
Pourquoi la biodiversité est-elle la grande oubliée des journaux ? Comment traiter l’urgence environnementale sans provoquer la sidération du public ? Pour répondre à ces défis, Reporters d’Espoirs lance sa nouvelle formation journalisme biodiversité via un MOOC dédié. Nos trois experts référents vous expliquent pourquoi il est urgent de changer de méthode pour réconcilier science et récit.
Pour bâtir ce programme de formation, nous avons réuni les trois piliers du projet :
- Cyrille Frank, architecte de la méthode ;
- Pierre Girard, expert du récit scientifique et de terrain ;
- Carole Layac, garante de la transmission académique.
Ils décryptent ici l’urgence d’un journalisme qui redonne sa juste place au vivant.
Formation journalisme biodiversité : comment sortir du silence médiatique ?
Cyrille Frank : J’identifie trois raisons majeures à ce silence médiatique. Le premier frein est souvent lié au rédacteur en chef qui dit que « ça ne marchera pas », sous-entendu, ça ne fera pas d’audience. On constate d’ailleurs un meilleur traitement de ces sujets dans le service public dont le financement est moins directement lié à cette notion d’audience, même s’il est tenu de diffuser au plus grand nombre.
Le deuxième est lié au manque d’expertise sur ces sujets. Les journalistes ont le plus souvent un cursus en sciences humaines, moins fréquemment dans les disciplines scientifiques. Il y a souvent un déficit de connaissances et de méthodes de ce côté.
Le troisième est lié à un manque d’organisation pour traiter les sujets longs. Ce sont des sujets exigeants qui nécessitent du temps de recherche, d’enquête et de mise en forme pour les rendre attrayants (par exemple une vidéo dynamique). Or, il faut traiter l’information au quotidien, remplir ses pages ou sa grille. Ça laisse peu de temps pour les sujets au long cours. Il faut apprendre à traiter en double temporalité (chaude et froide), au fil de l’eau et petit à petit.
Carole Layac : Je rejoins ce constat : tout commence à l’école, car une formation solide est le point de départ indispensable pour maîtriser ces enjeux. De quoi parle-t-on exactement quand il s’agit de biodiversité ? Afin de bien vulgariser un sujet lié à cette thématique, il faut d’abord maîtriser sa définition et ce qu’elle comporte comme enjeux.
À l’IJBA, le journalisme environnemental et scientifique est enseigné dès la première année au même titre que la politique, la justice et l’économie. Notre école est également signataire de la Charte pour un journalisme à la hauteur de l’urgence écologique. Comme le souligne très justement le texte, nous avons un devoir de pédagogie face à la crise environnementale et nous devons notamment former nos étudiants pour lutter contre les fausses informations sur cette thématique.
Pourquoi le journalisme de solutions est-il aujourd’hui une nécessité scientifique ?
Pierre Girard : Je ne vois aucune incompatibilité entre le chercheur et le reporter, c’est avant tout une question de temporalité et de langage. Nous partageons souvent la même exigence de rigueur. La difficulté vient surtout de la temporalité. Nous journalistes avons peu de temps pour raconter une histoire du réel, dans un format accessible à toutes et tous. Mais si nous arrivons à raconter la science sans la trahir, alors nous posons les bases d’un débat constructif, dans un monde où il est de plus en plus difficile de s’écouter et de se parler.
Cyrille Frank : Pour nous, cette réconciliation passe par l’enquête d’une part, pour vérifier le sérieux d’une solution et ses limites éventuelles. Vérifier ce qui a pu être mis en place ailleurs et avec quels résultats. D’autre part, cela nécessite un suivi dans le temps, pour valider ou invalider des expérimentations sensées résoudre un problème.
Pierre Girard : Dans mes reportages, j’essaie de partir du terrain. Souvent d’un agriculteur ou d’une expérience innovante. Puis je regarde ce que disent les études scientifiques. Cela permet de raconter des expériences concrètes, tout en les replaçant dans un cadre plus large : celles qui sont reproductibles, leurs limites et les compromis qu’elles impliquent. Le récit devient une exploration des possibles et des transitions en cours.
Comment le journalisme peut-il transformer la sidération actuelle en une information d’utilité publique ?
Cyrille Frank : Pour redonner du sens, nous devons impérativement braquer les projecteurs sur les « angles morts », ces dégradations lentes et invisibles. Tout ce qui n’est pas ni directement sensible, ni spectaculaire, ni émotionnel. Par exemple, la disparition d’insectes qui déstabilise des écosystèmes et l’ensemble des espèces d’un milieu par effet en cascade, la raréfaction des lombrics en raison des pesticides qui conduit à l’appauvrissement des sols et menace notre agriculture… De manière générale, toutes les dégradations lentes et presque invisibles à échelle humaine.
Pierre Girard : Je pense qu’il faut accepter de raconter la complexité plutôt que de vouloir la gommer. Une bonne manière d’y parvenir est de partir d’une situation concrète : un paysage, une ferme, une espèce, un conflit d’usage. J’évite d’enfermer mon récit dans un chiffre ou une donnée abstraite en partant du réel et j’utilise la science comme boussole.
Carole Layac : Le journalisme de solutions est enseigné au sein de l’IJBA depuis plus de 4 ans maintenant. Cette session est chaque année très appréciée par nos étudiants. Cela leur ouvre d’autres portes sur la façon d’exercer leur métier et les convainc qu’il peuvent réinjecter du sens dans leurs reportages. Le journalisme de solutions est aussi un vrai bol d’air face au trop-plein d’informations.
[MOOC] Formez-vous au journalisme de biodiversité
Ce parcours de formation a été pensé comme une réponse directe au sentiment d’impuissance que peuvent ressentir les journalistes face à la complexité des enjeux environnementaux.
Notre ambition est de leur redonner les moyens d’enquêter sur le vivant avec la même rigueur et la même envie que sur n’importe quel autre sujet de société. En réconciliant science et récit, nous permettons à l’information de retrouver sa fonction première : éclairer les citoyens et nourrir le débat démocratique.
Floriane Vidal
Coordinatrice du Lab Reporters d’Espoirs Biodiversité
À lire aussi : Découvrez les lauréats du Prix Reporters d’Espoirs ou Le Lab Reporters d’Espoirs Biodiversité.









