sociales qui constituent des obstacles au changement, plutôt que des voies vers celui-ci. 

Ainsi, les médias audiovisuels commencent à dépeindre un monde où la biodiversité existe, mais dans les conversations et non dans l’expérience vécue. Cela se répercute sur la façon dont nous percevons notre propre monde, et notre capacité à agir pour le protéger.  

Jeux vidéo et imaginaires environnementaux émergents

Au-delà du film et de la télévision, les jeux vidéo nous donnent un espace pour construire des relations fortes avec le monde vivant. C’est particulièrement le cas pour les jeunes entre 16 et 30 ans : selon le Syndicat des éditeurs de logiciels de loisirs, ils représentent 27 % de l’ensemble des joueurs de jeux vidéo en France, et parmi les 16-30 ans, 88 % jouent aux jeux vidéo. Contrairement aux médias passifs (comme la télévision), les jeux vidéo placent les utilisateurs dans le cœur de l’action et nécessitent à faire des choix, en les confrontant aux conséquences.  

Des études publiées par des chercheurs de l’Imperial College de Londres et de l’Université de Boston montrent que les mécanismes de jeu qui encouragent la coopération, la réflexion à long terme ou la gestion partagée des ressources peuvent influencer les attitudes réelles envers la durabilité et l’action collective, même lorsque le jeu n’est pas explicitement éducatif. De plus, les jeux grand public incluent souvent des hypothèses sur l’extraction des ressources, la croissance démographique et les limites des écosystèmes, même s’ils peuvent renforcer ou remettre en question ces modèles.

Selon un article de Raphaël Granier de Cassagnac —  à retrouver dans le 4e numéro de notre revue — les jeux vidéos écologiques peuvent appuyer sur l’engagement émotionnel lié au changement climatique, et promouvoir l’apprentissage des pratiques durables. Des jeux comme Terra Nil, Oxygen Not Included, Abzû and Humankind abordent des sujets inhérents à l’écologie : écosystèmes dévastés, pollution, écotourisme, etc. En intégrant des problématiques environnementales dans les jeux vidéos, ceux-ci peuvent « participer de la popularisation de la science et de la biodiversité ».  

Prêter attention à la manière dont le monde vivant est représenté dans ces médias interactifs pourrait permettre de mieux comprendre comment les jeunes générations appréhendent et s’engagent dans les questions environnementales.

Pourquoi la sous-représentation est un problème journalistique ?

Bien que nous, en tant que journalistes, discutions de l’importance d’identifier et de combattre la désinformation, notre profession traite plus rarement de la sous-représentation comme un problème en soi. Pourtant, l’absence de débats autour d’un enjeu influence notre opinion à son sujet tout autant que la désinformation. 

Reconnaître la sous-représentation comme un problème narratif ouvre de nouveaux angles de reportages au-delà de la science, d’autant plus que la culture populaire peut être utilisée comme une approche journalistique pour aborder la biodiversité et son impact sur nos vies. Les films, séries et jeux vidéo peuvent servir de points de référence communs qui aident le public à comprendre des questions complexes, à condition de le faire de manière précise, pertinente et en lien avec l’actualité. Analyser la manière dont la biodiversité est représentée – ou omise – dans ces récits peut ainsi fournir un cadre pour discuter de schémas sociaux plus profonds.

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