
Le Lab Reporters d’Espoirs Biodiversité mobilise un ensemble d’acteurs dont un comité scientifique. Dans cette série d’interviews, nous vous proposons de partir à la rencontre de ses membres pour mieux les connaître et comprendre leur engagement à nos côtés.
Sabrina Gaba est écologue, directrice de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (NRAE) et co-directrice d’une infrastructure de recherche, la Zone Atelier Plaine & Val de Sèvre.
Nous avons discuté avec elle autour de la définition de l’agroécologie, des idées reçues sur l’agriculture et pour comprendre pourquoi il est important d’utiliser le vocabulaire scientifique dans les reportages.
Phoebe Skok : Expliquez-moi votre parcours dans le domaine de l’agroécologie et pourquoi vous avez accepté de rejoindre le comité scientifique du Lab Biodiversité de Reporters d’Espoirs.
J’ai réalisé ma thèse en épidémiologie animale à l’Institut national de la recherche en agronomie (INRA). L’objectif de ce travail consistait à identifier les processus impliqués dans l’acquisition de la résistance au traitements antiparasitaires gastro-intestinaux d’ovins. Je m’intéressais aux interactions entre les parasites et leurs hôtes, et à comment les parasites s’adaptent à leur hôte et inversement.
Après mon postdoctorat réalisé à l’Université de Bâle (Suisse), j’ai intégré l’UMR Biologie et Gestion des Adventices en 2007, devenue UMR Agroécologie en 2013. En 2018, j’ai rejoint l’équipe Agripop du Centre d’études biologiques de Chizé (CEBC), où j’ai poursuivi des recherches en agroécologie à l’échelle des territoires.
Mes recherches portaient sur la compréhension des rôles des processus écologiques dans la production agricole afin de les valoriser pour concevoir un modèle agricole moins dépendant aux intrants chimiques, garantissant production agricole, performance économique et conservation de la biodiversité. Ce modèle agricole repose sur les principes de l’agroécologie et est plus proche du fonctionnement des écosystèmes. Je poursuis actuellement ces recherches en mobilisant le cadre des Solutions fondées sur la Nature.
Depuis 2021, dans le cadre du programme Santé des Territoires, j’ai étendu mes problématiques de recherche à la compréhension des rôles de la biodiversité et des écosystèmes comme solutions pour améliorer la santé de tous (au sens Une Seule Santé) : des humains, de la biodiversité et de l’environnement.
Au cours de mon parcours en tant que chercheuse, j’ai eu plusieurs occasions d’échanger avec des journalistes qui souhaitaient relater, décrire et diffuser des résultats scientifiques. Pour certains d’entre eux, c’était des journalistes qui avaient des connaissances scientifiques, mais, pour la majorité, la biodiversité, les fonctions et processus écologiques restent des inconnus. C’est d’autant plus complexe d’aborder les interdépendances entre la biodiversité, les écosystèmes et les sociétés humaines.
J’ai trouvé l’initiative portée par Reporters d’Espoirs extrêmement pertinente dans un contexte où on entend beaucoup parler des impacts du dérèglement climatique sur nos sociétés mais très peu des conséquences pour les humaines de la perte de la biodiversité. Les impacts de cette disparition ne sont pas identifiés pour nos sociétés, tout comme les rôles de la biodiversité comme solutions pour répondre aux dérèglements climatiques.
L’agroécologie est un concept central dans vos recherches. Comment le définiriez-vous, et quelles sont les meilleures approches pour intégrer cette vision dans les systèmes agricoles existants ?
L’agroécologie est devenue un terme polysémique. Il a plusieurs sens, qui dépendent du contexte et de la personne qui l’utilise. Dans mes recherches, je mobilise une définition très large de l’agroécologie que je relis principalement aux chercheurs fondateurs de l’agroécologie en Amérique du Sud. Ces scientifiques voient l’agroécologie non seulement comme une science qui mobilise des principes de l’écologie pour repenser un modèle agricole, mais aussi comme un changement de paradigme sur notre rapport à l’agriculture.
Cette définition laisse également une place importante à la justice sociale et à l’équité en redonnant des valeurs à la fois aux producteurs, aux consommateurs et aux produits.
Quelles sont les plus grandes idées fausses/idées reçues sur l’agroécologie et l’agriculture durable ? Comment les médias peuvent contrecarrer ces idées et pourquoi cela aiderait la conservation de la biodiversité ?
Pendant plusieurs années, l’agroécologie a été incarné par la politique “Produisons Autrement” portée par le ministre Stéphane Le Foll avec. Ce qui est généralement retenu, c’est l’idée de produire sans impacter l’environnement. Or, c’est bien plus que ça, puisque ce n’est pas simplement réduire les externalités négatives c’est-à-dire les impacts négatifs des pratiques agricoles sur la santé humaine, l’environnement ou la biodiversité. Il s’agit d’un changement de paradigme qui amène à repenser la manière de produire, à de changer les objectifs d’un modèle productiviste, pour aller vers un modèle qui agit pour assurer une sécurité alimentaire, et la santé de tous.
Cela comprend une production de qualité, qui garantit aux producteurs un revenu économique, du bien-être et la possibilité de transmettre leur exploitation. C’est également recréer des liens entre les producteurs et les consommateurs.
Pour les médias, je pense qu’il y a une question de vocabulaire. Définir ce qu’on entend au-delà d’utiliser un terme me paraît vraiment important.
Par exemple, je m’interroge sur la pertinence de l’utilisation de la notion de durabilité en agriculture, parce que cela peut laisser penser qu’il s’agit de faire durer le modèle actuel. L’agroécologie requiert une transformation assez profonde de nos modes de production et de consommation. C’est aussi important de pouvoir relier ceux qui produisent et ceux qui consomment, parce ces derniers ont un rôle majeur dans la réalisation de cette transformation. C’est également une manière de repenser notre rapport aux vivants.
L’enjeu pour les médias est donc de trouver un juste équilibre entre transmettre de manière compréhensible par le plus grand nombre des mécanismes complexes, sans laisser à penser que c’est simple ou au contraire un objectif impossible à atteindre.
On peut mobiliser des exemples assez simples pour illustrer les interdépendances qui existent entre les humains et leur alimentation. C’est par exemple le cas de la pollinisation des plantes de culture par les insectes. Sans pollinisateurs, la production de fruits diminue voire est inexistante (rendement plus faible), ou les fruits n’ont pas la même qualité.
A partir de cet exemple, on peut tisser un fil pour montrer que l’insecte qui pollinise a besoin d’ un habitat pour nicher ou se reproduire, et également de ressources florales. Certaines pratiques peuvent être délétères aux pollinisateurs : par exemple, l’arrachage de haies, l’absence de prairies ou de fleurs. De plus, les pollinisateurs ont des écologies différentes, ce qui implique des habitats et des ressources diversifiés. On voit ainsi émerger un système complexe en rendant visibles des interdépendances entre espèces, entre habitats et entre les humains et la biodiversité.
Comment pensez-vous que la recherche appliquée peut aider à traduire les connaissances scientifiques en pratiques agricoles concrètes et efficaces pour la transition écologique ? Quel rôle les médias jouent-ils en diffusant ces informations ?
Pour moi, il n’y a qu’une seule recherche : il n’existe pas un clivage entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée. Cette recherche s’ancre dans des problématiques sociétales. Repenser notre modèle agricole pour le rendre résilient est une problématique sociétale majeure pour garantir la sécurité alimentaire, le maintien d’agriculteurs dans leurs exploitations, atténuer le dérèglement climatique et améliorer la santé des citoyens.
Dans le cadre du volet agroécologie de la Zone Atelier Plaine & Val de Sèvre (infrastructure de recherche située dans le sud des Deux-Sèvres), nous expérimentons avec les agriculteurs de nouvelles pratiques agricoles permettant d’atteindre des objectifs de production, de performance économique, de santé des agriculteurs et de préservation des écosystèmes. Cependant la transformation de ce modèle ne peut reposer que sur les agriculteurs, nous impliquons également les habitants-consommateurs dans la recherche de solutions pour améliorer leur santé et celles de leur territoire en relocalisant par exemple leur alimentation.
Les journalistes pourraient documenter cette nouvelle manière de faire de la recherche afin d’étudier si cette manière de produire des connaissances permet des changements transformateurs, et si oui quelle en est la portée.
Pourquoi traiter de science appliquée à l’agriculture quand on est journaliste non spécialisé ? Comment les scientifiques peuvent être un appui pour les journalistes pour traiter ces sujets qui sont assez techniques ?
Je pense que la première étape est de revenir aux bases de l’écologie et de ne pas synonymiser l’écologie avec l’environnement. L’écologie, en tant que discipline scientifique, cherche à comprendre les interactions entre les organismes vivants, leur milieu et les conséquences sur le fonctionnement des écosystèmes voir du socio-écosystème. En ce qui concerne l’agriculture, cela me paraît essentiel. Fort de cette compréhension et de cette notion de complexité, les journalistes pourraient amener à une lecture plus pertinente des résultats scientifiques sans rester dans la description d’un phénomène.
Il faut éviter une simplification extrême autour d’un problème vu en silo.
On peut prendre pour exemple le débat sur la loi Duplomb et la réautorisation du néonicotinoïde acétamipride. Les néonicotinoïdes sont des insecticides qui sont connus sous le terme de « tueurs d’abeilles ». A mon sens, le débat est resté très superficiel. La vraie question n’est pas d’autoriser ou non à nouveau ce néonicotinoïde, mais plutôt comment s’en passer, pourquoi est-il utilisé, et donc, in fine, quel nouveau modèle agricole permettrait de s’en passer ?
Comment est-ce que les journalistes peuvent être partie prenante du processus de recherche ?
Peut-être qu’il faudrait, dès les écoles de journalisme, une immersion dans des laboratoires, en particulier ceux qui font de la recherche sur des territoires. En ce qui concerne l’agroécologie, suivre des actions de recherche sur le territoire, au contact des agriculteurs, des habitants, des élus, et des chercheurs pourrait amener les journalistes à penser la manière de restituer les connaissances issues des recherches.
Propos recueillis par Phoebe Skok pour Reporters d’Espoirs









