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Zones humides : quand la presse raconte la biodiversité par le terrain

By 24 mars 2026No Comments
Photo de Tyler Butler sur Unsplash

Les zones humides sont un objet médiatique discret malgré leur rôle environnemental majeur. Les marais, tourbières, prairies humides, bords de rivières et lagunes comptent parmi les écosystèmes les plus riches en biodiversité. Elles aident aussi à améliorer la qualité de l’eau, à atténuer les inondations et à stocker le carbone.

D’après les conclusions d’une étude de l’Office international de l’eau (OIEau), « Les milieux humides dans les médias de 1949 à 2022 », les médias privilégient certains angles et types de zones humides dans leur couverture et laissent tomber les autres à l’eau. 

Une couverture dominée par la presse locale

Les milieux humides sont principalement traités par les médias locaux. Selon l’étude de l’OIEau, près de la moitié des émissions audiovisuelles consacrées à ces écosystèmes proviennent de chaînes de télévision régionales comme France 3, et la grande majorité des articles écrits sont publiés dans la presse quotidienne régionale. 

« Quand les milieux humides servent surtout à localiser l’action, il est logique que ce soit la presse régionale qui les mobilise le plus », analyse Maxime Fouillet, médiateur scientifique « eau et nature » à l’OIEau. 

Dans l’ensemble des corpus étudiés, les zones humides apparaissent dans 0,18 % des émissions et 1 % des articles (6 % d’entre eux contenaient l’expression « milieux humides » dans le titre ou dans le chapo). De plus, l’utilisation du terme « zones humides » reste périphérique à l’audiovisuel, alors qu’elle grimpe à 11 % dans les articles identifiés. 

« Une grande partie des références aux milieux humides dans les médias est en fait indirecte. On s’en sert pour identifier un lieu, un paysage, un territoire, pas pour parler de biodiversité », ajoute Maxime Fouillet. 

La vie agricole, un vecteur pertinent et concret pour aborder des zones humides

Trois articles écrits par la journaliste Julie Ho Hoa pour La Montagne – quotidien du groupe Centre France –  sur le département de la Creuse illustrent cette idée de parler des milieux humides pour incarner un territoire. Ses reportages décrivent les zones humides comme des espaces de travail intégrés au quotidien des exploitants plutôt que comme des objets abstraits de politiques publiques ou des lieux lointains. 

« La presse nationale parle principalement des zones humides sous le volet touristique : le marais poitevin, le littoral, la Camargue. Mais elle traite très peu des bassins versants à l’intérieur du territoire », explique Julie Ho Hoa, en ajoutant que les Creusois en parlent aussi parce que c’est une problématique de ressource en eau. Un constat partagé par Maxime Fouillet : « À l’échelle locale, les gens connaissent beaucoup mieux leur territoire. Les médias régionaux ont besoin d’outils pour situer les événements, et les paysages – les marais, les vallées ou les estuaires – font partie de ces repères. »

C’est ce que Julie Ho Hoa illustre dans ses articles :

Gargilesse-Dampierre - Photo de Snap Wander sur Unsplash
Gargilesse-Dampierre – Photo de Snap Wander sur Unsplash

À Clugnat par exemple, des éleveurs ont « dédrainé » leurs prairies afin de réhumidifier les sols et de leur redonner vie dans un renversement de perspective par rapport au drainage traditionnel. Longtemps considéré comme un progrès agricole, le drainage est désormais questionné pour ses impacts sur l’eau, les sols et les milieux naturels. Dans l’article de Julie Ho Hoa, ces prairies humides apparaissent comme un levier de résilience pour l’exploitation et comme un atout pour la biodiversité. « Nos zones humides sont les seules réserves d’eau. Si vous les asséchez, vous finirez l’été à l’eau en bouteille », affirme-t-elle. 

À Guéret, Julie Ho Hoa montre la coopération entre les agriculteurs et le Conservatoire d’espaces naturels, illustrant un accompagnement de proximité et des relations de confiance : « chez moi, les premiers usagers des zones humides, ce sont les agriculteurs. Il faut que je leur parle avec l’exemple de leur voisin, pas avec un exemple dans un bureau. Ce sont eux qui peuvent, les premiers, modifier leur rapport aux zones humides et leurs usages. »

Enfin, à Méasnes, elle se concentre sur de petits cours d’eau et les zones humides qui les bordent, en montrant comment l’agriculture peut contribuer à protéger les grandes rivières situées en aval. Là encore, son traitement du sujet priorise des actions réelles avec des impacts concrets, des pratiques professionnelles et une approche opérationnelle de la protection de l’eau. 

Cette manière journalistique de traiter les zones humides rejoint les conclusions du rapport de l’OIEau, qui établit que ces milieux sont fréquemment cités comme des atouts pouvant soutenir divers usages agricoles.

De plus, dans ses reportages, Julie Ho Hoa privilégie une approche orientée vers les solutions : « Je pense que la presse, pendant longtemps, a surtout traité les problématiques comme « il n’y a plus d’eau », « la biodiversité s’effondre ». L’information est devenue très anxiogène. À force, les gens se désintéressent du sujet », analyse-t-elle. « Mais, quand on montre qu’il existe des solutions faciles, peu coûteuses et naturelles, les gens voient que ça peut fonctionner. Au lieu de montrer des personnes les pieds dans l’eau après une inondation, il faut expliquer pourquoi on a bétonné, pourquoi on a drainé les zones humides, et comment on aurait pu éviter ça en amont. Il ne faut pas en parler seulement quand il y a un problème, quand il n’y a plus d’eau en été. Il faut en parler tout au long de l’année, de manière régulière. »

Libération : un récit reliant enjeux locaux et défis globaux

Dans un supplément spécial « Zones humides – Des rives éveillées » publié fin 2025, Libération adopte une toute autre approche, plus globale. Le quotidien national met en avant l’interconnexion étroite entre la santé humaine, la biodiversité, l’eau et le climat en s’appuyant sur des rapports de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES – aussi surnommé le GIEC de la biodiversité) ainsi que des experts de l’Office français de la biodiversité et de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité. 

Les reportages sur la Camargue et le Champsaur illustrent comment la restauration des milieux aquatiques peut catalyser le progrès. Ici, Libération construit une couverture des zones humides centrée sur les solutions et sur l’action publique.

Camargue // Photo de Ilona Bellotto sur Unsplash
Camargue // Photo de Ilona Bellotto sur Unsplash

Ce cadrage — couplé avec des notions scientifiques comme « One Health » (une seule santé ; voire notre glossaire) — permet au cahier de dépasser une approche naturaliste des zones humides et de les présenter comme des leviers pour la conservation de la biodiversité. Leur couverture des zones humides s’appuie sur la science pour éclairer des enjeux globaux en partant de problèmes locaux. 

Julie Ho Hoa appelle par ailleurs à une meilleure circulation des récits entre échelles locales et nationales : « La presse nationale doit s’inspirer des expériences régionales pour s’intéresser aux zones humides hors littoral et grandes zones touristiques. On sous-estime encore, à l’échelle nationale, l’importance de ces écosystèmes. »

Comment envisager les choses autrement

Malgré une progression de la couverture médiatique des zones humides, celle-ci reste incomplète, certains types de milieux et thématiques étant abordés plus souvent que d’autres.

Maxime Fouillet explique : « Les marais sont très intégrés dans l’imaginaire collectif : tout le monde a une image de ce qu’est un marais. À l’inverse, une tourbière est beaucoup moins connue. Du coup, quand on parle de tourbières, c’est presque toujours pour parler de l’écosystème lui-même, alors que pour les marais ou les estuaires, on parle surtout du quotidien des gens. »

Plus largement, la fonction climatique des milieux humides en tant que puits de carbone très efficace apparaît peu structurante dans les récits médiatiques. En France, par exemple, les tourbières ne couvrent que 0,2 % de l’Hexagone mais stockent une demi-tonne de CO₂ par hectare, selon le Commissariat général au développement durable. Leur perturbation ou dégradation libérerait « un stock estimé à 3 214 tonnes de CO₂ par hectare détruit, l’équivalent des émissions de 6 400 allers-retours Paris-New York en avion. »

Dans les articles de La Montagne, la question climatique n’est abordée qu’indirectement : on la voit à travers la préservation de l’eau ou des sols. Du point de vue de Julie Ho Hoa, la difficulté est aussi narrative : « Rendre intelligible un discours scientifique qui est parfois complexe, c’est un vrai défi de le rendre « sexy ». Il faut réussir à susciter l’intérêt des gens pour un sujet qui, au départ, peut ne pas les intéresser du tout. » Pour cela, elle priorise l’émotion dans son traitement médiatique. « Je pars du principe qu’on ne protège que ce qu’on connaît et que ce qui nous touche. Les zones humides, ce n’est pas juste de l’eau qui stagne ou des moustiques : c’est une richesse incroyable de faune et de flore. »

Ainsi, en élargissant les angles au-delà des zones humides vers d’autres problématiques auxquelles elles sont liées, comme le changement climatique, la santé et la justice environnementale, les rédactions disposent d’une marge de manœuvre importante pour renouveler la manière de parler de ces milieux indispensables.

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