
Randonnée, ski, trail : des millions de personnes pratiquent ces sports chaque année, souvent au cœur d’écosystèmes sensibles. À première vue, ces activités semblent sans conséquence, mais elles s’inscrivent dans des milieux vivants complexes où la présence humaine peut influencer, parfois de manière discrète mais durable, la faune et les équilibres naturels.
Quand le sport reconfigure les comportements animaux
Bien que les matchs à la télé nous fassent plus penser à la Coupe du Monde qu’au monde vivant, les pratiques sportives ont des impacts directs et indirects sur la biodiversité.
Les sports de montagne estivaux—avec le VTT ou la randonnée—ou hivernaux—avec le ski et l’alpinisme—l’illustrent bien. Les écosystèmes montagneux sont souvent des « hotspots » de la biodiversité, abritant une grande variété d’espèces. Malheureusement, ils sont très sensibles aux perturbations humaines, comme lors des grands événements sportifs.
Pour analyser ces impacts, il faut d’abord éviter les généralités. Comme le souligne l’écologue et sociologue du sport Jean-Pierre Mounet, « on ne peut pas mettre toutes les pratiques sportives dans le même panier. Cela dépend de l’activité, du milieu et des espèces concernées. Une falaise peut être un refuge pendant longtemps, mais dès qu’elle est investie par des grimpeurs, cela modifie la répartition des espèces ». Autrement dit, les effets du sport sur la biodiversité dépendent toujours du contexte écologique et des pratiques.
Une étude publiée en 2025 par des chercheurs de l’Office Français de la Biodiversité (OFB) dans la revue People and Nature a montré que le trail aggrave le « couloir de la peur » des bouquetins des Alpes. Ce couloir fait référence à la réponse chronique et proactive des animaux à l’infrastructure humaine qui refaçonne les décisions comportementales. Dans le cas des bouquetins, une grande compétition de trail a conduit ces derniers à se répartir plus loin des sentiers empruntés par les coureurs. Avec une diminution relative de leur présence de 20 % par rapport à la situation habituelle dans un rayon de 500 mètres autour d’un sentier de randonnée, et une augmentation relative de 25 % de la présence de bouquetins dans la zone comprise entre 500 et 1 000 mètres.

Ces effets illustrent ce que Jean-Pierre Mounet décrit comme une accumulation de pressions : « Le vrai problème, c’est la somme des impacts, et non les impacts pris individuellement. Les gens ont du mal à se penser comme nombreux, à comprendre les effets cumulés de leurs pratiques ». Une seule course peut sembler anodine, mais répétée dans le temps et combinée à d’autres usages, elle peut transformer durablement les comportements animaux.
Cette sensibilité varie toutefois selon les espèces. Jean-Pierre Mounet ajoute : « en montagne, certains animaux comme les chamois sont très sensibles, surtout en hiver, où le stress joue sur la reproduction et la dynamique des populations. D’autres le sont moins. Les animaux sont particulièrement stressés quand un humain se trouve au-dessus d’eux et surtout quand c’est en dehors des itinéraires habituels. ». Les pratiques sportives doivent donc être adaptées aux saisons et aux espèces.
Peut-on vraiment concilier ski et biodiversité ?
Selon le Service des données et études statistiques, autour de 300 000 hectares des massifs français sont mobilisés par les stations de ski. De plus, l’expansion des stations de ski représente une perte importante d’habitat pour la faune montagnarde et une source significative de déforestation, ainsi qu’un danger pour les oiseaux qui heurtent les cordes des télésièges.
Le problème est que l’environnement a de moins en moins d’espace pour retrouver sa résilience. Même les lieux hors d’une station sont anthropisés à cause de la croissance des sports hors-piste. Les substances per- et polyfluoroalkylées (PFAS) peuvent se retrouver dans les nappes phréatiques à partir de la cire utilisée pour les skis et les snowboards, se propageant au-delà des pistes de descente très fréquentées vers les pistes de ski de fond moins empruntées, voire vers des recoins isolés d’une montagne. Ces « substances chimiques éternelles » agissent comme des perturbateurs endocriniens qui nuisent à la reproduction, tant chez les êtres humains que chez les animaux.
Ces différentes pressions posent une question centrale : celle de la capacité des écosystèmes à encaisser ces perturbations. De plus en plus de pays — incluant la France, à partir du 1er janvier 2026 — et organisations internationales commencent à interdire l’usage de la cire qui contient des PFAS. Par exemple, les organisateurs des jeux Olympiques (JO) de 2026 à Milano-Cortina l’ont prohibée, entraînant la disqualification de deux skieurs et d’un snowboardeur de leurs épreuves en raison de la présence de PFAS détectée sur leur équipement.

L’installation de grands événements sportifs comme la Coupe du Monde peuvent fragiliser des équilibres naturels, entraîner l’artificialisation des zones humides et éliminer des habitats essentiels. C’est particulièrement le cas quand ces sites sont proches de zones protégées, comme à Milano-Cortina. Les JO de cette année étaient présentés comme « les JO durables » alors que la construction d’une seule piste de bobsleigh a entraîné le déboisement d’une superficie plus importante dans la forêt historique du Bosco di Ronco que le nombre total d’arbres abattus dans toute la commune au cours des 12 dernières années.
De plus, ces JO se sont déroulés grâce à la neige artificielle produite à partir d’eau pompée dans les cours d’eau, les réservoirs et les nappes phréatiques de la région, nécessitant la construction de quatre nouveaux réservoirs. Selon une analyse citée par le Guardian, le comité d’organisation olympique a prélevé entre trois et cinq fois la quantité d’eau autorisée dans les rivières Spöl et Boite, « les asséchant presque complètement, ce qui a entraîné la mort de poissons et une pollution grave »*.
Ces contradictions tiennent aussi à un manque d’articulation entre objectifs sportifs et écologiques. Pour Jean-Pierre Mounet, l’enjeu n’est pas d’opposer sport et nature, mais de les concilier : « le jeu est de faire converger les objectifs du sport et ceux de la biodiversité, pour trouver des solutions intelligentes et mutuellement bénéfiques. Sinon, on reste dans une forme de contradiction, voire de transgression ».
La biodiversité est partout dans le sport… mais sa crise demeure invisible
Les impacts des activités humaines ne sont pas le seul lien existant entre sport et nature. La biodiversité imprègne également l’imaginaire collectif à travers les images de marque, les visuels ou encore les mascottes.
Par exemple, celles des Jeux 2026 sont les hermines Tina et Milo. C’était l’occasion de mettre en avant ces créatures qui attirent leurs proies grâce à une sorte de danse. Leur pelage passe du brun au blanc au fil des saisons pour se fondre dans la neige. Mais dans un monde avec de moins en moins de neige, ce changement de couleur rendra les hermines plus visibles dans un paysage brun et boisé. Selon Marco Granata, doctorant qui étudie les populations d’hermines dans les Alpes italiennes, interviewé sur RFI, c’est « un risque supplémentaire pour la population de ce mustélidé dont le taux de survie en hiver est estimé à 10 % ».

L’Associated Press (AP) a rapporté que le comité international des JO (IOC) songe à alterner les sites d’accueil parmi un ensemble de lieux adaptés et à organiser les épreuves plus tôt dans la saison à cause du réchauffement climatique. C’est pourquoi selon Marco Granata, « le comité a trouvé la mascotte idéale pour ces Jeux d’hiver. Tous deux partagent le même destin. Ils semblent aller bien pour l’instant, mais ils sont de plus en plus touchés par le changement climatique. »
Les exemples d’utilisation de symboles issus de la biodiversité ne manquent pas. Une étude publiée dans la revue BioScience a révélé que 25 % des associations sportives analysées (presque 730 groupes) dans 50 pays au travers de 10 sports utilisent de l’iconographie et / ou des surnoms inspirés de la faune sauvage. 27 % des espèces utilisées comme mascottes sont menacées d’extinction à court ou moyen terme, ce qui représente 59 % des équipes professionnelles.
Les mascottes jouent un rôle clé dans l’établissement d’une identité pour une équipe et peuvent représenter la connexion émotionnelle entre la marque et ses supporters. De plus, de nombreuses mascottes sont anthropomorphisées et dotées de caractéristiques humaines. Selon le psychologue spécialisé dans la conservation John Fraser dans une interview avec le Guardian, « l’anthropomorphisme est une voie vers la connaissance. L’empathie est essentielle pour susciter l’intérêt envers les animaux et les espèces et si le fait de projeter notre univers perceptif humain sur ces êtres aide les gens dans ce processus d’apprentissage, c’est important. »
Une autre étude publiée dans la revue Society & Animals, consacrée aux mascottes représentant des espèces menacées, a révélé que les supporters qui s’identifient fortement à leur équipe sont susceptibles de vouloir en savoir plus sur la mascotte de celle-ci, ce qui laisse entendre que « les organisations sportives pourraient être bien placées pour susciter le changement grâce à des initiatives et des pratiques impliquant des associations partenaires ainsi qu’à des efforts de conservation menés en interne ».
Le sport pourrait ainsi servir à sensibiliser sur la conversation et catalyser l’action pour protéger la biodiversité. C’est déjà le cas aux États-Unis à Clemson University dans la Caroline du Sud. Le programme de Tigers United (tigres unis, en français) relie des universités qui ont le tigre comme mascotte avec des associations de conservation en Inde. Le consortium vise à traduire le soutien sportif en actions concrètes pour la protection des tigres indiens, pour la bonne gestion des relations animal-humain et pour créer des liens éducatifs entre des universités américaines et des écoles rurales indiennes.
La Wild League, fondée par des auteurs de l’étude de BioScience, tente de développer une coalition similaire en Europe.
*Pour aller plus loin : produire la neige prend des grandes quantités d’énergie et d’argent (plus de 3 millions € pour la neige, ainsi que 21 millions € pour la construction d’un réservoir) dépensées pour produire cette neige. L’enneigement artificiel représente environ 30 à 40 % de la consommation totale d’énergie dans les stations de ski italiennes, ce qui peut atteindre jusqu’à 100 millions d’euros les années sans JO. Dans l’ensemble des Alpes, cette demande énergétique s’élève à environ 2 100 gigawatt-heures chaque hiver, soit l’équivalent approximatif de la consommation annuelle totale d’électricité de Milan.
Photos de Weston Norwood, Venti Views et Alexandra Luniel sur Unsplash et de Justin Philbois, CC0, sur Wikimedia Commons.









