
Dans le monde du journalisme, la façon de mesurer l’impact réel de nos reportages n’est pas toujours claire. Il faut d’abord le définir : l’impact est-il le changement d’avis des lecteurs, la redéfinition d’une politique ou des pratiques dans le monde des affaires, ou bien l’amplification d’un problème ou d’une solution ? Ou tout cela à la fois ?
L’impact du journalisme apparaît différemment en fonction du type de journalisme mis en œuvre. Les effets visibles d’une investigation ne seront pas les mêmes que ceux d’un reportage ou d’un exposé. Il y a aussi des influences qui sont plus subtiles et moins visibles à première vue, comme une augmentation de la transparence, des partenariats et de l’engagement du public.
Pour ce qui est du journalisme de solutions (JoSo), la question pour les médias est de savoir de quels éléments du journalisme d’investigation ils peuvent s’inspirer, mais également de comprendre comment ils peuvent convaincre les lecteurs d’agir, et de faire eux-mêmes partie de la solution. Comment le secteur des médias peut-il aller au-delà de la simple “prise de conscience” ?
La méthode du journalisme d’investigation
Selon le Bureau du journalisme d’investigation (TBIJ), un média anglais à but non lucratif qui mène des enquêtes d’intérêt public, la façon dont une rédaction définit son « impact » change à mesure que son travail et ses métiers évoluent.
L’impact, ce n’est « pas seulement un changement de politique, ou un nombre de vues des pages, mais aussi des aspects souvent omis tels que la transparence, la collaboration et la reconnaissance des sources », explique le Bureau. Il est donc important de regarder au-delà des chiffres pour trouver d’autres manières de mesurer l’impact. Le TBIJ a développé une méthodologie robuste pour aider les rédactions à le faire.
Ce cadre inclut quatre étapes :
- Consigner et visualiser des impacts ;
- Partager régulièrement l’impact avec l’équipe du média (par exemple en rendant disponibles les chiffres de performance d’un article) ;
- Rendre publiques des données sur l’impact d’un article pour que le lectorat puisse en prendre conscience ;
- Suivre des sources, parties prenantes et solutions pour faire des relances et fournir des mises à jour qui encouragent une interaction continue.
Bien que la méthodologie ait été créée pour le journalisme d’investigation, elle pourrait être adoptée par le journalisme de solutions pour maximiser l’efficacité de ses reportages.
Le journalisme de solutions peut-il s’inspirer du journalisme d’investigation pour augmenter son impact ?
Le journalisme d’investigation vise à révéler un problème ou à faire connaître une injustice, puis à suivre les répercussions de ses enquêtes.
Le journalisme de solutions a un autre but : passer de la prise de conscience à l’action. Pour le JoSo, il ne suffit pas de rendre visible un problème, il faut aussi décrire une réponse, et en mesurer l’impact.
En pratique, cela implique de documenter la mise en place d’une solution et son adoption réelle sur le terrain, à travers des changements tangibles dans les pratiques ou les comportements.
Le journaliste de solutions doit aussi assurer un suivi de l’initiative mise en place pour voir si elle a un impact sur d’autres acteurs et si elle infuse dans la société. Il peut s’agir d’une politique publique qui évolue positivement, d’une organisation qui adopte de nouvelles pratiques ou même d’un réseau de citoyens qui se mobilisent autour d’un enjeu.
Par où commencer ? Instituer un système de suivi où, après qu’un article soit publié, des mises à jour régulières soient assurées et partagées avec l’audience pour montrer les résultats d’une solution. En créant un suivi systématique, une salle de rédaction peut mesurer l’impact réel de son journalisme de solutions.
Par ailleurs, le TBIJ souligne l’intérêt pour les journalistes de publier des articles détaillant comment ils ont réalisé leurs enquêtes : les sources qu’ils ont utilisées, les obstacles rencontrés, les stratégies employées, etc. Pour les journalistes investigateurs, ce niveau de transparence renforce leur crédibilité. Pour les journalistes de solutions, suivre ce chemin leur permet de partager leur expérience et inspirer d’autres professionnels de l’information qui souhaitent employer cette méthode. Elle rend visible les conditions dans lesquelles une solution fonctionne (ou ne fonctionne pas) et permet aux autres de comprendre comment transposer l’idée à leur propre contexte. Cela montre au public la méthodologie que le journaliste a suivie et souligne la valeur ajoutée qu’il y a à faire du JoSo quand on est journaliste.
En plus de renforcer la crédibilité d’un reportage, et clarifier les impacts potentiels d’une initiative, cette approche fournit aussi la possibilité de mettre en avant les démarches, les partenariats et les processus derrière le partage de ces solutions.
Comprendre l’impact, c’est accepter qu’il se manifeste sous des formes multiples et inégales : parfois invisibles, parfois tape-à-l’œil, parfois silencieuses. C’est aussi reconnaître que le journalisme peut contribuer à faire évoluer des pratiques, des représentations ou des relations. Si le journalisme de solutions s’inspire de l’investigation, ce n’est pas pour prouver qu’une méthode serait supérieure à une autre : c’est pour améliorer l’impact collectif du journalisme.
Phoebe Skok // Reporters d’Espoirs









