
Que vous soyez journaliste ou profane, décrypter les rapports d’experts (scientifiques, économiques, etc.) peut être exigeant voire très complexe.
Pour beaucoup d’entre nous, comprendre, analyser et appliquer les conclusions des rapports est une partie importante de nos quotidiens professionnels. Nous avons donc pensé cet article comme une boîte à outils pour vous accompagner dans ce processus.
Phoebe Skok, chargée d’études du Lab Biodiversité, explique ici comment elle appréhende des rapports scientifiques et économiques dans le cadre de son travail chez Reporters d’Espoirs, ou de ses missions chez pv magazine et ESS News (des publications commerciales pour l’industrie de l’énergie renouvelable).
Si elle s’appuie sur ses expériences et son master en sciences et politiques climatiques pour s’aider à déchiffrer des papiers complexes, ses méthodologies sont tout à fait applicables universellement.
Phoebe : Voici mon plan d’attaque quand je me trouve face à un rapport sur un sujet que je ne connais pas bien.
Étape 1 : Rechercher le sujet (15 minutes)
Peu importe le thème du rapport, je commence toujours avec un peu de recherche contextuelle. Si je ne suis pas du tout familière avec le sujet du rapport, j’essaye de déterminer les « 5W » ou, en français, le Quoi, Qui, Pourquoi, Où, et Quand ?
- À un niveau élémentaire, de quoi s’agit-il exactement ?
- S’il s’agit d’un rapport financier : quel marché examine-t-il ? À quel public s’adresse-t-il ? Quels indicateurs financiers dois-je comprendre ?
- S’il s’agit d’un rapport scientifique : à quels domaines se rapporte-t-il ? Quels sont les termes, concepts, processus clés, etc. que je dois connaître pour en comprendre les principaux enseignements ? Et ainsi de suite.
- Qu’est-ce qui va intéresser mon public ?
- Qui sont les acteurs principaux dans ce domaine ? Qui a rédigé ce rapport ? Qui en a commandé la réalisation ? Pourquoi est-il fiable (ou non) ? Qui seraient les experts à solliciter pour me renseigner sur la question ?
- Pourquoi ce domaine spécifique s’intéresse-t-il aux conclusions de ce rapport ? Pourquoi mon public devrait-il s’y intéresser ?
- Où dans le monde se concentreront les effets du rapport ? Sur quels pans de notre société ce rapport est-il censé avoir un impact ?
- Quand cela se passera-t-il ? Quand a-t-il été publié ? Est-ce un rapport unique ou est-ce une nouvelle version d’un rapport paru plus tôt si c’est un rapport annuel ?
En général, je ne passe pas plus de 20-30 minutes à me familiariser avec le contexte du rapport — souvent moins. De toute façon, ces efforts valent toujours la peine quand je commence à rédiger, car ils me permettent de plus facilement voir des liens et des modèles entre des sujets.
Étape 2 : Regarder les résumés (20 minutes)
Souvent, les longs rapports ont des versions courtes (5 à 20 pages) et / ou des communiqués de presse destinés à un public non-spécialiste qui ne veut pas ou ne peut pas lire le rapport dans sa totalité : des législateurs, des décideurs, des journalistes, etc.
Quand ces documents sont disponibles, c’est presque toujours par ça que je commence. Ils ne sont pas nécessairement plus faciles à comprendre, mais ils nous livrent rapidement et facilement les chiffres clés, les grandes conclusions et les implications principales du rapport.
Une fois cette première lecture finie, je regarde le sommaire du rapport complet pour déterminer où se trouvent les chapitres pertinents pour mon public. Il n’est pas toujours nécessaire de lire le rapport entier, et trouver notre chemin à travers le texte avant de commencer nous permet d’économiser du temps et de l’énergie.
C’est aussi utile de faire une recherche complémentaire sur le sujet du rapport : cela permet une mise en perspective et une mise en contexte grâce à d’éventuels autres études ou articles, et ainsi comparer les résultats.
Étape 3 : Lire activement le rapport (40 minutes)
Après les étapes 1 et 2, je passe enfin au rapport complet en commençant avec les sections qui correspondent directement à mon sujet et mon angle. Si le rapport n’est pas trop long, il peut arriver que je le lise du début à la fin. Néanmoins, la plupart du temps, ce n’est pas la méthode la plus efficace.
Voici mon processus, je travaille sur deux niveaux en même temps :
- D’un côté, je copie mot pour mot des chiffres, définitions et citations importantes toujours en m’assurant d’indiquer la page et le chapitre et en utilisant des guillemets.
- Puis, de l’autre côté, je synthétise et reformule le reste de l’information clé dans mes propres mots. Si besoin, je fais un peu de recherche s’il y a des termes ou des concepts que je ne comprends pas complètement.
Étape 4 : Aller prendre l’air (vraiment) (20 minutes)
Après avoir fini ma lecture et pris toutes mes notes, je fais une pause : je ferme le document et je passe 15 – 30 minutes sur autre chose. Peut-être une autre tâche, peut-être un petit café ou un goûter, peu importe. Pour moi, c’est l’étape la plus importante du processus.
Prendre du recul permet de ne pas s’enliser dans les moindres petits détails. On cherche une vision globale. Ça permet aussi à l’information de décanter dans la tête, facilitant la mise en évidence des liens entre différents concepts au sein du rapport ou entre le rapport et d’autres sujets.
Étape 5 : Relire vos notes et concevoir votre article (15 minutes + temps d’écriture)
Après ma petite pause, je reviens à mes notes — et pas au rapport. Je les parcours rapidement pour repérer les idées qui sont le plus liées à mon sujet et qui reviennent le plus souvent. Je les souligne et les déplace à une autre partie de mon document, avant de les réorganiser par thème et de déterminer la structure narrative de l’article.
Finalement, je décide, quand c’est possible, si je vais interroger un.e chercheur.se ou analyste pour discuter du contenu du rapport et ses implications pour son secteur. Je vous recommande de le faire systématiquement, même si ce n’est qu’un échange de 15-30 minutes — les scientifiques ont beaucoup de perspectives à nous offrir.
Les scientifiques peuvent aussi nous aider à éviter de trop déformer le contenu initial et de bien équilibrer la simplification et la vulgarisation sans trahir le fond. Si la couverture est trop précise, nous risquons de perdre le grand public mais si elle est trop simplifiée, nous déformons trop l’information. Donner des exemples concrets pour illustrer les concepts et essayer d’utiliser les termes les plus accessibles possibles peut nous aider à trouver le juste équilibre. Le tout en utilisant des phrases courtes et en privilégiant une structure aérée, qui met en valeur les différents niveaux d’information (comme les listes d’idées, par exemple).
Et voilà, c’est mon processus ! Au fond, la capacité à décrypter un rapport n’est pas seulement basée sur des connaissances scientifiques ou économiques : la bonne méthodologie fait une grande partie du travail.
La prochaine étape ? Commencez à écrire.









