
Le Lab Reporters d’Espoirs Biodiversité mobilise un ensemble d’acteurs dont un comité scientifique. Dans cette série d’interviews, nous vous proposons de partir à la rencontre de ses membres pour mieux les connaître et comprendre leur engagement à nos côtés.
Matthieu Delabie, coordonnateur biodiversité finance et instruments économiques et président du TC ISO 331 biodiversité au sein de l’Office français de la biodiversité (OFB), est notre référent sur les liens entre biodiversité et économie.
Nous nous sommes entretenus avec lui pour en apprendre plus sur les façons de concilier ces deux thématiques, savoir si la biodiversité est un « bien commun » et comment nous pouvons intégrer les services écosystémiques dans les modèles économiques actuels.
Phoebe Skok : Expliquez-moi votre parcours dans la domaine de l’économie et pourquoi vous avez accepté de rejoindre le comité scientifique du Lab Biodiversité de Reporters d’Espoirs.
Après quelques expériences dans la finance au travers de l’audit et la certification des comptes, les services financiers de petites entreprises ou des grands groupes à des échelles nationales et internationales, j’ai trouvé un travail dans une collectivité locale qui était l’émanation d’une ancienne antenne locale de la Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale (DATAR). Par la suite, j’ai rejoint le Conservatoire du Littoral pendant 11 ans avant de rejoindre l’OFB en 2019.
Lors de ma première bifurcation professionnelle, je suis arrivé avec mon bagage managérial fondé sur la mise sous monitoring des activités via l’angle de la performance économique. Or l’équipe dont j’avais la responsabilité était principalement constituée de naturalistes en charge des suivis scientifiques et de la pédagogie et du partage de connaissance au parc du Marquenterre. J’ai dû changer de lunettes pour mieux travailler avec mes collègues qui avaient la nature, ses secrets et son bon état de conservation comme premier moteur de leur motivation et mettre un peu de côté les systèmes calculatoires comme principal angle d’approche pour évaluer la pertinence de nos actions.
Au fil de l’eau, j’ai compris qu’un des enjeux de la crise de la biodiversité était lié à la perception que nous avons de la création de richesses et à la planification mobilisant les outils économiques sans y intégrer les externalités négatives. Quand un maire travaille sur un document d’urbanisme, il vise à créer des emplois et accueillir des familles pour développer sa commune sans pour autant avoir conscience des équilibres qui conditionnent la résilience de son territoire. La biodiversité est trop souvent perçue comme un frein au développement économique.
Comment peut-on concilier protection de la biodiversité et économie ?
La finance et l’économie ont réussi à homogénéiser les modes de représentation et d’évaluation de la création de richesses. On évalue la performance économique quasiment de la même manière où que l’on soit dans le monde.
C’est assez incroyable quand on y pense, car dans l’histoire de l’humanité, ni les religions ni les langues n’ont atteint un tel niveau de performativité dans l’outillage des représentations collectives. De fait, on peut dire que la finance porte une considérable responsabilité épistémique. Dans un monde infini, ne pas évaluer les externalités négatives pouvait se justifier. Le dérèglement climatique et l’effondrement de la biodiversité remettent en cause ce postulat.
Faire évoluer l’évaluation de la création de valeurs en intégrant les communs préservés voire restaurés devient un enjeu majeur, c’est repenser l’équation économique et l’adapter aux réalités actuelles.
J’ai la conviction que la finance a la capacité et peut agir en responsabilité afin de faire évoluer ses outils afin d’orienter les processus de décisions et d’actions permettant de tendre vers un monde résilient. C’est tout ce que démontrent les rapports successifs de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES – l’équivalent du GIEC pour la biodiversité). Tâchons d’en faire bon usage ! Cette responsabilité repose aujourd’hui essentiellement sur les régulateurs du système financier à savoir les banques centrales.
Quel est le frein le plus important aujourd’hui dans la mobilisation de l’économie face à la crise de la biodiversité ?
Dans notre monde en pleine mutation, il faut tous les jours apporter la preuve qu’il est nécessaire et utile de protéger la biodiversité. Si on ne la valorise ni ne l’évalue, il est impossible de lui donner la parole. Mais les liens entre biodiversité et santé, économie et géopolitique commencent à émerger.
C’est une question de responsabilité et de durabilité. La transparence semble à ce jour l’outil mobilisé pour l’alignement des décisions et des trajectoires. De l’investisseur au client final, toutes les décisions, dont celle des entreprises seraient lues au travers une chaîne des décisions et des obligations de rapportage afférente à chacun des maillons du processus.
Cependant, aujourd’hui, moins d’un pourcent des entreprises cotées dans le monde intègrent des éléments relatifs à la biodiversité dans leurs rapports annuels destinés aux investisseurs. Dans un monde instable où les règles du jeu ne cessent de bouger, ces obligations sont parfois vécues à court terme comme des freins en termes de compétitivité.
Un autre enjeu est de maintenir un équilibre. Face à une crise systémique, les trajectoires stratégiques sont à la fois individuelles mais surtout collectives.
Les obligations en termes de transparences ont généré des processus d’actions fondés sur les impacts (directs et indirects) dont l’acteur porte la responsabilité décisionnelle. Ils sont pensés dans le cadre stratégique strict des acteurs,dont ils portent la responsabilité. L’objectif visé : convaincre ses parties prenantes de la durabilité de son modèle d’affaires.
Ceci doit cependant être complété par la mise en lumière des actions collectives et contribuer à faire émaner une responsabilité partagée et une capacité à agir collectivement, aux bonnes échelles et dans la bonne trajectoire pour des résultats plus ambitieux. C’est encore une étape à franchir.
Les réflexions en cours à l’échelle de la commission européenne via le règlement restauration de la nature et les outils de financement innovants – comme les certificats et crédits biodiversité - devraient contribuer à renforcer cette capacité à porter des actions collectives.
La biodiversité est souvent perçue comme un « bien commun » difficile à évaluer économiquement. À votre avis, quels sont les principaux défis à surmonter pour intégrer les services écosystémiques dans les modèles économiques actuels ?
Il est difficile d’évaluer systématiquement la biodiversité dans sa contribution à la création de richesses économiques. Néanmoins les travaux de l’IPBES et les différents rapports publiés ont changé la donne et permettent aujourd’hui d’avoir accès à ces représentations.
Voici deux exemples très concrets. D’abord, selon le rapport IPBES de 2019, le service de pollinisation est de loin le plus connu. On lui attribue une valeur annuelle qui correspond à la valeur marchande des productions agricoles qui en dépendent. Elle se situe entre 235 et 577 milliards de dollars. Ce service indispensable à l’agriculture dépend des pollinisateurs sauvages et non pas des abeilles domestiques. Il repose donc sur le maintien en bon état écologique de leurs habitats.
Autre exemple : le lien entre la migration des oiseaux, les zones humides et les virus grippaux, qui sont aviaires avant de parfois devenir humains. Suite aux épisodes de zoonoses liés au virus H5N1, un travail de recherche a été mené par la Tour du Valat (Institut de recherche pour la question des zones humides). Il nous apprend que plus il y a de zones humides, plus il y a d’oiseaux migrateurs en quantité et en variété d’espèces, plus il y a de voies de migration proposant des itinéraires variés, et plus la nature permet la dissémination des souches virales. Cela évite qu’elles se concentrent en un seul lieu et au sein d’une même espèce, ce qui favoriserait les mutations et augmenterait le risque qu’un virus aviaire devienne un virus dangereux pour les humains.
Il est impossible d’évaluer quelle espèce d’oiseau, ni quelle zone humide ou voie de migration a précisément contribué à ce processus. Ce que l’on sait par contre, c’est qu’une pandémie coûte cher en vies humaines et financièrement. Dès que l’on perd des zones humides, des espèces migratrices et qu’on perturbe les voies de migration, nous fragilisons ce service écosystémique.
Une des solutions pour illustrer ce lien serait de mettre en lumière les coûts évités grâce à la nature, et de procéder à cette analyse de manière systématique afin d’influencer durablement les processus de décision. Il faut créer des substituts et des systèmes de représentation pour associer des valeurs économiques aux richesses environnementales et à la biodiversité.
Mais on ne peut rester uniquement sur ce sujet de la valeur — ce n’est qu’une partie des enjeux. Nous pensons la biodiversité comme une des variables à intégrer dans un modèle global. En fait, il faut penser la biodiversité de manière systémique. L’un des derniers rapports de l’IPBES, le NEXUS, met en lumière l’interdépendance entre la biodiversité, l’eau, l’alimentation et la santé humaine. Aujourd’hui, ces sujets sont pilotés de manière sectorielle et cloisonnée alors qu’ils devraient être portés ensemble.
Dans la plupart des modèles de prévision climatique, la biodiversité est intégrée comme une ressource qui, si elle vient à manquer, devient un facteur limitant au développement des activités économiques. Ilots de fraicheur, zone d’expansion de crues et approvisionnement en eau sont autant de services que la nature fournit. Comment intégrer et modéliser tout cela dans les modèles climat ?
Dans l’idéal, il faudrait établir une relation entre les données et variables afin que les algorithmes fonctionnent. Passer des inventaires naturalistes — le principal outil de suivi de la biodiversité — au maintien en bonne santé des habitats, et donc au maintien des solutions fondées sur la nature, pour modéliser leurs contributions à amortir les effets du changement climatique. Le tout devrait être adossé à des hypothèses en termes de climat et de développement économique. Les échelles spatiales et temporelles s’entrecroisent. Faire entrer la nature dans un modèle est et restera un exercice compliqué.
Comprendre qu’il faut juste cesser de la perdre semble un message bien plus simple à comprendre non ?
Les principaux sont de résister aux polémiques et à la désinformation, qui s’amplifient avec les réseaux sociaux et l’IA. Il faut défendre le temps long, qui est indispensable à l’enquête scientifique.
En pratique, c’est aussi de trouver des modèles économiques viables pour financer des reportages complexes et de gérer l’IA. Elle peut être un formidable outil d’aide avec la retranscription, veille et synthèse. Mais elle est aussi un facteur de brouillage et de manipulation massif de l’information. Les journalistes doivent maintenir une indépendance forte dans un contexte où les enjeux environnementaux peuvent entraîner pressions et instrumentalisations
Bref, c’est de continuer d’être un métier de rigueur, appliquant une méthode et se revendiquant d’une éthique dans un monde qui pousse à la simplification et au brouillage des cartes.
Comment pouvons-nous mobiliser le secteur financier face à la crise de la biodiversité ?
La finance fonde son action sur deux piliers : rendement et risques. Elle opère cette analyse afin de garantir un résultat espéré et une sécurité aux investisseurs détenteurs des capitaux. Dans la famille des risques, le climat a fait son entrée il y a quelque temps. Ceux liés à la perte de biodiversité commencent à être pris en compte dans les équations et analyses.
Contrairement aux enjeux climatiques, leurs modes d’expression sont différents selon les territoires, en fonction de leurs configurations. Ainsi une des questions essentielles pour apprécier les enjeux c’est le “où ?”. La finance assurantielle très concernée par les risques physiques l’a bien compris. Les cotations territoriales / aux risques et aux trajectoires commencent à émerger. Il est fort probable qu’elles soient utilisées pour qualifier les risques afférents aux entreprises selon là où sont localisés ses actifs stratégiques ou ses futurs investissements.
Quand on parle de géographie, on parle de territoires. C’est un enjeu actuel et futur que de définir, au travers les territoires, les dépendances des acteurs économiques à la nature, les trajectoires et les contributions individuelles et collectives. Cela constitue une démarche essentielle afin d’atteindre les enjeux de durabilité qui concernent tous les acteurs.
Ainsi, mettre en lumière que la biodiversité sert l’économie est nécessaire. Mais cela ne suffira pas et pourrait mettre en danger une grande partie de la biodiversité qui ne serait pas mise en avant sous cet angle.
Les valeurs intrinsèques de la biodiversité sont nombreuses, allant de la santé et de la qualité de vie, aux paysages souvent associés à l’identité des territoires. On peut aussi s’interroger sur les “besoins fondamentaux” Maslow qui dépendent de celle-ci.
La finance a permis d’articuler et de modéliser de nombreuses équations soutenant les processus de décisions pour les investisseurs et les acteurs politiques. Nous devrions ouvrir ces perspectives en intégrant de nouvelles composantes.
Le capital financier n’est pas le seul capital sur lequel repose l’économie. Afin d’éviter les risques liés au dérèglement climatique et à l’effondrement de la biodiversité, il va falloir mobiliser des ressources et reconsidérer la question de l’investissement dans les communs comme élément contributif à la création de valeur.
L’urgence actuelle est de repenser ce qu’il devient essentiel de compter.
Le nouveau rapport de l’IPBES sur la biodiversité et les entreprises vient de sortir ! Regardez le ici.
Propos recueillis par Phoebe Skok pour Reporters d’Espoirs









