
Dans les médias, la biodiversité est encore majoritairement présentée comme une contrainte ou traitée à travers le prisme de la protection, de la perte ou de la réglementation.
Mais un autre cadrage est possible, nécessaire et particulièrement puissant aux yeux du grand public : celui de la santé et de l’économie. Pour l’implémenter, il faut repenser la narration de ces thématiques et de leurs enjeux en y reliant le rôle que la biodiversité détient dans notre quotidien. Explications.
Tous les mots suivis d’une astérisque sont définis dans notre glossaire.
La biodiversité, un sujet aux enjeux économiques importants
La biodiversité se constitue d’un système vivant en perpétuelles interactions. Selon l’économiste Harold Levrel du Muséum national d’Histoire Naturelle, nous pouvons examiner ces interactions de plusieurs manières : « La biodiversité peut être considérée à la fois comme un fournisseur de services écosystémiques* — elle assure par exemple la filtration de l’eau et la pollinisation des cultures — et comme un acteur relationnel. La nature n’est pas passive, on interagit avec elle. Et si l’on accumule une “dette », si on l’exploite au-delà de ses capacités de régénération, il faudra investir pour restaurer ses fonctions vitales ».
Ainsi, l’économie peut contribuer à entretenir cette biodiversité en générant des incitations financières, à travers des subventions et des taxes, visant à promouvoir les comportements favorables à cette dernière et à sanctionner ceux qui sont sources de sa destruction. Cette approche peut conduire à réorienter le regard économique porté sur la biodiversité. Sous cet angle, elle apparaît à la fois comme productrice de services, affectée par les choix de développement et partie prenante d’un système de relations avec les sociétés humaines.
Biodiversité et santé : quel rapport ?
Par ailleurs, la biodiversité joue aussi un rôle clé pour notre santé, et les liens entre les deux sont multiples et complexes.
« La biodiversité peut être considérée comme l’un des déterminants environnementaux de la santé dans le cadre plus large des déterminants sociaux », explique Tarik Benmarhnia, épidémiologiste environnemental, directeur du laboratoire d’épidémiologie du changement climatique à l’Institut d’océanographie Scripps de l’Université de Californie à San Diego, et membre de l’équipe de recherche Climat, inégalités/interventions, territoires, écosystèmes et santé (Cités) à l’Institut de recherche en santé, environnement et travail à Rennes.
Prenons l’exemple des effets à long terme des politiques agricoles sur la résistance aux antibiotiques. En Californie, la législation interdisant les antibiotiques dans la production de viande a entraîné, des années plus tard, une diminution mesurable des complications liées à la résistance aux antibiotiques dans les hôpitaux.
Et, selon une étude à laquelle Tarik Benmarhnia a contribué, l’exposition à divers bioaérosols* provenant d’environnements riches en biodiversité peut réduire certaines complications pendant la grossesse (comme la naissance prématurée) et renforcer le système immunitaire, en particulier par rapport aux environnements où la pollution atmosphérique est élevée.
« La biodiversité influence la santé humaine notamment par la régulation des maladies zoonotiques* et vectorielles*, la résistance aux antibiotiques, l’exposition aux allergènes et les interactions globales au sein des écosystèmes », explique Tarik Benmarhnia. « Vivre dans des environnements riches en biodiversité favorise la santé en encourageant l’activité physique, en soutenant les liens sociaux, en améliorant la santé mentale et en renforçant les fonctions immunitaires. »
Et c’est là que la biodiversité fait le lien entre économie et santé , comme l’explique Harold Levrel : « La perte de biodiversité a des impacts sur la santé et génère des coûts sociaux, la dégradation de l’eau potable augmente son coût pour la population, et la dégradation des biens publics environnementaux se traduit toujours par des dépenses additionnelles pour les ménages et la puissance publique. » Il rappelle également que ce sont les mêmes pressions environnementales qui affectent simultanément les écosystèmes et la santé humaine.
Penser la biodiversité, l’économie et la santé en même temps
Les dynamiques écologiques conditionnent directement des trajectoires sanitaires qui ont des conséquences économiques durables. L’érosion de la biodiversité génère des coûts macroéconomiques de plus en plus visibles comme des dépenses pour le traitement de l’eau, les pertes de productivité et la fragilisation des filières agricoles et alimentaires…et la santé.
De nombreux investissements en faveur de la biodiversité produisent des rendements économiques mesurables et peuvent réduire les coûts. Par exemple, réduire les pesticides améliore la qualité de l’eau, et la restauration de certaines espèces régulatrices réduisent les besoins en pesticides, ce qui permet des économies en intrants chimiques.
Ainsi, aux États-Unis, les populations de chauves-souris ont décliné et, avec elles, leur propension à contrôler les populations d’insectes. Quand des fermiers ont remplacé ce contrôle naturel par des insecticides, cela a créé des problèmes de santé publique, y compris une hausse de la mortalité infantile, sans pour autant permettre un retour de la productivité passée. « Cet exemple illustre les liens entre dynamiques économique, écologique et sanitaire autour de la perte de biodiversité. Réduire les pesticides n’est pas seulement bon pour les non-humains, cela améliore également la santé publique », explique Harold Levrel.
Pour Tarik Benmarhnia, les retombées positives sur la santé constituent un puissant levier pour rendre visibles les bénéfices économiques des politiques environnementales : « Par exemple, la réduction des émissions dans les transports favorise les modes de déplacement actifs et réduit les polluants atmosphériques tels que le dioxyde d’azote et les particules, ce qui produit des avantages mesurables à court terme pour la santé tout en atténuant le changement climatique. »
Un coût ou un investissement dans le futur ?
La biodiversité reste souvent présentée comme une limite imposée à l’activité économique. Harold Levrel indique que « si on communique seulement sur la protection par obligation éthique, les effets resteront sans doute limités. Il faut aussi communiquer sur les opportunités et les risques liés à l’inaction. » Selon lui, protéger la biodiversité est à la fois « éthiquement et économiquement justifié » parce que dépasser les limites écologiques a des conséquences pour le bien-être humain et l’économie.
Harold Levrel note qu’il existe plusieurs leviers et outils économiques pour améliorer l’état de la biodiversité. Il évoque notamment les subventions, et comment l’agriculture intensive reçoit plus d’aide fiscale que l’agriculture biologique, qui pourrait pourtant réduire les risques sanitaires. « Les sanctions en cas de dégradation de la nature et les incitations peuvent jouer un rôle clé. On peut aussi intégrer la biodiversité dans la comptabilité : mesurer la dette accumulée vis-à-vis d’elle et les coûts de sa destruction, au niveau national ou organisationnel. »
Employer l’argument sanitaire peut aider à débloquer l’action politique. « Considérer la biodiversité ou l’action climatique comme un investissement dans la santé publique plutôt que comme un coût réglementaire peut changer la façon dont les décideurs politiques perçoivent et hiérarchisent les stratégies à long terme », ajoute Tarik Benmarhnia.
Mais, il souligne aussi le fait que « seul ce qui est quantifiable a tendance à être valorisé », et cette réalité peut fausser la manière dont la société valorise les écosystèmes. « Ce n’est pas parce qu’une chose peut être quantifiée qu’elle est plus importante. Nous devons veiller à ne pas laisser les mesures définir la valeur », ajoute-t-il. Un principe à appliquer également dans les médias.
Vers une couverture plus riche et complexe
Enfin, au-delà des chiffres et des modèles économiques, la manière de traiter ces sujets engage aussi une responsabilité éthique.
« Nous devons inculquer la compassion et les considérations éthiques, en évitant tout utilitarisme excessif dans notre approche de ces problèmes, sans pour autant sombrer dans le cynisme », suggère Tarik Benmarhnia. L’idée est ainsi de repenser notre rapport à la biodiversité, en considérant que les investissements que nous faisons pour sa protection aujourd’hui sont un moyen de préserver notre santé, et donc une partie de notre économie, à long terme. Une approche qui doit également être incluse dans la manière dont ces trois thématiques sont étudiées.
Pour les journalistes, il s’agit surtout de transformer les récits : montrer que préserver le vivant, c’est renforcer la résilience sanitaire des sociétés, limiter des coûts futurs massifs et soutenir des trajectoires économiques plus soutenables sans réduire la valeur de la nature à ce qui est immédiatement mesurable.









