
Un chronique signée Floriane Vidal
Quels sont les points communs entre un journaliste et un scientifique ? Je pourrais mentionner la rigueur et la méthode inhérentes à ces deux professions. Je pourrais évoquer les tristes attaques menées par divers acteurs afin de les décrédibiliser. Mais s’il y a une chose qui m’intéresse particulièrement aujourd’hui, c’est leur sentiment commun d’illégitimité quand il s’agit d’aller l’un vers l’autre.
Et c’est là qu’est l’enjeu : dans une époque où la démocratie est ébranlée, ces deux grandes professions sont essentielles à des prises de décision pertinentes pour notre avenir. Plus que jamais, nous avons besoin qu’elles s’allient, coopèrent, débattent, pour faire s’exprimer la connaissance et développer l’esprit critique, informer sur ce que nous ne savions pas jusqu’alors, et remettre en question nos certitudes.
Nous avons besoin que les scientifiques et les journalistes doutent…ensemble.
Se sentir illégitime, c’est douter de ses capacités, de son pouvoir d’agir, quand on a l’impression de sortir de son champ de compétences. Mais il faut parfois regarder les choses autrement pour dépasser ce blocage.
Prenons un exemple concret : chers et chères journalistes, vous arrive-t-il de traiter de ce que nous mangeons, des infrastructures que nous bâtissons, des produits que nous fabriquons et consommons, de l’énergie que nous dépensons, des loisirs que nous pratiquons, des maladies que nous attrapons et des médicaments que nous prenons pour nous soigner, des voyages que nous faisons, des investissements que nous réalisons pour l’avenir, du changement climatique auquel nous nous adaptons tant bien que mal, de la qualité de l’eau que nous buvons et de l’air que nous respirons ?
Si la réponse est oui, c’est une très bonne nouvelle : vous êtes donc tout à fait légitimes à parler de biodiversité – ou de nature, si vous préférez. Car la liste ci-dessus fait référence sans le citer à ce vivant dont nous faisons partie et dont nous dépendons. Sur ce constat, je vous rassure (ou pas) : il n’y a plus aucun doute. Car les scientifiques ont établi tous ces liens depuis bien longtemps.
Si vous doutez de mes propos – ou au contraire, si vous en êtes déjà convaincus – je vous invite à jeter un œil au MOOC que Reporters d’Espoirs vient de lancer, « Bien informer sur la biodiversité ». Certes, en 3 heures, nous ne révolutionnerons pas votre pratique du métier : c’est vous les pros. Par contre, nous vous y proposons de faire un pas de côté pour voir les choses sous un autre angle. Nul besoin d’une remise en question totale, juste d’un changement de point de vue, pour prendre conscience que la biodiversité peut enrichir la grande majorité de vos sujets. Et j’espère sincèrement que ce cours vous fera repartir avec plus de questions que de réponses.
Quel intérêt, me direz-vous, quand on manque déjà de temps pour traiter tout le reste ?
Eh bien, si vous tenez à votre santé et celle de vos proches, à votre pouvoir d’achat, au plaisir de vos promenades dans la nature, ou encore à nos fromages, nos pains et nos vins, je ne peux que vous recommander de vous pencher sérieusement sur le sujet. Je ne doute pas que vous en ressortirez surpris, étourdis peut-être, mais surtout grandis.
Certains journalistes ont déjà entamé cette réflexion. Et c’est pour valoriser leur pas de côté que nous lançons notre Prix Reporters d’Espoirs Biodiversité. Ils montrent une autre voie, entre science et initiatives pour répondre aux problématiques de notre époque. Ils sont la preuve que se frotter à une thématique complexe en n’étant pas spécialiste est possible, que l’information est d’autant plus pertinente – pour eux comme pour leur audience – quand ils s’intéressent sincèrement aux scientifiques qui connaissent un sujet et aux acteurs qui se bougent pour résoudre les défis qu’il soulève. Qu’un journalisme rigoureux ET constructif impliquant les questions environnementales existe, et peut s’avérer désirable.
Peut-être ont-ils douté au moment de se lancer. Mais ils l’ont fait. Et c’est probablement ce dont nous avons le plus besoin aujourd’hui dans nos médias : douter – après tout, c’est le fondement-même de la science – et se servir de cet inconfort intellectuel comme d’un moteur pour aller à la rencontre de l’Autre, qu’il soit scientifique et/ou porteur de solutions. Créer du lien dans son information entre la connaissance et l’action. Évaluer l’impact. Remettre en question. (S’)Inspirer.
Et se demander si la désinformation ne prend pas justement racine là où nous préférons l’immobilisme et le silo des sujets bien rubriqués aux pas de côté qui nous feraient entrer dans une illégitimité supposée.
Chers journalistes, chers scientifiques, du fond du cœur : merci d’être ceux qui, par vos doutes, sont nos remparts face au simplisme et à la stupidité. Et de nous prouver que nous sommes toutes et tous légitimes à agir pour le monde que nous souhaitons.









