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Pourquoi est-il pertinent (et nécessaire) de parler de biodiversité quand on aborde les élections municipales ?

By 26 janvier 2026No Comments
une carte électorale sous des plantes

Il reste deux mois avant les élections municipales et la course aux sièges de maires s’intensifie. À chaque cycle électoral, les rédactions se tournent vers des  thématiques récurrentes : sécurité, logement, fiscalité, mobilité. Mais la couverture médiatique des élections passe souvent à côté d’un sujet important qui nous impacte tous : la biodiversité. 

Même si elle semble relativement loin des sujets normalement traités et discutés par les politiques, la biodiversité touche tous les domaines qui concernent les municipalités comme l’économie, l’urbanisme ou encore l’agriculture. Et les politiques locales influencent la capacité de la biodiversité à se maintenir et prospérer. 

Intégrer cet enjeu dans la couverture journalistique des élections municipales ne relève donc pas d’un simple effort de pédagogie. C’est aussi une stratégie et une manière de démystifier la façon dont les choix locaux influencent le quotidien et l’avenir des électeurs. 

La biodiversité nourrit nos villes et devrait être reconnue comme telle

Si en moyenne 3,4 % du temps d’antenne dans les programmes d’information de l’audiovisuel français est consacré au climat, c’est beaucoup moins pour la biodiversité, qui est cantonnée à 1,5 %. Pourtant, elle recouvre des enjeux cruciaux pour l’avenir de nos sociétés.

« On continue à percevoir la préservation et la reconquête de la biodiversité comme un secteur isolé qui nous mène à de la contrainte », déplore Léo Cohen, consultant indépendant sur la transition écologique et la participation citoyenne, ancien conseiller spécial du Ministre de la Transition écologique et solidaire (2018-2019) et du cabinet de la secrétaire d’Etat chargée de la biodiversité (2016-2017). 

Il explique qu’on associe encore la biodiversité à un chemin vers la sobriété, qui se traduit nécessairement par un renoncement à certaines libertés et possibilités ouvertes : 

« Aujourd’hui, on n’arrive pas à comprendre la biodiversité comme quelque chose qui peut libérer des possibles et qui peut améliorer les conditions de vie. On la voit plutôt comme un nid à contraintes, alors qu’elle crée les conditions de vie, d’habitabilité et de préservation de la vie sous toutes ses formes ».

Léo Cohen

Cette perception se nourrit aussi d’idées reçues très concrètes, rencontrées au niveau local. À Muttersholtz, commune alsacienne de 2 000 habitants désignée pour la deuxième fois « Capitale française de la Biodiversité » en 2025, la création de mares a parfois suscité des inquiétudes. 

« La principale idée reçue, c’est que les mares génèrent des moustiques », note Julien Rodrigues, secrétaire général de Muttersholtz. « On essaie donc d’expliquer qu’une mare est un milieu vivant et que, bien au contraire, elle ne favorise généralement pas leur prolifération ». 

La biodiversité nous fournit des services écologiques desquels les villes dépendent, notamment pour la santé publique : qualité de l’air, rafraîchissement urbain — des murs et toitures végétalisés peuvent réduire les températures des rues d’une dizaine de degrés aux heures les plus chaudes — prévention des crues, pollinisation, santé mentale et cohésion sociale, entre autres. 

Ces services écosystémiques ne relèvent pas uniquement de la théorie scientifique : ils peuvent être produits par des choix municipaux très concrets. Les municipalités ont ainsi un rôle majeur à jouer dans la lutte contre la crise de la biodiversité, et celles qui lui sont liées (santé, climat, alimentation, eau).


Focus – La biodiversité à Paris

Paris, par exemple, accueille plus de 3 400 espèces sauvages, incluant plus de 800 types de plantes à fleurs, 2 149 espèces animales et environ 480 espèces de fonges. Parmi elles, 11 espèces sont considérées comme en voie d’extinction malgré les actions de la Ville pour promouvoir la biodiversité.


La crise de la biodiversité se solutionne en grande partie localement 

Julien Rodrigues en est convaincu : les communes ont davantage de pouvoir pour protéger la biodiversité qu’on ne le pense. « Les communes sont le premier échelon administratif. Les échelons supérieurs peuvent faire des stratégies ou des plans, mais la mise en œuvre concrète restera toujours au niveau des collectivités », affirme-t-il. C’est une réalité souvent sous-estimée dans le débat public, alors même que ce sont les décisions locales qui façonnent directement les paysages, les usages du sol et les conditions de vie des habitants. 

À Muttersholtz, cette approche s’est traduite par une politique de restauration des continuités écologiques. 

« En quinze ans, on a réussi à restaurer toutes les continuités écologiques de la commune », explique Julien Rodrigues, évoquant la création de haies, de mares et de prairies destinées à reconnecter les habitats naturels. Des aménagements discrets, mais essentiels, pour permettre au vivant de circuler et aux écosystèmes de fonctionner. Pour réussir, la commune suivait une stratégie « trame verte ». Ce concept se base sur une politique d’aménagement du territoire qui vise à préserver et reconnecter les espaces naturels afin de maintenir la biodiversité et améliorer le cadre de vie.

« Tout ce qu’on fait maintenant, c’est du bonus »

Julien Rodrigues. 

Grâce à la gestion du territoire — comme la planification urbaine, l’encadrement des espaces verts et la végétalisation des rues — les municipalités peuvent avoir un fort impact sur la biodiversité dans chacune de leurs décisions, même sur des sujets qui semblent éloignés des enjeux environnementaux.

Par exemple, une politique de végétalisation des boulevards ou une décision d’interdire les pesticides dans les parcs publics affecterait positivement la santé des sols, la croissance de la population d’abeilles et autres pollinisateurs et la diversité des espèces. A l’inverse, le choix d’urbaniser ou de paver une zone humide fait peser un risque de fragmentation des habitats naturels, de pollution des sols et de disparition de certaines espèces. 

« Sur certains points, il est vrai que la biodiversité peut venir gêner des prérogatives municipales », indique Léo Cohen, citant l’exemple de l’artificialisation des sols. Cette question essentielle a des conséquences à la fois pour la biodiversité, l’eau et les risques de catastrophes naturelles. « Cela vient percuter le pouvoir principal des maires : leur capacité à donner des permis de construire ». 

Cette tension entre biodiversité et aménagement se matérialise très concrètement sur le terrain, notamment à travers la question foncière. « Une trame verte, ça ne se fait pas dans le cloud, ça se fait sur le terrain », rappelle Julien Rodrigues. Selon lui, l’absence d’outils juridiques suffisamment ambitieux freine l’action des communes : « Ce qui manque aujourd’hui, ce sont des leviers comme la déclaration d’utilité publique, qui permettraient d’aller plus vite sur le foncier ».

Le manque d’acculturation au sujet de la biodiversité et l’incapacité à penser la biodiversité autrement que comme une somme de contraintes explique qu’elle soit assez faiblement présente dans les discussions politiques au niveau local :  « Quand la plupart des gens voient la biodiversité comme un sujet qui va juste les embêter et réduire leurs libertés, ce n’est pas très vendeur en campagne électorale d’aller expliquer à vos électeurs que vous voulez la protéger », souligne Léo Cohen.

Les médias, un acteur essentiel pour recréer du dialogue autour de la biodiversité

Selon Léo Cohen, ce discours qui se concentre plus sur le climat que sur la biodiversité laisse à l’écart un élément principal : la biodiversité se régénère et se répare plus rapidement que le climat. « Quand vous mettez en place des mesures de préservation de certaines ressources naturelles, assez rapidement, la nature reprend ses droits, le vivant revient et les écosystèmes se reconstituent quand les interactions biologiques retrouvent leur cycle. Ce point n’est pas assez valorisé par les journalistes. On peut avoir des résultats beaucoup plus facilement dans le secteur de la biodiversité, en tout cas beaucoup plus rapidement que sur la question climatique »

Par exemple, en arrêtant des activités industrielles dans une zone naturelle, un tissu de diversité biologique peut commencer à se reconstituer au bout d’un an. « C’est une manière positive de montrer ce qui est possible si on s’oriente vers la biodiversité » appuie Léo Cohen. 

La difficulté, pour la presse, est donc de s’éloigner d’une vision purement technique de la biodiversité et de la positionner comme un indicateur concret de la capacité d’une municipalité à anticiper l’avenir et protéger ses habitants. C’est une étape essentielle pour donner toute sa place à cette question dans le débat public et permettre aux citoyens de comprendre comment les décisions locales façonnent leur environnement sur le long terme.

« Une manière simple d’expliquer en quoi consiste la biodiversité, sa préservation et sa reconquête, c’est d’expliquer aux gens que c’est le moyen de leur garantir qu’ils auront un approvisionnement suffisant et de qualité en eau potable pour subvenir à leurs besoins vitaux » explique Léo Cohen. En montrant par exemple le lien entre la protection de la biodiversité et celle de la ressource en eau, il est possible de présenter les choses d’une façon qui aide les gens à prendre la mesure de l’importance du sujet. 

Quelles questions à poser ? 

Les élections municipales sont une occasion pour les journalistes d’aller interroger les candidats au regard des leviers d’action de ce pouvoir local. Quelles sont les priorités des candidats par rapport à la biodiversité et les actions concrètes qu’ils proposent pour la protéger ? Y-a-t-il des stratégies leur permettant de renforcer la résilience des écosystèmes ?

« Il faut aussi demander aux candidats de définir la biodiversité, parce que tous les candidats n’ont pas la même compréhension de toutes les chaînes d’interaction », explique Léo Cohen. La biodiversité recouvre tout le vivant : diversité des espèces et leurs relations entre elles, diversité des écosystèmes et leurs relations entre eux et avec les espèces qu’ils abritent, et diversité génétique au sein des espèces. 

L’exemple de Muttersholtz rappelle que l’ambition en matière de biodiversité ne se résume pas uniquement à des promesses. « Il y a rarement de mauvaises actions à faire », estime Julien Rodrigues, « mais il faut bien connaître son territoire, suivre les choses au jour le jour, et surtout faire preuve de volonté et de constance ». 

Au-delà des aspects symboliques, il faut s’intéresser aux solutions concrètes. Par exemple : si vous êtes élu, quels engagements précis êtes-vous prêt à prendre pour qu’au terme de votre mandat, la nature sur votre territoire se porte mieux qu’aujourd’hui ?

« C’est une manière assez ouverte d’obliger un candidat à expliquer ses priorités et comment il va les accomplir » ajoute Léo Cohen. « Et ça révèle la capacité ou non d’un candidat à penser conjointement le développement économique et la préservation de la nature ». 

Autre question à poser : comment s’assurer que tous les administrés continueront à avoir accès aux ressources naturelles et aux services écosystémiques qui leur sont rendus ?. « Est-ce que les insectes sur votre territoire continueront à polliniser ? Est-ce que vos agriculteurs seront obligés d’arroser leurs plantations de pesticides ou est-ce que la biodiversité permettra à l’environnement de faire partie du travail ? C’est une manière de les amener à se positionner de façon assez concrète » ajoute Léo Cohen.  

La science et le journalisme de solutions, outils essentiels d’une information complète et rigoureuse

Pour bien inclure la biodiversité dans la couverture des élections municipales, les journalistes doivent s’appuyer sur la science, pour saisir les enjeux du territoire et analyser l’efficacité et la valeur environnementale des politiques proposées par les candidats. Cette approche faciliterait la compréhension de l’impact des politiques à long terme. 

L’une des clés du travail journalistique ici est donc la vulgarisation des sciences de l’environnement. Il est fondamental d’expliquer simplement ce qu’est la biodiversité, comment elle fonctionne, comment elle est impactée par les politiques publiques et pourquoi elle est essentielle pour la santé, l’économie ou encore le bien-être des citoyens. 

Le journalisme de solutions peut également être une manière de vérifier la pertinence des actions mises en place par les maires sortants : au-delà de présenter une problématique, cette méthodologie propose de s’intéresser aux solutions pour y remédier, tout en se posant la question de leur impact réel, de leur réplicabilité et de leurs limites. Une manière de vérifier que les enjeux sur le territoire ont bien été cernés tout en valorisant des initiatives et donnant des pistes d’actions.

« On s’intéresse généralement plus aux mauvaises nouvelles plutôt qu’aux bonnes, mais ces dernières gagneraient à être davantage valorisées dans les médias, pour montrer que oui, c’est difficile de faire ces transformations-là, mais que ça produit de vrais résultats », affirme Léo Cohen. « C’est une façon de montrer que la cause n’est pas perdue ».

Le travail d’un journaliste ne s’arrête pas lorsque le vainqueur de l’élection est annoncé

Le travail des journalistes sur le suivi des élections ne s’arrête pas après les résultats du scrutin. Il est crucial de continuer à suivre les engagements des élus locaux sur la biodiversité, puisqu’il est de la responsabilité des médias de vérifier si les promesses faites pendant les campagnes sont tenues, réalisées et efficaces. 

Cela implique de surveiller la mise en œuvre des projets, de comparer les engagements aux résultats ou même d’analyser si les financements ont bien été affectés comme prévu.  

En intégrant la biodiversité dans leur couverture des élections municipales, les journalistes peuvent éclairer un aspect crucial de la gestion des territoires ayant un impact direct sur la qualité de vie des habitants et la santé de l’environnement. 

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  • Notre Tour de France des Reporters d’Espoirs : des formations au sein de votre rédaction ou de votre école de journalisme pour vous acculturer sur le sujet et échanger avec des experts
  • Notre revue : chiffres clés, méthodologie, interviews d’experts, apprenez-en plus sur la biodiversité et les enjeux qu’elle recouvre
  • Un glossaire
  • Des idées d’angles
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  • Et très bientôt : un cours en ligne pour apprendre à traiter médiatiquement ce sujet ! Vous pouvez déjà vous former au journalisme de solutions grâce à notre MOOC dédié. 

Phoebe Skok // Reporters d’Espoirs

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